A -t-on peur du succès ou de l'échec ?

8 juillet 2021 par jerome lecoq

 

 

A première vue la réponse semble bien tranchée. Évidemment la plupart d'entre nous craint l'échec puisque nous investissons du temps, des efforts, des espoirs (et par conséquent la crainte qui s'y niche déjà) dans un projet. Cet investissement fait que nous nous confondons avec ce projet. Ce peut-être un projet de création d'une entreprise, d'acquisition d'un diplôme, de réussite à un examen ou à un concours, d'éducation d'enfant ou même de procréation (puisqu'aujourd'hui les parents qui ne peuvent avoir d'enfants par les voies naturelles peuvent néanmoins en faire un projet à l'aide de techniques de PMA), de vie de couple, de carrière professionnelle évidemment, de production d'une œuvre artistique ou intellectuelle.

Il y en fait autant de modalités d'échec qu'il y en a de faire des projets au cours de notre existence. Celui qui s'investit pleinement dans des projets fera nécessairement face à des échecs au cours de son existence. 

De plus, étant plongés pour la plupart d'entre nous dans une société individualiste qui fonctionne, soi-disant (mais de moins en moins pourtant semble-t-il) à l’avancement social au mérite, nous somme périodiquement soit obligés de passer des concours ou des examens qui sanctionneront un niveau satisfaisant de compétences (que l'on songe aux pilotes de ligne qui tout au long de leur carrière doivent maintenir un niveau de qualification en se soumettant à des tests sur simulateurs et en conditions de vol réel) soit de "réussir" des épreuves moins formalisées, comme par exemple de "donner satisfaction" à notre chef lors d'une période d'essai, d'avoir des résultats commerciaux si on est un vendeur etc.

Peur de l'échec

 

Les évaluations dont nous pouvons faire l'objet au cours de notre vie professionnelles sont nombreuses et surtout elles ne disent pas toujours leur nom ce qui nous "oblige" à une performance et une autosurveillance continues lorsque cette performance relève de comportements et de jugements par nature subjectifs (la fameuse « satisfaction » des clients ou des collaborateurs). La pression semble être naturellement par conséquent du côté de l'échec, ou plutôt de sa peur et de son refoulement, tant nous sommes conditionnés, poussés à "réussir" différents tests et mises à l'épreuve au cours de notre existence. 

Évidemment cette peur de l'échec n'est pas souhaitable, en tous cas à partir du moment où elle nous fait perdre nos moyens. En sports la position du favori n'est pas forcément enviable parce que tous les regards et les attentes se portent sur lui, ce qui laisse de la place pour les "outsiders" décomplexés qui n'ont rien à perdre et tout à gagner. 

Ainsi pour nombre d'entre nous, échouer peut signifier perdre la confiance en soi suite à la déception de réaliser une piètre performance, perdre l'envie de gagner au vu des impondérables qui nous barrent la route (qu'on songe ici aux marins du Vendée Globe qui paraissent attirer la poisse en accumulant abandons pour avaries diverses, collision avec une baleine, ou simplement maladie ou manque de sponsors). Cela peut aussi signifier être stigmatisé par ses pairs parce qu'on a raté un concours d'une école qui semblait nous être prédestinée, rester devant la porte d’un "club d'élite" pour lequel nous nourrissions de grands espoirs. Cela peut aussi signifier de devoir recommencer à zéro ce qui s'est écroulé comme un château de cartes ou assumer des dettes financières pour les échecs entrepreneuriaux, des dettes affectives pour des échecs amoureux (l'éconduit continue à imaginer qu'il pourra reconquérir la femme de ses rêves d'adolescent) ou enfin d'être rejeté par son milieu social intolérant à l'échec professionnel ou scolaire. 

Bref, le cas de la peur de l'échec a été suffisamment traité pour ne pas enfoncer à notre tour des portes ouvertes en glosant sur la faible estime de nous-même à laquelle peut conduire une société qui conditionne le succès de leur vie à des jeunes sur la réussite à des examens quand ils ont 20 ans. Plus on entend "tu dois réussir" et plus le "j'ai peur d'échouer" résonne fort intérieurement, pour peu que nous n'ayons qu'une faible distance critique avec nous-même et le milieu qui nous conditionne. 

Peur du succès

Regardons maintenant une peur qui est moins connue que sa sœur jumelle : la peur du succès. On peut se demander à juste titre pourquoi le succès ferait peur puisque c'est justement semble-t-il ce qui est recherché par le Sujet, ce qui est censé apporter sinon le bonheur au moins une satisfaction durable et des avantages matériels, affectifs et spirituels probablement. Cependant, comme tout changement, même désiré, le succès peut aussi faire peur pour plusieurs raisons.

Premièrement en général le succès nous amène de nouvelles responsabilités et les responsabilités limitent notre liberté en plaçant sur nos têtes des attentes de nouvelles réussites et donc de nouvelles craintes possibles du succès ou de l'échec. Le cadre supérieur qui obtient un poste de direction dans une grosse entreprise sait qu'il fait l'objet de grandes attentes de la part à la fois de ses collaborateurs-subordonnés et du directeur général. Cette peur peut ainsi freiner son ascension même si consciemment il prétend vouloir obtenir ce poste, le prestige, le pouvoir et l'argent qui y sont associés. 

Deuxièmement, le succès, en ce qui concerne la réussite sociale comme pour l'exemple précédent du manager qui obtient un poste de direction, se traduit en général (mais il y a des exceptions) par une position de pouvoir accru. Or le pouvoir isole car les décisions importantes doivent être prises in fine par le responsable et qu'il n’a souvent pas le loisir de partager ses doutes avec ses collaborateurs qui pourraient s'en inquiéter et par conséquent lui accorder moins de crédit en tant que "leader". On pourrait objecter qu’un management vraiment participatif devrait permettre au contraire au manager de s’ouvrir à ses collaborateurs pour leur faire partager ses doutes et les faire participer à la prise de décision mais encore faut-il que les conditions soient réunies pour le faire, ce qui est rarement le cas.

De nombreuses personnes s'épanouissent dans les relations avec leurs collaborateurs et supportent difficilement l'isolement qui colle à la fonction de pouvoir et ils peuvent en avoir peur même s'ils ne se l'avoueront pas aussi clairement. 

Troisièmement, le succès, et particulièrement dans des pays comme la France, suscite jalousies, envies, railleries et ressentiment. Celui qui a réussi est toujours plus ou moins suspect de l'avoir fait "au détriment des autres", en usant de subterfuges politiques et de compromissions ou encore d’avoir bénéficié de privilèges dus à sa naissance ou sa condition sociale ou ses relations (ou les trois à la fois). La France est un pays qui a la passion de l'égalité, comme le remarquait déjà Tocqueville en son temps, ce en quoi elle refoule peut-être encore la structure sociale de l'Ancien Régime, et qui ne valorise pas beaucoup les grandes réussites entrepreneuriales, artistiques ou intellectuelles. Celui qui cherche le succès ne peut ignorer qu'en cas d'accession de son but il fera l'objet de jalousies qui prendront la forme d’agressions passives, de moqueries, de tentatives de rabaissement ou de dénigrement. S'il est sensible à l'harmonie et la douceur des relations sociales, la perspective de la réussite pourra ainsi le refroidir quelque peu.

Quatrièmement le Sujet peut être freiné par ce qu'on appelle le sentiment d'imposture. Il s'agit de la personne qui, ayant atteint une position enviable, s'imagine qu'elle le ne mérite pas, que les autres la voient comme un imposteur dont le moindre faux pas sera guetté afin d'être démasqué par son entourage. Le Sujet a le sentiment de "ne pas être à la hauteur" et va développer un syndrome de justification perpétuelle afin de montrer aux autres qu'il mérite la place qu'on lui a octroyée, il va “en faire des tonnes” pour surcompenser le déficit de légitimité qu’il pense avoir. Ainsi le Sujet peut anticiper la réussite future et savoir d'avance qu'il ne se sentira pas à la hauteur, ce qui le fera craindre le succès.

Cinquièmement le Sujet craint le succès parce qu'il a des attentes démesurées sur ce que lui apportera ce succès. Il s'imagine qu'il sera au nirvana et ne souffrira plus par exemple ou que désormais il n’aura plus à faire d’efforts et que tout lui tombera dans la main, ou pire qu’il sera aimé en raison de son succès.

Comme il sent bien que cette attente est illusoire mais qu'il a besoin d'une telle croyance pour mobiliser son énergie pour son projet, il craint la déception que la réussite lui apporterait par rapport à ses attentes quelque peu démesurées. Il ne fera alors que reculer le moment du succès par crainte de souffrir d’une cruelle déception, il procrastinera en remettant constamment aux calendes grecques l’achèvement de son projet par exemple, comme Pénélope détricotait la nuit sa tapisserie afin de faire languir ses prétendants.

Sixièmement le Sujet craint le succès parce qu'il se craint lui-même : il a l'intuition qu'en cas de succès il deviendra arrogant et supérieur et qu'il perdra la simplicité et l'authenticité des relations qu'il avait avec les gens jusqu'à présent. Il sent bien que le succès le grisera, comme un alcool, et qu’il lui sera très difficile de résister aux tentations auxquelles le succès l’exposera (tentation de se reposer, de profiter des autres, de son pouvoir, de sa position) et en même temps il a un certain sens moral qui lui fait condamner ce type de comportement par anticipation. Il souffre d’une espèce de crise morale par anticipation et cela l’handicape dans la poursuite de son projet.

Affronter les 2 menteurs d'une même front

Mais finalement, qu'on craigne le succès ou de l'échec, de quoi a-t-on peur ? On a peur d'un événement très aléatoire et souvent éphémère : même si nous rencontrons le succès nous pourrons nous dire que c'est en grande partie grâce à la chance et inversement pour l'échec. Et en général en cas d'échec on peut trouver un moyen de recommencer d'une autre manière.

Un échec ou un succès ne sont que des jugements sur une situation de vie par rapport à un projet que nous avions. Ainsi il ne tient qu'à nous de faire d'un échec un succès, par exemple en valorisant l'expérience et la connaissance de nous-même que cet échec a permis, ou d'un succès un échec, par exemple en devenant arrogant et imprudent, précipitant notre propre chute.

La plupart des sagesses du monde nous enseignent à nous méfier des notions d'échec et de réussite et de ne pas les prendre pour argent comptant, de ne pas leur donner plus de valeur qu'elles ne devraient en avoir. Kipling disait, dans son célèbre poème “if” : " (...) Si tu peux rencontrer triomphe après défaite et recevoir ces deux menteurs d'un même front, Si tu peux conserver ton courage et ta tête quand tous les autres les perdront (...)". Ainsi le poète nous invite à affronter deux écueils en ce qui concerne l'échec et le succès : ne pas perdre courage dans l'échec et savoir le surmonter pour se remobiliser et ne pas se laisser griser par le succès en survalorisant notre contribution dans un élan d’orgueil mal placé. 

Dans: Peur