Quand l'avide tourne à vide

18 mai 2016 par jerome lecoq

L'avidité est le fait de vouloir tout ce qui passe à notre portée. Ce "tout" peut consister en biens matériels, connaissances, gratifications, succès, signes de reconnaissance sociales. L'avide est comme le trou noir qui aspire toute matière qui passe à sa portée. L'avide n'est jamais satisfait, il en veut toujours plus.

Tout se passe comme si les mots actaient du fait que l'avide voulait nier le vide en lui en le remplissant par tous les moyens.

 

Partant de là on ne sait pas ce qu'il cherche avec cette accumulation de choses : peut-il digérer tout cela ? Qu'en fait-il ? Quand on parle de reconnaissance sociale par exemple l'avide fonctionne comme si autrui lui donnait son existence, sa légitimité, son être même. Sans ce qu'il convoite il n'est plus rien, il n'a plus de but, il ne sait plus quoi faire, il erre dans l'espace, dans le vide. Il y a un rapport sémantique entre avide et « à vide ». Tout se passe comme si les mots actaient du fait que l'avide voulait nier le vide en lui en le remplissant par tous les moyens. Mais le puits est sans fonds, c'est un tonneau des Danaïdes.

"Quand tu regardes l'abîme, l'abîme te regarde en retour." disait Nietzsche.

 

L'avide est constamment en recherche, en mouvement, il cherche sur qui ou quoi se coller comme une sangsue pour lui sucer sa substance vivante. Il multiplie les sources de satisfaction de son avidité : c'est le lecteur infatigable, le travailleur impénitent, le mangeur insatiable, l'hommes d'affaires toujours en quête du prochain « deal », le salarié qui accumule toujours plus de formations, le carriériste toujours prêt à changer d'emploi si le prestige et le salaire sont à la hauteur de ses ambitions. Or ce vide il veut le combler mais il ne le reconnait pas, pas ne le contemple pas. "Quand tu regardes l'abîme, l'abîme te regarde en retour." disait Nietzsche. Mais l'avide est dans la fuite en avant, il a trop peur de regarder son puits, il pourrait y voir que tout ce qu'il a accumulé n'y a rien fait : il reste toujours le même vide, le même néant.

Il ne se verra pas lui-même tant qu'il ne voudra pas regarder le fond pour se voir en miroir. Il préfère affronter les autres avides : tout bien, toute chose en quantité limitée met en concurrence les avides entre eux. L'avide préfère affronter sans relâche ses concurrents plutôt que de s'affronter lui-même, il est prêt à mener tous les combats sauf le plus essentiel pour continuer son travail d'accumulation. L'avide voit d'un mauvais œil ceux qui se mettent en travers de son chemin ou qui lui refusent sa nourriture. Si celle-ci vient à manquer il trouvera des Ersatz : celui qui ne peut se faire aimer des hommes pourra toujours se trouver un chien ou un chat pour lui être fidèle jusqu'à la mort, celui qui ne s'aime pas pourra toujours compenser en faisant des enfants. Mais les enfants étant également avides d’attention ce système ne peut pas fonctionner bien longtemps.

 

L'avide sera ainsi aussi souvent frustré par la réalité, comme les enfants sont frustrés de devoir différer leurs désirs ; Pourtant l’avide peut aussi trouver dans la réalité la source de ses expériences multiples. Mais il finit toujours par se lasser car ce qu’il recherche en fait à travers cette multiplicité, c’est une unité perdue, c’est un fondement pour son existence. Il se cherche à travers la multiplicité de ses possessions mais ce ne sont toujours que des fragments de lui-même qu’il trouve, formant un kaléidoscope dans lequel il se perd.

 Mais voilà que bientôt cette recherche le lasse, il s’ennuie, il se morfond et se dit que tout ceci est vain, vide, qu’il n’y arrivera jamais. Il déprime, n’a plus gout à rien, n’a plus envie de rien, ne désire plus rien. La sagesse le guette qui lui permet enfin de ne voir les choses que pour ce qu’elles sont et pas comme un immense réservoir pour satisfaire ses besoins.

Il commence à donner de la valeur aux choses, mais une valeur plus désintéressée, plus esthétique, plus philosophique. Il n’est plus un collectionneur mais un créateur : il crée de la valeur pour lui et les autres. Il accepte les choses plutôt que de les vouloir, si elles ne lui plaisent pas il réfléchit à son déplaisir plutôt que de purement et simplement les rejeter pour passer à autre chose. Il se découvre à travers le monde plutôt que de le consommer, de l’utiliser pour son agrément ou son intérêt. Il opère une transformation du regard, il apprend à évaluer les choses, à les discriminer : il modère ses désirs et ne veut que ce qui est bon pour lui.

 Il opère une transformation de son regard, les choses ne sont plus uniquement là pour satisfaire ses désirs d'accumulation mais elles le dépassent, elles sont là pour ce qu'elles sont.

Le vide c'est le moi transcendantal face au moi empirique toujours en quête de quelque chose, de soi.

L'avide trouve son salut dans la réalisation que le monde le dépasse, qu'il était là avant lui et sera là après lui, que d'autres regards sur le monde sont possibles, que l'on peut être vide et même s'en satisfaire pour la liberté et l'unité qu'il vous procure. Le vide c'est le moi transcendantal face au moi empirique toujours en quête de quelque chose, de soi.

L’avide finalement c'est celui qui ne sait pas regarder autour de lui, celui qui ne voit pas ce qui l'entoure, celui qui est fixé sur son objectif. Il pose une question au monde mais c'est toujours la même question : comment peux-tu satisfaire mon désir ? C'est le désir lui-même qui finit par tourner à vide, à se vouloir lui-même : le désir se désire en tant que désir, il essaye de se mordre la queue. C'est un cercle vicieux que ce désir qui n'en finit pas de se vouloir sans jamais se posséder et cela finit par épuiser le sujet qui n'a plus la force de puiser dans le monde pour remplir son puits. Alors que lui reste-t-il ? A quoi peut-il encore se cramponner ?

Commentaire de Chantal H.

26 juillet 2016 à 01:52 PM

Article fort intéressant, voire diversifiant. J'ai bien malheureusement reconnu certaines connaissances de mon entourage. Et quelle citation de Nietzsche!
Merci pour textes.
Bon été.
C.