A quoi jouons-nous ?

19 juillet 2016 par jerome lecoq

Avez-vous remarqué comme les enfants vont facilement vers les autres ? Combien de temps faut-il à un enfant de 5 ou 6 ans pour appeler autrui “mon copain” ou « ma copine » au parc ? En général pas plus de 5 min. Evidemment on sait bien que ces amitiés sont de circonstance et éphémères mais les enfants n'ont nos complexes ou précautions sociales. Ils ne commencent pas par se raconter des banalités, par demander quel métier chacun fait etc, toutes questions qui trahissent plutôt l'embarras d'être en présence d'autrui.

"Une heure de jeu permet de mieux connaitre quelqu'un qu'une année de discussions" (Platon).

Les enfants, pour aller vers autrui, le font souvent par le jeu. "Tu veux jouer à… ?" est souvent leur première question. C'est par le jeu que les enfants rentrent en contact avec d'autres enfants. Or, comme le disait bien Platon "Une heure de jeu permet de mieux connaitre quelqu'un qu'une année de discussions". Avec le style de conversations que peuvent avoir les parents au parc, je n'ai pas de mal à souscrire à cette assertion.

Regardons un peu plus près ce que signifie jouer. Pour commencer le jeu est une action et non une parole, on est donc dans le faire où l'être est en général entièrement convoqué, corps comme esprit. Le jeu possède des règles de base : chacun est obligé de s'y soumettre sous peine de sortir lui-même du jeu ce qui met tout le monde à égalité. Les règles sont transparentes et claires, pas comme dans les conversations entre adultes où toute la réflexion se joue "en coulisses", c'est-à-dire en notre for intérieur où les jugements s’enchaînent à la "vitesse grand V". Concernant les règles il y a des variantes locales et des exceptions comme au "chat" la manière d'être perché, ou bien les moments où l'on a le droit de dire "pouce". Ces règles locales font l'objet de négociations initiales entre les joueurs où les personnalités vont se révéler. Les inflexibles préfèreront ne pas jouer plutôt que de toucher aux règles et les souples s’adapteront.

Au contraire du monde des adultes, les enfants jouent pour le jeu lui-même et non pour ce qu'il y a à gagner

Puis c'est au tour du jeu lui-même. On sait comment on doit faire pour gagner mais au contraire du monde des adultes les enfants jouent pour le jeu lui-même et non pour ce qu'il y a à gagner. Il n'y a pas d'enjeu dans ce jeu. Ce qui ne veut pas dire que les enfants ne sont pas impliqués. Les enfants se donnent corps et âme à leur jeu, ils seraient presque prêts à y risquer leur vie, ils ne calculent pas, ils se “prennent au jeu”. Ils nouent des alliances, inventent des astuces, essaient de contourner les règles pour certains, déploient leurs talents au maximum de leurs capacités : ils sautent, courent, esquivent, feintent, se cachent, imitent, racontent des histoires, donnent des ordres, protestent, négocient, dirigent, obéissent…. Parfois ils se fâchent les uns contre les autres : rapidement on voit les tricheurs, les leaders, les suiveurs, les mauvais caractères, les diplomates, les rebelles, les consensuels, les altruistes et les égoïstes, les paresseux et les durs à la peine...En observant les enfants jouer vous pouvez avoir une idée des adultes qu'ils deviendront, de la personnalité qui est déjà en devenir, en germe. Evidemment l'éducation pourra encore changer la donne et en grandissant ils oublieront le plaisir de jouer pour ne s'intéresser qu'aux gains potentiels qu'ils peuvent en retirer : ils deviendront sérieux.

Pourtant si l'adulte pouvait aller vers un autre adulte dans un esprit de jeu, de découverte, peut-être serait-il plus décontracté quant aux enjeux de la rencontre, peut-être oublierait-il ses angoisses d'être "à la hauteur", de "donner une bonne image", d'être "jugé sur son statut social". Je ne suis pas en train de dire que nous devrions retourner au bac à sable ou jouer à chat dès que nous rencontrons une nouvelle personne. Mais nous pouvons trouver des jeux de remplacement qui permettent à la fois de faire des choses ensemble et d'apprendre à se connaitre en coopérant.

La pratique philosophique aussi est un jeu avec ses règles, ses objectifs, et sa capacité à révéler les comportements de chacun. Plus que dans un autre jeu cependant, il y a un maître du jeu qui est plus qu'un simple animateur. C'est lui qui mène le jeu et guide l'attention des joueurs par ses questions, c'est lui qui brandit le miroir pour chacun. Il incarne les règles de la raison, en est le garant. Etant le seul à qui on ne pose pas de questions il est le seul qui ne doit pas dire "je" dans le jeu. Et il est attendu que les joueurs voient dans ce jeu un intérêt intrinsèque et pas extrinsèque.

 

Moins on se connait et plus la connaissance nouvelle de soi risque d'aveugler par sa puissance, empêchant le sujet de penser pendant quelque temps en provoquant en lui un trouble.

Certes l'objectif est de mieux se voir fonctionner de l'extérieur, de travailler descompétences cognitives et de s'essayer à de nouvelles attitudesMais très vite ces buts affichés passent au second plan par rapport au plaisir pris à l'exercice lui-même : celui de penser. Certes il s'agit d'un plaisir subtil et qui nécessite une certaine abnégation. Comme dans tout jeu les règles sont des contraintes mais rarement a-t-on des contraintes qui portent sur notre discours même et qui s’enchaînent avec autant d'acuité, empêchant le sujet de s'échapper et de tricher. Drôle de jeu également où l'enjeu objectivement nul (rien à gagner ni à perdre) semble être capital à certains moments. Quand une question touche au fonctionnement de l'être par exemple, c'est un mode de fonctionnement global qui est mis à jour. Plus on s'est voilé la face et plus cette découverte aura un impact psychologique sur le sujet. Moins on se connait et plus la connaissance nouvelle de soi risque d'aveugler par sa puissance, empêchant le sujet de penser pendant quelque temps en provoquant en lui un trouble.

Voilà bien ce qui est à gagner, la prise de conscience

Voilà bien ce qui est à gagner, la prise de conscience. Pour salutaire qu’elle soit (car nous pensons comme Socrate que la conscience est toujours préférable à l’ignorance), elle n’est pas toujours plaisante, elle remet souvent le sujet face à la réalité, la dure réalité. Parfois elle donne du baume au cœur quand le sujet découvre une qualité qu’il avait occultée pour des raisons diverses.

Dure ou douce, décevante ou motivante, agréable ou pénible, la réalité n’a que faire de nos désirs, de nos espoirs, de nos craintes comme de nos joies. L’honorer c’est l’accepter et c’est s’honorer soi-même d’une certaine manière. Le changement, s’il est souhaitable et possible ne pourra se faire que par un travail soutenu et répété, comme dans toute discipline où l’on espère développer des compétences, acquérir de nouvelles aptitudes ou perdre de mauvaises habitudes. Travail ingrat car tout arrêt menace de nous faire retomber dans nos « travers » : le “naturel” revient au galop quand on le chasse sans ménagement. C’est l'exercice de la pensée qui doit devenir naturel provoquant ses effets bénéfiques, encore et toujours.

Alors jouons ce jeu de tout notre être, jouons ensemble au jeu de la vérité, comme des enfants qui ne craignent pas l’issue et font confiance aux règles, aux autres joueurs et surtout à eux-mêmes pour s’élever ensemble.

Et vous, à quoi jouez-vous ?

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