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Réfléchir avec une fable : le corbeau, la gazelle, la tortue et le rat.

21 juin 2019 par jerome lecoq

La Gazelle, le Rat, le Corbeau, la Tortue,

Vivaient ensemble unis : douce société.

Le choix d'une demeure aux humains inconnue

Assurait leur félicité.

Mais quoi ! l'homme découvre enfin toutes retraites.

Soyez au milieu des déserts,

Au fond des eaux, en haut des airs,

Vous n'éviterez point ses embûches secrètes.

La Gazelle s'allait ébattre innocemment,

Quand un Chien, maudit instrument

Du plaisir barbare des hommes,

Vint sur l'herbe éventer les traces de ses pas.

Elle fuit, et le Rat, à l'heure du repas,

Dit aux amis restants : D'où vient que nous ne sommes

Aujourd'hui que trois conviés ?

La Gazelle déjà nous a-t-elle oubliés ?

A ces paroles, la Tortue

S'écrie et dit : Ah si j'étais

Comme un Corbeau, d'ailes pourvue,

Tout de ce pas je m'en irais

Apprendre au moins quelle contrée,

Quel accident tient arrêtée

Notre compagne au pied léger ;

Car, à l'égard du cœur, il en faut mieux juger.

Le Corbeau part à tire d'aile :

Il aperçoit de loin l'imprudente Gazelle

Prise au piège, et se tourmentant.

Il retourne avertir les autres à l'instant.

Car, de lui demander quand, pourquoi, ni comment

Ce malheur est tombé sur elle,

Et perdre en vains discours cet utile moment,

Comme eût fait un maître d'école

Il avait trop de jugement.

Le corbeau donc vole et revole.

Sur son rapport, les trois amis

Tiennent conseil. Deux sont d'avis

De se transporter sans remise

Aux lieux où la Gazelle est prise.

L'autre, dit le corbeau, gardera le logis :

Avec son marcher lent, quand arriverait-elle ?

Après la mort de la gazelle.

Ces mots à peine dits, ils s'en vont secourir

Leur chère et fidèle compagne,

Pauvre Chevrette de montagne.

La Tortue y voulut courir :

La voilà comme eux en campagne,

Maudissant ses pieds courts avec juste raison,

Et la nécessité de porter sa maison.

Rongemaille (le Rat eut à bon droit ce nom)

Coupe les nœuds du lacs : on peut penser la joie.

Le chasseur vient et dit : Qui m'a ravi ma proie ?

Rongemaille, à ces mots, se retire en un trou,

Le Corbeau sur un arbre, en un bois la Gazelle :

Et le Chasseur, à demi-fou

De n'en avoir nulle nouvelle,

Aperçoit la Tortue, et retient son courroux.

D'où vient, dit-il, que je m'effraie ?

Je veux qu'à mon souper celle-ci me défraie.

Il la mit dans son sac. Elle eût payé pour tous,

Si le Corbeau n'en eût averti la Chevrette.

Celle-ci, quittant sa retraite,

Contrefait la boiteuse, et vient se présenter.

L'homme de suivre, et de jeter

Tout ce qui lui pesait : si bien que Rongemaille

Autour des nœuds du sac tant opère et travaille,

Qu'il délivre encor l'autre sœur,

Sur qui s'était fondé le souper du Chasseur.

Jean de La Fontaine

 

Eloge de la coopération

Ce qui frappe d'emblée dans cette fable, c'est la force d'un collectif, sa plasticité et sa résilience. Pris individuellement chacun de ces animaux n'a rien d'exceptionnel ni de particulièrement noble au sens anthropomorphique : la tortue est lente et pesante, elle qui doit porter sa maison sur son dos. Le rat est petit et possède une réputation de chapardeur et véhicule des maladies. Le corbeau est signe de mauvais présage, pousse des cris stridents et n’est pas particulièrement gracieux. La gazelle enfin, si elle est légère et rapide, est la cible généralement des grands prédateurs et a besoin d'être en troupeau pour survivre : elle est fragile. Aucun de ces animaux de ne pourrait survivre seul dans la nature qui demande des aptitudes à la compétition féroce qu’ils ne possèdent pas, au moins dans l’imaginaire collectif.

 

Dans: Fables 

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