A quoi sommes-nous occupés ?

19 juillet 2016 par jerome lecoq

Cela ne suffit pas d'être occupé : les fourmis aussi sont occupées. La vraie question est "à quoi sommes-nous occupés ?".

C'est parce qu'il regrettait de passer sa vie à des occupations qui lui paraissaient vaines que Thoreau a vécu deux ans seul dans une cabane au bord d'un lac dans le New Jersey au milieu du 19ème siècle. Il déplorait déjà que la majorité de ses concitoyens "perdent leur vie à la gagner" comme le disait le slogan de 68. Alors il mit en application ses préceptes et nous livre son expérience à travers un livre, Walden.

 

Il se trouve qu'aujourd'hui la principale excuse que donnent les gens quand ils déclinent une proposition qui pourtant les intéresse est "je suis trop occupé(e)”, “j'ai trop de boulot”, “je n'ai pas le temps”. Si on regarde bien, ce qui occupe les gens c'est : le travail, la famille, leur bien-être (sport, vacances, détente).Le travail c'est pour en général avoir de quoi vivre matériellement, voire plus ou beaucoup plus selon les rémunérations. Plus rarement c'est une passion à laquelle les gens s'adonneraient même s'ils n'étaient pas payés. Donc on est occupé à subvenir à ses besoins. Mais pour la plupart d'entre nous qui avons cette chance nous travaillons plus que pour subvenir à nos besoins (ce qui est d'ailleurs anti-epicurien) : nous avons des désirs, parfois même nous aimons le luxe, nous voulons nous payer une belle voiture, passer des vacances dans des endroits magiques... Nous faisons en sorte que les moments de non-travail soient intenses, faciles et voluptueux. Donc nous passons beaucoup de temps à faire bien notre travail pour bâtir une carrière, être reconnus par nos pairs, participer ou diriger des projets qui ont un "impact" dans notre entreprise. Mais cela reste une activité dans le cadre en général d'un salariat dont la base est notre lien de subordination à la structure et par conséquent aux hommes qui la dirigent et à ceux qui la possèdent, les actionnaires.

Si on résume on travaille pour faire avancer sa carrière tout en enrichissant autant que possible les actionnaires de nos employeurs, et en essayant au passage de trouver le maximum de sens à ce que nous faisons au quotidien.

Ceux qui marchent bien iront comme cela jusqu'au sommet de leur carrière en accumulant les responsabilités et les "challenge" comme on dit aujourd'hui et accumuleront les projets, les transformations, les réorganisations etc. tout en tirant leur épingle du jeu. Mais à la fin ils n'auront pas beaucoup fait plus qu'enrichir leurs actionnaires et s'enrichir eux-mêmes au passage. Il n'y a pas de mal à cela. Mais quant à savoir s'il y a du bien pour autant, cela reste à prouver.

Dans un système où chacun cherche à être occupé, l'ennui n'est-il pas la pire chose ?

Ceux qui s'en sortent moins bien auront des accidents de parcours, seront obligés de changer de métier, de formation, connaîtront la précarité, l'angoisse des fins de mois. Ils seront peut-être aussi occupés que les premiers mais avec une angoisse différente et sans la satisfaction de la reconnaissance sociale. Ils devront rapidement dire adieu à leurs goûts de luxe et envisager leur carrière de manière plus horizontale : peur eux la variété remplacera la responsabilité. Ils n'auront pas beaucoup de pouvoir mais au moins ne s'ennuieront-ils pas.

Car dans un système où chacun cherche à être occupé, l'ennui n'est-il pas la pire chose ?

Le contraire de l'occupation c'est la disponibilité, l'ouverture, la réflexion, la contemplation. D'aucuns sont également occupés à se rendre disponibles : ils méditent, font de la relaxation. Ils s'occupent à ne plus être occupés. Mais peut-on encore appeler cela de la disponibilité ou est-ce une autre manière de remplir son temps ?

Le temps est la condition par laquelle nous ressentons quelque chose comme du temps qui passe. C'est ce que Kant appelait une "forme a priori de notre sensibilité" (Critique de la Raison Pure)

Tout se passe comme si dans l'occupation nous voulions ne plus laisser de temps, ne plus le voir passer, de la même manière que quand on occupe l'espace on prend toute la place. Or l'espace n'est pas le temps. Le temps est la condition par laquelle nous ressentons quelque chose comme du temps qui passe. C'est ce que Kant appelait une "forme a priori de notre sensibilité" (Critique de la Raison Pure).

On ne peut pas « occuper son temps » comme on occupe un espace car le temps nous déborde de toutes parts, on ne peut que choisir ce que l'on va faire à chaque instantOr l'on se comporte comme si nous n'avions pas le choix, comme s'il fallait que nous fassions cette tâche, que nous suivions cette carrière etc. Nous occultons la question du choix. Comme dirait Sartre nous sommes de mauvaise foi.

 

De la même manière quand nous sommes absorbés par de multiples tâches quotidiennes nous arrivons à en oublier la finalité, surtout si cette finalité n’est pas claire.Contrairement aux fourmis nous avons la possibilité de nous demander à chaque moment : dans quel but est-ce que je fais cela ? Est-ce parce que mon chef me l’a demandé et me l’a-t-il demandé parce que son propre chef le lui a demandé et ainsi de suite ?

 

L'artisan a un avantage sur l’employé d’une grosse structure : il sait pourquoi il fait ce qu’il fait. L’employé lui est souvent réduit au rôle de la fourmi qui ne sait pas pourquoi il fait les choses

Dès lors on peut comprendre que les salariés ne sachent pas pourquoi réellement ils font les choses. C’est pourquoi l’artisan a un avantage sur l’employé d’une grosse structure : il sait pourquoi il fait ce qu’il fait. L’employé lui est souvent réduit au rôle de la fourmi qui ne sait pas pourquoi il fait les choses. Mais la fourmi fait cela par instinct et le fait bien donc elle a aussi un avantage sur l’employé qui n’a pas dans ses gênes l’instinct de remplir un tableau Excel ou de créer une belle présentation Power Point.

Il me semble que beaucoup de gens sont occupés à faire des choses insignifiantes, dont certaines même sont inutiles : faire une documentation que personne ne lira (mais c’est la procédure alors il faut le faire), préparer un support de présentation qui ne sera de toute façon pas suivi, assister à une réunion où votre avis ne sera pas pris en compte.

C’est le rôle du manager de dire la finalité des tâches et s’il n’en est pas capable alors il est impuissant et sa situation n’est pas plus enviable que celle de ses subordonnés (mais c’est vrai on ne dit plus subordonné car on veut semble-t-il gommer le lien de subordination qui pourtant existe).

Lorsqu’on est tout le temps occupé on ne sait plus répondre à la question “à quoi nous sommes occupés” surtout si en plus on ne cesse de jongler d’une tâche à l’autre en fonction des diverses sollicitations de nos collègues. Nous sommes pris dans un réseau d’occupations interdépendantes.

Etre occupé devient une habitude un mode d’existence, une manière d’être, un besoin vital.

Nous aimons nous bercer de l'illusion que nous n'avons rien choisi ou qu'il est maintenant trop tard pour changer car le coût de changer serait trop élevé.

Nous aimons nous bercer de l'illusion que nous n'avons rien choisi ou qu'il est maintenant trop tard pour changer car le coût de changer serait trop élevé. Ainsi nous continuons à nous laisser emmener par nos occupations, nos activités. Et cela commence très tôt puisque la vie de l'enfant déjà est scandée par l'école et les activités extra-scolaires. Notre temps est bien rempli, notre vie est bien remplie, nous pouvons avancer fièrement vers la mort avec la satisfaction d'avoir abattu du travail, d'avoir peut-être même créé quelque chose qui nous survivra, une société, un livre, une œuvre d'art.

Car si nous ne faisions pas cela, que ferions-nous ? Nous serions oisifs et passerions notre temps à philosopher comme dans la Grèce antique ? Nous voyagerions, passerions notre temps en différentes jouissances, regarderions grandir nos enfants et méditerions sur la vie ? Nous nous mettrions à penser à nous-mêmes ? Non ce serait trop dur. Finalement retournons à nos occupations.

Cet article vous a plu ? N'hésitez pas à le partager et à le commenter. Et ne dites pas que vous êtes trop occupé(e) :-)

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Commentaire de Nathalie Bailloux

4 septembre 2016 à 05:54 PM

Bonjour,
Vos deux articles sont liés.
Les gens préfèrent être occupés, parfois trés occupés :) pour ne pas se poser, pour ne pas penser.
Parce que penser, c'est se poser sur sa vie et cela peut faire peur si on se rend compte que c'est pas la vie qu'on souhaite.
C'est difficile après de continuer comme avant ...
Trés interessant vos articles.
Bonne soirée
Nathalie