Avons-nous du mal à sortir de l'enfance ?

15 décembre 2020 par jerome lecoq

 

 

I - Oui

Premièrement l'enfance est un refuge heureux, pour la plupart d'entre nous qui a plutôt bien vécu son enfance.

1 - Nous avions l'amour inconditionnel de nos parents qui nous accompagnaient pour toutes les difficultés : apprendre à marcher, être propre, à s'habiller, nous tenir pour faire du vélo, etc. Nous l'avons surement oublié mais voilà probablement la seule époque de notre vie au cours de laquelle des adultes s'occupaient de nous intégralement et comblaient tous nos besoins immédiats : manger, dormir, nous réchauffer, avoir de l’affection, communiquer, nous déplacer, apprendre à comprendre le monde et nous-mêmes.

2 - Quand on était enfant c'était bien il n'y avait pas de responsabilités : si on cassait le jouet d'un copain c'était nos parents qui lui en rachetaient un, personne ne pouvait nous mettre en prison c’est nos parents qui nous grondaient, pas de responsabilité de travailler pour gagner de l’argent ni de payer des impôts

3 - Pas de soucis - Et puis on n'avait pas à se casser la tête pour choisir : le menu était déjà tout fait on avait juste à demander à maman : qu'est-ce qu'on mange ce soir ? Ça ne nous plaisait pas toujours mais on était quand même bien content de ne pas avoir à réfléchir pour savoir quoi cuisiner ni d'ailleurs aller faire les courses.

4 – De grands moments de joie et d’émerveillement. Nos parents nous racontaient même des histoires fabuleuses de petites souris et de Père Noel qui apportaient des jouets : quelles nuits d'excitation passée à attendre que les cadeaux arrivent, à Noel et pour notre anniversaire. Et puis quelle joie de pouvoir avoir des vacances aussi souvent et plus de deux mois l'été, ces longues périodes d'insouciance où on allait voir la mer, les vaches ou la montagne.

Toutes ces raisons parmi bien d’autres font qu'aux yeux de l'adulte, l'enfance est bien souvent un âge d'or, une période bénie des dieux où les problèmes n'étaient que de petits bobos passagers, les relations affectives étaient stables et le monde nous apparaissait comme un grand terrain de jeu à découvrir. L’adulte a tendance à mystifier son enfance.

Deuxièmement l’âge adulte ne fait plus rêver, il n'est plus ritualisé comme auparavant. Beaucoup d’enfants n’ont pas hâte de quitter le monde des enfants pour aller vers celui des adultes comme c’était le cas il y a 30 ans.

1 - Il n'y a plus les rites de passage comme le bac et le service militaire. Ce dernier a été aboli et le premier est devenu galvaudé tant il s'est démocratisé. La majorité ne veut plus dire grand-chose car l’autonomie n’est réelle qu’avec l’autonomie financière et celle-ci ne survient guère avant les 25 ans compte tenu des nombreuses formes de précarité, conséquences des crises économiques qui jalonnent la vie débutante de nombreux jeunes gens. Brouillage des limites entre enfance et adolescence et vie adulte.

2 – Le monde adulte n’est pas désirable. Le point de mire de l'enfant et de l'adolescent, lorsqu'il voit les adultes autour de lui c'est une vie pleine d'occupations sérieuses et largement incompréhensibles. Quand nos parents expliquent ce qu'ils faisaient au bureau cela nous paraissait abstrait, lointain, déconnecté des préoccupations véritables, de la vraie vie : l'amour, l'aventure, le jeu, la réflexion sur les grandes questions de la vie, les tragédies épiques, les vies héroïques. Dans la vie d'adultes tout n'est qu'empressement, contraintes, contingences bassement matérielles, impuissance face à l'urgence des choses à faire. A chaque fois qu'ils ont l'occasion de réfléchir les parents remettent cela à plus tard. Il faut dire que nous, en tant qu’anciens enfants, étions en partie la cause de cette activité frénétique, mais personne ne leur a demandé de nous mettre au monde non plus.

3 - L'adulte c'est quelqu'un qui semble s'écraser de responsabilités dont il se plaint mais qu'il a pourtant lui-même choisies. Il nous apprend la logique et le principe de réalité (ou est censé nous l’apprendre au moins) mais les enfants voient bien qu'il y a plein de choses pas logiques chez les adultes, qu’ils se contredisent souvent et ne résolvent pas leurs contradictions.

Une fois adultes les adolescents auront la nostalgie de ce temps ou les choses étaient plus simples, plus binaires : je t'aime ou je t'aime pas, c'est vrai ou c'est faux, purée-jambon ou coquillettes fromage ?

4 – L’adulte regrette son enfance. Le pire c'est que l'enfant voit bien que les adultes veulent faire plus jeune, donc ils sentent que les adultes ont un regret de ne plus être des enfants. Donc ils se disent qu'il a un truc bizarre et quand ils sont adultes ils s'en souviendront et regretteront d'autant plus leur enfance.

5 – L’adulte n’a plus d’idéal. Il faut dire aussi que les adultes d'aujourd’hui ne regardent pas beaucoup vers le ciel : ils ne croient plus en Dieu et en la vie au-delà qui pouvait donner un certain réconfort pour supporter les vicissitudes de cette vie de labeur. Ils ne croient plus non plus aux lendemains qui chantent et à la fraternité universelle : c'est chacun pour soi. Alors que dans l'enfance on avait toujours des copains et on croyait plus ou moins à des choses qui nous dépassaient comme le Père Noel, notre Père ce Héros ou une Providence qui nous dispensait de l'argent pour acheter ce que nous voulions et qui nous garantirait bien un avenir radieux.

Quand on est adulte non seulement on est coincé avec pleins d'obligations et de contraintes mais en plus on n'a plus le droit de rêver à des choses qui nous dépassent.

6 – L’adulte n’aime pas penser. Même penser à des choses de la vie, réfléchir sur notre existence, comme cela pouvait nous arriver dans l'enfance et l'adolescence en parlant avec des copains, en lisant des livres ou en discutant avec d'autres adultes qui nous élevaient, l'adulte ne le fait plus car il n'a pas le temps ou pas le courage ou pas l’énergie.

Dans ces conditions, pas étonnant que l'adulte cherche beaucoup, consciemment ou inconsciemment, à redevenir un enfant-adolescent ou à en rester un le plus tard possible lorsqu’il rentre à peine dans l’âge adulte.

Pour remplacer ce que nous appellerons une « perte de la transcendance », des grands mythes modernes qui permettaient aux adultes de voir plus loin que le bout de leur nez à savoir Dieu, la patrie, l'Humanité, il ne reste plus que l'Individu. Et l'individu n'a plus d'autre choix, pour se distraire de son néant et de sa finitude existentielle, que d'augmenter l'intensité de sa vie et d’éviter le plus longtemps possible tout ce qui ressemble à des choix existentiels : engagement avec un partenaire amoureux, unique, dans un métier avec une carrière, dans une pratique spirituelle ou associative ou politiques.

Or l'augmentation de cette intensité le fait retomber dans une espèce d'infantilisme narcissique où c'est la logique du caprice et de l'émotion qui domine et non celle de la rationalité et de la réflexion : il va multiplier les partenaires sexuels en les choisissant selon ses humeurs et en les quittant également selon ses humeurs, va tomber dans des excès de paradis artificiels comme la drogue et l'alcool principalement qui le mettront temporairement dans des états cognitifs où il retrouve peut être des états euphoriques et excitants comme seule l'enfance peut en procurer aux humains. C’est du moins le souvenir embelli qu’il en a gardé. Mais les souffrances de l’enfance s’oublient bien vite il semble.

Il va peut-être aussi chercher à se faire peur en se mettant dans des situations de danger physique ou symbolique : que ce soit des sports extrêmes ou bien des ruptures professionnelles sur un coup de tête, des échecs quasiment planifiés comme des prophéties autoréalisatrices. C'est assez paradoxal mais être sur le fil du rasoir, au bord du gouffre procure un sentiment d'intensité qui donne l'impression à l'adulte de toucher à l'extase, une forme de transcendance appauvrie. Et en cela, il fait l'enfant car il joue avec le feu tout en sachant que ses parents seront la pour le rattraper. C'est pour cela que l'adulte immature cherche souvent des parents de substitution : sa femme, ses amis ou un mentor quelconque qui pourront avoir la même fonction de garde-fou face à ses excès d’intensité.

Les jeunes adultes aujourd’hui semblent avoir une tolérance beaucoup plus limitée à la frustration lorsqu'on voit la facilité avec laquelle ils changent de job parce que quelque chose ne leur plait pas, que ce soit leur boss qui leur a manqué de respect ou un métier qui n'a "plus de sens" car il n'est pas dans l'économie verte. L'adulte veut retrouver le plaisir de l'enfant qui joue et casse ses jouets quand il en assez et passe à un nouveau jeu qui le sortira de son ennui.

II - Non

1 - Parce que nous souhaitons vivre notre vie, prendre nos décisions et être libres.

Concept : autonomie

2 - Parce que pour certains d'entre nous l’âge adulte vient s'imposer à eux. Ils rentrent de plein pied dans l’âge adulte parce que la vie les oblige très rapidement à devenir adultes : ils sont soutien de famille, ils ont des enfants très jeunes, ils sont plongés dans la guerre et voient des choses qu'ils ne devraient pas voir à leur âge.

Concept : réalité.

3 - Parce qu'ils sont précoces et préfèrent naturellement les choses sérieuses.

Concept : précocité.

4 - Parce que leurs parents les ont éduqués afin qu'ils soient rapidement autonomes et responsables : ils n'ont pas cédé à leurs caprices, ne les ont pas gâtés tout en les aimant, ne leur ont pas fait du chantage affectif, leur ont montré que grandir c'était aussi savoir quitter la maison, leur ont donné de la liberté et des responsabilités progressivement.

Concept : éducation.

Le problème de l'enfance c'est quand elle est idéalisée. Nous avons tous de très bons souvenirs de notre enfance et avons aussi probablement oublié les frustrations qu'elle comportait nécessairement.

L'enfance n'est pas une époque bénie c'est une étape de notre vie qui a certainement contribué à forger l'adulte que nous sommes aujourd’hui. Mais c'est notre responsabilité d'adulte de ne pas mythologiser cette enfance, en bien (âge d'or perdu) ou en mal (traumatisme contre lequel nous nous sommes bâtis) mais de la voir avec une distance critique. Le risque est de tomber dans la nostalgie qui est une consolation impuissante ou dans le déni qui conduit au refoulement et au resurgissement inopiné de ce dernier. Faisons le deuil joyeux de notre enfance.