Assurance mort

13 juillet 2014 par jerome lecoq

A partir d’un haïku écrit par Igor Quézel-Perron*, chasseur de têtes et poète à ses heures,  je propose une interprétation libre et identifie des problèmes philosophiques liés à la situation qu’il décrit. Puis j’invite le lecteur à donner sa propre interprétation du ou des problèmes évoqués.

Assurance pour mon voyage

Je peux être remboursé

Si je décède

Personne n’aime penser à la mort, a fortiori la sienne. Le métier d’assureur a ceci de particulier que sa raison d’être est de penser à tout ce qui peut arriver de mauvais dans votre vie : accidents, catastrophes naturelles, maladies, dommages causés ou subis par des tiers, sinistre et…mort. Et ils vous y font penser justement au moment où vous n’y pensez pas, car c’est dans ces moments que l’on est le plus lucide pour y penser. Quand je pars en voyage, je suis a priori dans une disposition plutôt favorable, la dernière chose dont j’ai envie c’est de penser à mon corps rapatrié dans un cercueil par avion. Ainsi dans le métier d’assureur, j’imagine que tout est affaire de kairos, comme nous l’apprend Aristote, de moment opportun. C’est indispensable pour aborder les sujets difficiles qui sont susceptibles de nous plonger momentanément dans le marasme. Les assureurs doivent mettre un prix à la vie car ils peuvent être amenés à vous dédommager en cas de mort. Evidemment comme dans tous les contrats d’assurance il y a des clauses et les plus importantes sont généralement écrites en petit, noyées dans le jargon juridique. Et si vous ne tombez pas dans les causes d’exclusion vous, ou plutôt les bénéficiaires du contrat, auront droit à un joli pécule dont les assureurs ont le secret pour calculer le montant à l’euro près.

Mais ici ce n’est pas de ma vie que je serai remboursé mais de mon voyage. A moins de considérer que ma vie soit un voyage, ce qui ne manquerait pas de poésie (mais l’on a rarement affaire à des assureurs-poètes), c’est donc que si je meurs on me remboursera le ticket d’avion (pour simplifier je réduirai le voyage au simple trajet en avion). Les assureurs savent reculer les limites de l’impossible : ils ont changé « ce voyage n’est pas remboursable » par « ce voyage est remboursable à condition que vous mourriez ». C’est votre femme qui sera contente, ou vos enfants. Et c’est là que les mots prennent une tournure saugrenue : pour parler d’assurance il faut parler de malheur et cette pensée même est anxiogène et nous inquiète. Comme la philosophie d’ailleurs puisque « penser c’est inquiéter » (j’étais persuadé que cette phrase était de Nietzsche mais wikipedia ne me le confirme pas, en tous cas il aurait pu la dire). Les assureurs comme la philosophie inquiètent. Mais la comparaison s’arrête là puisque les assureurs doivent aussi assurer et rassurer quand la philosophie ne s’en soucie guère. Mais heureusement pour les assureurs, « le souci est le mode fondamental d’être du Dasein » selon Heidegger. En résumé, être au monde c’est se soucier de quelque chose et d’abord de soi-même.

Cette clause malheureuse met aussi le prix de ma vie à celle d’un aller-retour en avion : elle provoque un sentiment de vertige un peu comme l’homme entre l’infiniment grand (le cosmos) à l’infiniment petit (l’atome). Car mon petit moi est immense, il est « la mesure de toutes choses » (Protagoras cité par Platon), il est le centre de l’univers. Comment quelqu’un ose-t-il comparer la succession de ces moments du moi que constitue ma vie au prix d’un billet d’avion. Quand je vous disais que les assureurs sont des poètes, cet oxymore me donne raison : il surprend et nous laisse entrevoir l’absurdité même de notre condition. Vous pensez que vous êtes immortel, que vous pouvez déplacer des montagnes, que le monde entier doit vous aimer et bien j’ai une bonne nouvelle pour vous : votre vie a été évaluée à un aller-retour paris-New-York. Je me demande si Camus ne travaillait pas pour une compagnie d’assurances.

Questions

- La vie a-t-elle un prix ?

- Peut-on se rassurer contre la mort ?

- Vivre, est-ce apprendre à mourir ?

- Comment parler de la mort à nos proches ?

Exercice

Quelle interprétation donnez-vous à ce haiku ? Ecrivez un texte de 10 lignes pour décrire le ou les problèmes qu’il vous évoque. 

* Retrouvez tous les haiküs d'Igor sur le site de "Les Echos" en cliquant sur ce lien : Instantanés de la vie de bureau