10 raisons pour lesquelles nous voulons être des victimes

29 janvier 2021 par jerome lecoq

 

Une victime est une personne qui a subi un dommage physique, psychologique, ou les deux à la fois, d'une autre personne ou d'une situation externe ou interne (maladie par exemple) et qui objectivement n'avait pas les moyens d'éviter ce dommage. Il ne s'agit pas ici de discuter du fait d'être une victime, objectivement ou non, ce qui poserait la question du consentement notamment pour les victimes d'abus d'autrui. Il est évident que personne n'a envie d'être une réelle victime d'un accident de voiture, d'un viol ou d'une chute de cheval.

Nous le voyons à travers le phénomène de l'antiracisme, des gilets jaunes, du mouvement « me too », des citoyens victimes des restrictions gouvernementales. Nous sommes tous victimes de quelqu'un ou quelque chose.

Légitime ou pas, ce phénomène est intéressant parce que se poser en victime révèle ce que nous désirons et ce que nous sommes

 

1 – Identité

Parce que nous sommes à la recherche d'une identité et que le statut de victime en fournit une pratique. Elle donne l'image d'une personne souffrante et vulnérable qui doit être protégée et qui mérite compassion et respect. Obtenir le statut de victime nous donne de facto une certaine importance et reconnaissance aux yeux d'autrui puisque la souffrance impressionne, elle nous place dans un statut relativement exceptionnel où l'on deviendra "celui qui a été victime de...". Cette histoire tragique nourrit notre narcissisme renforcé par la compassion et le respect qu'inspire naturellement aux autres notre situation.

2 - Lâcheté

Parce que nous voulons éviter la responsabilité de nos actes et l'exposition au jugement public que cela implique. Nous ne voulons pas que nos lacunes, nos manquements, nos déficiences, notre lâcheté soient montrées en public, nous préférons donc adopter le système de victimisation qui offre une couverture pratique.

Face à une faute que nous avons commise nous invoquons en pure mauvaise foi une autre situation dans laquelle nous fûmes victimes afin de susciter la compassion de celui qui nous juge et d'obtenir une atténuation de notre peine voire carrément une amnistie ou même une absolution. Par exemple l’enfant qui tape son copain va dire que lui-même a été tapé par son grand-frère. C’est d’ailleurs une des circonstances atténuantes invoquées par les personnes qui frappent leurs enfants : de dire qu’elles-mêmes ont été victimes de mauvais traitements dans leur enfance.

3 – Reconnaissance

Nous voulons être reconnus comme une victime pour échapper à notre culpabilité indue. Nous nous sommes sentis coupables d'être un survivant ou d'avoir été violé (parce que peut-être que nous n'avons pas crié assez fort notre refus) ou abusé(e) et pour avoir une conscience plus propre, nous voulons que les autres voient que nous étions bien une vraie victime.

4 - Responsabilité

Être victime nous aide à raconter l'histoire de notre drame et à la partager avec les autres afin que d'autres qui n'osent pas prétendre être victimes osent effectivement le faire. Nous cherchons le statut de victime afin que d’autres puissent également se sentir libres de se constituer victime à leur tour. Nous pensons ainsi qu’il est de notre responsabilité de rendre publique notre histoire afin que d’autres qui n’ont pas ce courage soient inspirés pour le faire à leur tour. Par exemple le mouvement « me too » ou le livre de Vanessa Spongioria.

5 – Apaisement

Nous voulons être une victime afin que ce statut puisse réguler notre sentiment d'injustice. En étant victime, le monde reconnaît que nous avons souffert de l'injustice et cela nous soulage de la souffrance.

6 - Appartenance

Nous voulons être une victime parce que nous pouvons rejoindre le "club" des victimes et échapper à notre solitude. Avoir le statut de victime nous donne ainsi le sentiment d’appartenance à une communauté qui partage les mêmes souffrances psychologiques ou physiques, comme c’est le cas avec les associations de victimes qui s’organisent afin d’avoir une voix plus forte notamment auprès de l’Etat afin d’obtenir de meilleures compensations. C’est aussi une manière de partager des souffrances intimes avec d’autres victimes dans la mesure où la victime pense que ceux qui n’ont pas vécu la même chose ne peuvent comprendre ce qu’elle-même a vécu. On voit cela pour les victimes de catastrophes, naturelles ou d’accidents d’avions ou encore les victimes d’attentats.

7 – Sacré

Parce que l'on recherche une forme de pureté, d'innocence d'intouchabilité, d'inviolabilité, de sacralisation de notre personne à travers la souffrance que l'on subit ou cru subir. Notre sensibilité exacerbée nous pousse à nous indigner de cette souffrance, comme par exemple dans le cas des musulmans qui se sont sentis profondément insultés par les caricatures du prophète, ce qui nous renforce dans la croyance que notre croyance justement est sacrée. Paradoxalement cela nous rend intolérants, rigides et susceptibles de légitimer en toute bonne conscience une violence en retour vers autrui. L'effet d'impunité et de masse des réseaux sociaux est susceptible d'amplifier cette violence en retour.

8 – Révolte

Pour des gens impuissants, ce qu'on appelle les "petites gens" qui peuvent régulièrement avoir l'impression d'être ignorés, méprisés, laissés de côté, se développe un ressentiment. Ce ressentiment trouve une voie d'expression à travers le statut de victime qui leur redonne une visibilité, un poids et du coup une reconnaissance et une forme de puissance.

9 – Paresse

Assumer sa part de responsabilité implique d'avoir une vision objective des choses, d'avoir opéré une analyse à froid de la situation dans laquelle on se trouve et de trouver le courage de reconnaitre notre propre responsabilité dans la situation inconfortable dans laquelle nous nous retrouvons. C'est difficile et courageux et demande des efforts et nous sommes souvents partisans du moindre effort.

10 - Manipulation

En nous positionnant en victime, notamment victime de l'autre, la faute est rejetée sur celui-ci qui est désormais désigné comme le bourreau. Si cela marche il se sent coupable et par faiblesse pourra plus facilement accéder aux exigences de la victime qui peut ainsi obtenir plus facilement ce qu'elle souhaitait même peut-être depuis le départ. Cette situation peut même faire intervenir un tiers, désigné comme "sauveur" touché par la cause de la victime. Le sauveur peut ainsi aider la victime à se débarrasser de son bourreau. Si donc la victime a un esprit machiavélique elle peut prétendre être victime de son bourreau afin qu'un sauveur l'en débarrasse.