Avons-nous tous une mission à accomplir ?

23 octobre 2015 par jerome lecoq

Deux fois par semaine je publie une question philosophique sous forme de dialogue. Ce dialogue est une auto-consultation c'est-à-dire que c'est moi qui fais les questions et les réponses. Cela suit le même principe qu'une consultation philosophique à deux et oblige à se "couper en deux" afin de se voir comme une autre personne. Cela permet de se voir penser tout en traitant une question. Ainsi on peut repérer ses erreurs de logique, ses présupposés, ses croyances, ses "angles mort" de la pensée. Vous êtes invité(e) à critiquer vous-même ce dialogue si vous percevez problèmes quelconques.
Vous pouvez également m'envoyer vos questions que je traiterai comme dialogue ou m'envoyer vos propres autoconsultations que je commenterai. Alors à vos stylos cher(e)s lecteurs et lectrices.

- Avons-nous tous une mission à accomplir ?
- Non je pense que la plupart des gens ne se sent pas investi d’une mission
- Y a-t-il une différence entre avoir une mission à accomplir et se sentir investi d’une mission ?
- Oui : il se pourrait que nous ne nous sentions pas investis d’une mission mais que nous en ayons une malgré tout
- Et qui attribuerait à chacun sa mission ?
- Je pense que c’est à chacun de s’attribuer la mission qui lui correspond
- Mais comment est-ce possible que chacun ait sa mission et qu’il ne s’en sente pas investi ?
- Peut-être parce qu’il ne l’a pas encore découverte
- Et comment ferait-on pour découvrir sa mission ?
- Lorsque nous apprenons à connaitre ce pour quoi nous sommes faits, nos forces
- Et alors ?
- Et bien quand on découvre le domaine dans lequel nous excellons on peut se donner pour mission de développer au maximum cette compétence
- Pourquoi ?
- Parce que c’est épanouissant pour nous et en général nous pouvons utiliser cette compétence pour rendre service à autrui
- Que manque-t-il pour que les gens apprennent ce pour quoi ils sont faits ?
- De la chance, des rencontres, des expériences
- Donc si on manque de chance ou qu’on ne fait pas les bonnes rencontres on peut ne jamais découvrir ce pour quoi on est fait ?
- Oui c’est possible. D’autres fois ce dans quoi nous excellons n’est pas valorisé en tant que tel par la société
- Tu veux dire que pour avoir une mission il faut que la société la valorise ?
- Oui je pense
- Donc on ne pourrait pas se donner une mission antisociale par exemple ?
- Si, on peut être un anarchiste et avoir à accomplir la désorganisation de la société comme mission par exemple
- Donc faut-il que la société la valorise pour que nous nous donnions une mission ?
- Non ce n’est pas une règle générale
- Tu as changé d’avis ?
- Oui
- Y a-t-il des missions qui ne sont pas en rapport avec le développement de nos forces ?
- Oui par exemple certains se donnent pour mission d’éduquer leurs enfants jusqu’à ce qu’ils soient autonomes et ils ne sont pas particulièrement faits pour éduquer ou transmettre
- Alors pourquoi penses-tu qu’ils se donnent cette mission ?
- Parce qu’une mission est quelque chose qui dépasse leur existence
- Et ceux qui veulent développer leurs compétences est ce que cela dépasse leur existence ?
- Non
- Alors on se donne une mission pour dépasser notre existence ou pour développer des compétences ?
- Non pour dépasser notre existence
- Et pourquoi voudrait-on dépasser notre existence ?
- Parce qu’elle est limitée
- Et alors ?
- Alors nous voulons toujours dépasser les limites, nous voulons toujours sortir de notre condition, nous en extraire
- Si nous avons tous une mission à accomplir est-ce la même pour tous ou y en a-t-il plusieurs ?
- S’il n’y en avait qu’une ce serait d’être conscient de ce que nous sommes
- En quoi serait-ce une mission ?
- Car c’est la conscience de ce que nous sommes qui conditionne ce que nous pouvons faire, accomplir ou réaliser…qui conditionne ce que nous pouvons devenir en fait
- Tu es en train de me dire que c’est une mission importante. Mais remarques-tu que tu ne réponds pas à ma question ?
- Oui c’est vrai
- Pourquoi ?
- Je manque de précision
- Et comment appelle-t-on quelqu’un qui manque de précision ?
- Un dilettante
- Serais-tu dilettante ?
- Non
- Alors pourquoi fais-tu cela ?
- Parce que je pense que je réponds trop vite sans réfléchir
- Et comment appelle-t-on quelqu’un qui fait cela ?
- Un impulsif
- Serais-tu impulsif ?
- Oui plutôt
- Alors reprenons : en quoi être conscient de ce que nous sommes serait une mission ?
- Parce que c’est une tâche difficile, importante pour notre vie et qui nous dépasse aussi
- En quoi cette mission nous dépasserait-elle ?
- Parce qu’en nous connaissant nous apprenons aussi à connaitre les autres car nous partageons avec eux de nombreuses caractéristiques
- Penses-tu que cette mission soit impérative, nécessaire ou qu’elle est juste importante ?
- Non je pense que c’est une obligation
- Pourquoi ?
- Parce que si nous ne le faisons pas nous agirons tout le temps sans conscience, en pure impulsivité
- Pourtant tu reconnaissais-toi-même être impulsif
- Oui c’est vrai c’est la preuve que j’ai encore du travail
- Et pourquoi si on ne se connait pas serait-on impulsif ?
- Je crois qu’en fait je me suis trompé. Le problème ne serait pas d’être impulsif. Il serait de répéter tout le temps les mêmes erreurs, ce qui serait diabolique !
- Peux-tu donner un exemple ?
- Et bien par exemple quelqu’un qui se jugerait altruiste mais serait en fait égoïste serait persuadé d’agir pour les autres alors qu’en fait autrui verrait bien qu’il le fait par intérêt personnel. Il ne comprendrait alors pas qu’autrui fuirait sa compagnie
- Et quelle serait la conséquence ?
- Et bien il se retrouverait seul et finirait probablement par être aigri
- Donc pour lui ne pas se connaitre l’isolerait et le rendrait malheureux ?
- Oui c’est cela
- Donc se connaitre est une condition du bonheur ?
- Oui je pense
- Donc en fait cette mission de se connaitre serait dans le but d’être heureux ?
- Oui
- Et en général est-ce que c’est un but partagé ?
- Oui je le pense
- Et penses-tu que la plupart de tes concitoyens se sont donnés pour mission de mieux se connaitre ?
- Non loin de là
- Et pourquoi donc si c’est une condition du bonheur ?
- Je pense qu’ils veulent bruler les étapes et pensent qu’ils peuvent directement accéder au bonheur sans se connaitre
- Pourquoi ?
- Parce que c’est une tâche ardue
- Et pourquoi est-elle si difficile ?
- Parce que cela nécessite de souvent réfléchir à nos actions et de partager ces réflexions avec autrui pour avoir un avis extérieur
- Et alors ?
- Alors réfléchir est un effort, surtout quand il s’agit de nous-même : nous nous sentons tellement proches de nous que nous pensons que nous nous connaissons. Or réfléchir nécessite de la distance avec soi-même
- Et pourquoi est-ce difficile de partager ces réflexions ?
- Parce que autrui est souvent plus dur que nous-même et il peut nous prendre à témoin. Une fois que nous l’avons dit à autrui nous ne pouvons plus le mettre sous le tapis comme nous le faisons parfois en nous mentant à nous-mêmes
- Et donc en quoi est-ce difficile de partager ?
- Parce que le retour risque de ne pas nous plaire
- Et alors ?
- Et alors en général nous préférons ne pas voir ce qui ne nous plait pas. On aime bien cacher la misère derrière la belle façade. Comme ces hôtels de luxe en bord de mer dans les pays pauvres qui cachent des bidonvilles a proximité
- Donc tu penses que les autres ne le font pas parce qu’ils ne veulent pas faire d’effort ?
- Oui et qu’ils sont complaisants
- Mais se peut-il qu’au contraire autrui soit plus indulgent avec nous que nous-même ?
- Oui c’est possible mais cela n’est pas un problème dans ce cas
- Pourquoi ?
- Parce que leur jugement sera plus facile à accepter
- Pourquoi ?
- Et bien si par exemple je me juge égoïste et qu’au contraire les gens trouvent que je suis généreux alors ils me font un compliment. Et j’aime bien les compliments
- Tu disais tout à l’heure que cette mission était une obligation…
- Oui si on prétend rechercher le bonheur
- Et se peut-il que certains ne cherchent pas le bonheur ?
- Oui c’est possible
- Que peuvent rechercher ceux-ci ?
- Ils peuvent sacrifier leur bonheur au profit d’une cause, de leurs proches ou d’un Dieu par exemple
- Et ceux-ci ont-ils aussi l’obligation de mieux se connaitre ?
- J’imagine que non
- Essayons de voir : imaginons quelqu’un qui ne vit qu’à travers ses enfants au point de tout leur sacrifier. Est-ce que le fait de ne pas se connaitre pourrait être un problème pour atteindre son but ?
- Et bien oui justement. En apprenant à se connaitre il (ou elle) pourrait découvrir des désirs, des centres d’intérêt qui lui sont propres et justement il arrêterait de vivre par procuration et se donnerait ses propres buts
- Penses-tu avoir répondu à ma question ?
- Non…J’ai répondu à la question « qu’est-ce qui changerait pour eux s’ils apprenaient à se connaitre ? »
- Je remarque que tu aimes bien changer les questions sans me le dire
- Oui c’est vrai. Je préfère répondre quelque chose d’approchant plutôt que de dire que je ne sais pas
- Donc essaie de répondre
- Je ne peux pas répondre parce que ta question présuppose que les gens qui se sacrifient ont un but. Or ils ont justement remis leur existence dans les mains d’autrui et ne peuvent se donner de but.
- D’accord. Alors est-ce que le fait de ne pas se connaitre pose un problème au sacrifice de son existence et de son bonheur personnel ?
- Non parce que quand on se sacrifie on s’enlève la responsabilité de sa propre vie. Peu importe que l’on se connaisse ou pas, on ne veut pas de soi
- Pourquoi ne veut-on pas de soi ?
- Parce qu’on se juge sans valeur, on se trouve nul
- Mais est-ce se connaitre que de se trouver nul ?
- Non, car personne n’est nul.
- Et si on se connaissait se trouverait-on nul ?
- Non on pourrait se trouver mauvais, stupide, méchant mais nul cela n’a pas de sens
- Donc si l’on se connaissait on ne pourrait pas se sacrifier ?
- Non je ne crois pas
- Donc les gens qui se sacrifient, nécessairement, ne se connaissent pas ?
- Oui
- Donc les gens qui se sacrifient ne peuvent pas accomplir de mission ?
- Non il semblerait
- Donc avoir une mission impliquerait toujours une forme de responsabilité ?
- Oui
- Donc nous avons tous une mission sauf les gens qui se sacrifient ?
- Oui
- Mais ceux qui ne se connaissent pas et prétendent avoir une mission que leur arrive-t-il ?
- Et bien ils échouent jusqu’à ce qu’ils comprennent que leur première mission doit être d’apprendre à se connaitre
- Et ceux qui cherchent le bonheur sans se connaitre ?
- Ceux-là-vont très vite faire leur malheur
- Et les hommes qui ont donné leur vie pour leur patrie pendant la guerre, dirais-tu qu’ils ne voulaient pas d’eux et qu’ils se sont enlevés toute responsabilité ?
- Non. Je pense qu’ils plaçaient l’amour de leur pays au-dessus de leur vie
- Etait-ce une mission pour eux ?
- Non c’était une évidence
- Une mission peut-elle être une évidence ?
- Non je pense qu’une mission est un objectif construit qui repose sur une forte croyance
- Et ces hommes se connaissaient-ils ?
- Oui car je pense que pour prendre une telle décision il faut avoir fait le point sur sa vie et comprendre ce que l’on peut perdre avec la perte de la liberté (si c’est la liberté qui est menacée)
- Mais alors tu te contredis puisque tu disais que les hommes qui se sacrifient ne se connaissent pas ?
- Ah oui c’est vrai. Je dois donc admettre qu’il n’y a pas de lien clair entre le sacrifice et la connaissance de soi
- Mais que dirais-tu des fanatiques qui commettent des attentats suicides et donc sacrifient leur vie. Dirais-tu qu’ils ont une mission ?
- Oui on peut le dire
- Et penses-tu qu’ils se connaissent ?
- Non au contraire, ce sont souvent des personnes en perte d’identité et de repères
- Donc il n’est pas nécessaire de se connaitre pour avoir une mission
- Non il semblerait
- Quelle est la différence entre celui qui se sacrifie pour sa patrie et celui qui se sacrifie dans un état terroriste au nom de la religion par exemple ?
- Et bien je dirais justement que l’un se connait et l’autre ne se connait pas
- Et celui qui se sacrifie au nom de la religion a une mission et celui qui le fait pour son pays n’en a pas ?
- Oui
- Mais pourtant tu disais que la mission était quelque chose de construit, que ce n’était pas une évidence ?
- Oui et alors ?
- Et alors cela veut dire que le terroriste qui se sacrifie au nom de la religion a un projet construit mais pas celui qui le fait pour son pays ?
- Oui et alors ?
- Et bien quand on a un projet construit en général on y a réfléchi
- Oui et alors ?
- Penses-tu que les gens qui se font exploser sur un marché y ont réfléchi ?
- Euh….oui dis comme cela, cela parait une action complètement folle et par conséquent irréfléchie. Mais pour résoudre cette contradiction je dirais qu’ils se font manipuler : eux n’y ont pas réfléchi mais d’autres l’ont fait à leur place.
- Mais alors ce sont plutôt ceux qui les manipulent qui ont une mission ?
- Ceux qui les manipulent créent la mission et ceux qui se sacrifient la remplissent
- D’accord je comprends. Alors je repose ma question : penses-tu que nous avons tous une mission à accomplir ?
- Non parce que cela supposerait qu’il y ait une raison pour laquelle nous existâmes
- Pourquoi cela ?
- Parce qu’une mission implique un objectif, un but. Cela signifierait que notre vie aurait un but qui nous préexisterait. Ou pour le dire contre Sartre, que l’essence précèderait l’existence
- Et tu penses qu’il n’y en a pas, d’objectif ?
- Non pas a priori. Je pense que c’est à chacun de se donner un projet mais que ce n’est pas une mission. Le terme de mission implique que quelqu’un ou quelque entité nous ait confié une mission. Or je ne crois pas qu’une telle entité existe. Et même si elle existait je ne pense pas qu’elle se préoccupe de nous assigner une quelconque mission.

 

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