A-t-on raison d'avoir honte ?

11 février 2021 par jerome lecoq

 

Il est toujours difficile de dire si on a "raison" ou pas d'avoir un sentiment ou une émotion dans la mesure où la plupart du temps une émotion "nous vient" ou "nous traverse" sans que notre volonté n'ait rien à y faire.

La honte est une émotion complexe probablement plus primaire et archaïque que la culpabilité qui suppose un système moral déjà bien intégré. En général pourquoi avons-nous honte ?

Peur du regard d'autrui

Nous avons honte parce que nous sommes exposés au regard d'autrui en train de faire une action que celui-ci pourrait réprouver, comme par exemple de fouiller dans le sac de quelqu'un dans un vestiaire. La honte vient de manière fulgurante et prend tout notre être. Sartre disait qu'elle exprimait le désir symbolique de disparaitre du monde, d'être soustrait au regard d'autrui. C'est la raison pour laquelle l'invisibilité a toujours été un super-pouvoir nourrissant de nombreux fantasmes dans la littérature de fiction depuis l’Antiquité avec l’anneau de Gygès. Celui qui est invisible ne peut avoir honte car personne ne le voit.

Mais la honte est plus que cela. Nous avons aussi honte lorsque les gens rient de nous, non parce que nous avons commis une action répréhensible mais parce que l'image que nous voulons donner est en danger, pensons-nous.

Par exemple si je suis entendu en train de faire une plaisanterie potache à des proches alors que j'ai une réputation de grand sérieux en tant que professeur, je vois en un instant détruit tout mon patient travail d'élaboration de mon image. La honte est ce qui vient faire obstacle à mon désir d'apparaitre comme tel ou tel.

Mais me direz-vous si on souhaite donner une image c'est que nous voulons apparaitre tel que nous ne sommes pas réellement par conséquent que nous ne sommes pas authentiques. Donc seul l'inauthentique est sujet à la honte. Oui c'est vrai, il suffit d'être tout le temps authentique pour ne pas subir la honte. Mais qui peut se prévaloir d'un tel niveau d'authenticité ?

Pour être authentique il faut toujours être pleinement conscient de ce que nous faisons et l'assumer totalement. C'est quasiment impossible : nous avons tous des moments où nous trichons, nous sommes de mauvaise foi, nous mentons, nous voulons séduire, posséder, nous jalousons, nous envions, nous voulons du mal à celui qui nous a énervé etc.…Bref nous sommes des êtres humains qui manquons de sagesse. Par conséquent plus vous avez un désir de sagesse, de probité et d'authenticité et plus les moments de honte (et ils arriveront) seront douloureux. La dureté de la chute est fonction de l’altitude à laquelle nous prétendons nous élever.

Pour se prémunir contre la honte tout en étant vertueux il faudrait agir en toute circonstance comme si nous agissions sous le regard d’autrui, ce qui est une forme disciplinaire d’auto-contrôle, quasi monacale.

En général nous nous réfugions dans notre intimité pour faire des choses dont nous aurions honte en public. Par conséquent celui qui veut éviter la honte doit toujours avoir cette altérité en lui et agir comme si à chaque instant un tiers le regardait. Ou alors il doit toujours agir en cachette, il doit être duplice et faux : sa vertu n’est alors évidemment que façade.

Les personnes religieuses ont cette altérité transcendante, à commencer par les Chrétiens pour qui Dieu voit tout d’eux y compris leurs pensées les plus intimes. Chez un catholique même une pensée peut être honteuse car elle est vue par Dieu.

De nombreux exemples nous montrent que cette altérité permanente n’est pas possible et que l’être humain en revient périodiquement à des comportements purement instinctifs voire bestiaux. Or la honte est une émotion que ne ressentent a priori pas les animaux car elle suppose des interdits voire des tabous.

Régulation sociale

La honte a ainsi une fonction utile de régulation sociale : on fait par exemple honte aux enfants pour qu’ils apprennent à ne pas faire des choses dangereuses pour eux. Les Inuits apprennent parait-il la honte à leurs enfants lorsqu’ils marchent sur une couche de fine glace en les ridiculisant ce qui semble être un outil plus pédagogique que n’importe quelle injonction morale assénée sans raison par un adulte. Je me souviens personnellement que ma grand-mère me disait que si je continuais à me curer le nez je finirais par le porter dans une brouette. L’idée de me promener dans la rue avec mon nez dans une brouette m’avait à l’époque fait une impression très forte et j’imaginais déjà les rires moqueurs des enfants dans la rue.

La honte est très efficace comme moyen d’auto-censure parce qu’étant un zoon politkon l’être humain veut se faire accepter par le groupe social à tout prix (à l’exception peut être du philosophe et de l’artiste, et encore) : il évitera donc comme la peste tout ce qui pourrait l’exclure de sa communauté. L’humiliation publique a toujours ainsi été plus ou moins pratiquée pour punir les criminels qui recevaient l’opprobre publique : cela milite d’ailleurs pour une « publicité » des punitions comme outil pédagogique.

Aujourd’hui les réseaux sociaux ont pris le relais et l’humiliation ne correspond plus à une punition légitimée par la force publique mais peut venir de n’importe qui souhaitant nuire à une personne. C’est une version moderne de la propagation des rumeurs, sauf que la capture par la vidéo notamment apporte des preuves matérielles irréfutables des actes commis par les individus qui peuvent difficilement nier.

Pensons par exemple à la honte qui a du être ressentie par Benjamin Griveaux dont la photo en train de se masturber a circulé sur les réseaux sociaux. L’histoire nous dira si l’homme pourra se relever politiquement de cet affront public. Pourtant objectivement il n’y a pas grand-chose d’immoral mis à part que cette exhibition involontaire ne s’adressait pas à sa femme officielle. Faire honte de cette manière à un homme c’est le condamner à une quasi mort symbolique voire même physique. Certaines personnes vont jusqu’à ces extrémités d’ailleurs comme des jeunes sensibles qui se font harceler par leurs camarades de classe et finissent pas se suicider.

Dans des cultures de la honte comme au Japon, le déshonneur public s’accompagne de manifestations de contrition publique voire de la mise à mort ritualisée par le seppuku (hara kiri), hérité du code de chevalerie des samouraïs. Il est à noter que ce rituel de suicide s’effectuait en général en public afin que le supplicié puisse expier son « crime » en montrant cette manière particulièrement douloureuse et courageuse de finir ses jours.

La honte est aussi un sentiment certes désagréable mais qui nous permet de nous perfectionner moralement, lorsque nous n’avons pas suffisamment de force morale propre pour nous conduire de manière vertueuse.

On voit par exemple Socrate provoquer à dessein la honte de ses interlocuteurs en les faisant apparaitre comme ignorants, inconsistants, contradictoires, malhonnêtes, incompétents et tout ceci en public. Ceux qui en furent victimes ne l'ont pas oublié : les plus résilients ont décidé de s'occuper un peu plus de leur âme (de leur pensée) et un peu moins de leurs affaires et les autres ont développé un puissant ressentiment qui a abouti à la vindicte populaire et au procès de Socrate avec son issue fatale.

Mais d'un autre côté si vous n'avez pas de désir de sagesse, de probité, d'authenticité, d'excellence dans un domaine particulier, alors vous ne risquez pas d'avoir honte souvent. Certaines personnes se soucient fort peu du regard des autres et sont capables de faire en public des choses que la plupart d'entre nous jugerait intimes. Diogène par exemple, dénonçait l’hypocrisie du pacte social athénien, forme de mensonge collectif en n’hésitant pas à se masturber en public, contrairement à Socrate qui avait malgré tout un peu plus de retenue et de pudeur. Pour lui ce sont tous les autres qui devraient avoir honte de leur comportement.

Pudeur et séduction

Déféquer ou se masturber ne sont pas des actes répréhensibles, nous les pratiquons tous mais curieusement les faire en public provoquerait de la honte chez pratiquement tout un chacun. En effet, provoque de la honte ce qui vient attenter à notre pudeur. Ne serait-ce que d'apparaitre nu dans la rue provoquerait la honte de la plupart d'entre nous parce que cela briserait le pacte social selon lequel nous devons nous couvrir les parties intimes par pudeur.

Avons-nous raison d'avoir honte lorsqu’autrui nous voit nu ?

A priori non. Mais pourtant la pudeur est inculquée dès la tendre enfance (entre 3 et 5 ans) et ce n’est pas dans une optique de séduction. Il y a une partie de notre corps à cacher, qui est honteuse. Les parties sexuelles dans la plupart des religions et des cultures. La pudeur, qui quand elle est bafouée provoque de la honte, est une « valeur » qui est inculquée très tôt dans la vie du petit d’homme. L’attentat à la pudeur est toujours puni par la loi. Rationnellement, on ne voit pas bien pourquoi hormis pour des raisons d’hygiène (ce qui reste à prouver) et de sécurité (ne pas prendre froid) il serait interdit de se promener nu en pleine ville. Ou alors des raisons religieuses seraient à invoquer ce qui d’ailleurs irait contre le principe de laïcité : en effet la plupart des religions prônent la dissimulation de la nudité.

Encore une fois seuls ceux qui ont une image à défendre ont honte : celui qui veut se rendre désirable par exemple parce qu'on sait bien que la séduction fonctionne selon un mécanisme de dissimulation. C'est ce qui est à moitié caché qui attise le désir : ni ce qui se cache entièrement, ni ce qui se voit entièrement. Par conséquent toutes les personnes qui se soucient beaucoup de susciter le désir, qui se rassurent sur elles-mêmes par le regard d'autrui et qui par conséquent se soucient de construire une image, seront sujets à la honte. Des métiers y sont particulièrement exposés : tous les personnages publics (show-business, politique, chefs de grandes entreprises, artistes...) et la honte pour ceux-ci peut être synonyme de mort sociale voire physique comme nous l’avons vu dans le cas de Griveaux.

Dialogue socratique et psychothérapie

L'exercice socratique, a fortiori lorsqu'il est pratiqué en public, est susceptible de générer des phénomènes de honte. En effet le questionnement invite autrui à s'engager dans des réponses authentiques et claires, argumentées et pertinentes si possible et le praticien est entrainé à relever les différents problèmes que recèlent ses réponses. Ces problèmes sont multiples : manque d'écoute de la question qui entraine une réponse hors-sujet, réponse confuse, contradictoire, compliquée, incohérente, trop longue, indifférenciée et vague, trop subjective, fausse évidence…Le praticien les relève et les signale ce qui peut provoquer une légère honte dans le cas où le Sujet se pensait ou se voulait clair, objectif, profond, pertinent, logique, cohérent, précis.

D'autres fois il se trouvera sec et incapable de répondre à des questions simples ce qui peut être la conséquence du trouble provoqué par un questionnement serré ou bien d'une émotion qui surgit d'on ne sait où à l'occasion d'une question qui fait un écho particulier en lui.

D'autres fois encore il se contredira en voulant produire un discours sophistiqué que le praticien déconstruira jusqu'à en montrer l'inconsistance.

Dans cet exercice il est nécessaire d'avancer humblement sans peur de dire des bêtises, de se contredire ou d'avoir des réponses enfantines. Il n'y a en effet pas lieu d'avoir honte de se tromper, de se contredire, d'être confus ou superficiel. Seul celui qui n'est pas authentique, a un statut à défendre, un pouvoir à garder ou à prendre, seul celui-là peut s'exposer à la honte. Mais dans ce cas-là il aura tort d'avoir honte, ce qui peut d'ailleurs redoubler sa honte en "honte d'avoir honte.

Personnellement j'ai vu des personnes avoir honte, une légère honte en général, en avouant des failles cognitives ou émotionnelles mais quasiment jamais je n'ai entendu une personne me dire qu'elle "avait honte". Nous ne sommes pas en effet dans un dispositif dans lequel le Sujet est invité à raconter son intimité que ce soient ses actions intimes ou ses pensées intimes. Ceci est le domaine de la psychothérapie ou de la psychanalyse qui ont besoin que le patient surmonte sa honte et nomme ce qu'il pense ou ce qu'il rêve ou ce qu'il désire ou ce qu'il a fait. Freud disait bien que la pudeur était un frein à la cure psychanalytique en ce que le Sujet ne livrait pas ce qui aurait pu conduire au refoulé et donc à une certaine forme de libération.

En revanche, lorsque nous entendons des réponses qui masquent la vérité en faisant des euphémismes par exemple, en changeant les mots de la question, en résistant à certaines formulations, cela nous met sur la piste d'une gêne, qui est une forme atténuée de honte et nous allons explorer plus en avant ce qui constitue un problème. La honte, ou plutôt la peur de la honte, est une puissante motivation pour avoir recours aux multiples formes du mensonge.

Celui qui s'examine rarement, qui n'est jamais "mis à l'examen" par un questionnement non complaisant, se connait mal et a probablement empilé une narration assez flatteuse de lui-même ou au contraire exagérément dévalorisée : dans les deux cas cette narration sera une forme de mensonge sur soi. La rencontre avec lui-même risque de provoquer quelques prises de conscience aussi salutaires que désagréables en ce qu'elles pourront lui faire honte.

Nous voyons fréquemment les interlocuteurs de Socrate être saisis de ce sentiment lorsque "la torpille" les met face à l'inanité de leur prétendu savoir, l'inconsistance de leurs opinions, l'arbitraire voire l'injustice et la méchanceté de leurs actions et la stupidité de leurs discours. Mais dans ce cas précis nous proposons l'idée que cette honte est positive en ce qu'elle donnera une impulsion au Sujet pour être plus exigeant avec lui-même : être plus conscient de ce qu'il dit et fait, plus à l'écoute des autres, plus rigoureux dans ses réponses et ses questions, plus distant de ses émotions, plus authentique, plus décisif et courageux, plus patient et généreux. En un mot : plus philosophe.

La honte nous signale que nous avons pris une conscience aigüe d'un défaut, d'une erreur, d'une faute, d'un vice et que cette conscience nous fait souffrir au point que nous ne voulons pas affronter le regard des autres et le nôtre. Elle révèle donc l'altérité en nous en même temps que le désir d'être vertueux, de bien faire, d'être compétent, généreux, cohérent...toutes conditions nécessaires pour devenir plus sage, plus rationnel, plus philosophe.

Là où il faudrait plutôt s'inquiéter c'est quand le Sujet est incapable de ressentir de la honte : cela signifie que soit c'est un saint, soit un psychopathe dénué de tout sens moral ou encore une brute épaisse inconsciente.

Commentaire de Patrícia

25 février 2021 à 12:37 PM


J'ai trouvé très intéressante la partie du texte qui dit que lorsque nous voulons donner une bonne impression de nous, nous ne voulons pas être nous-mêmes. C'est qu'au fond, nous cachons toujours nos ombres, nous voulons seulement montrer les qualités alors nous ne sommes nous mêmes. Je n'avais jamais pensé en ce sens.

Lorsque nous ressentons de la honte, nous nous considérons inférieurs par rapport à un idéal valorisé, souvent à tort, mais ce qui compte, c'est que nous nous considérions ainsi.
Si une personne a honte d'être laide, c'est parce qu'elle valorise la beauté. Elle pourrait même être contrariée parce que la beauté ouvre certaines portes, mais elle n'aurait pas honte.
Si une personne a honte d’être pauvre, c’est parce qu’elle valorise l’argent sinon elle pourrait même être fâchée d'être pauvre mais pas honteuse.