Ca veut dire quoi être con ?

25 avril 2016 par jerome lecoq

En Français il y a de nombreuses manières d'être con : on peut être con pour avoir dit une connerie, avoir commis une étourderie. C'est le "t'es con ou quoi ?” à l'ami qui ne comprend pas la situation. On est toujours le con de quelqu'un et on l'est souvent de nos amis, de manière temporaire évidemment (on ne voit pas trop pourquoi en effet on voudrait être ami avec un con). Et puis il y a le "quel con celui la alors !", l'indécrottable con, celui qui retombe inlassablement dans les mêmes excès, les mêmes travers, celui qui fait toujours parler de lui, la grande gueule qui dit de grandes conneries haut et fort. Et fier de lui avec ça. En général les cons ne sont pas discrets ni timides, car comme disait encore le grand “connologue” Michel Audiard (ou plutôt le faisait dire à Ventura dans Les tontons flingueurs)"les cons ça ose tout et c’est même à ça qu'on les reconnait". Connaissez-vous un con discret ou un con timide vous ?

 

Ce qui m'amène à la question suivante : quand on est con est-ce pour la vie ou peut-on s'extraire de la connerie comme on s'extrait de la pauvreté ? La connerie est-elle une espèce de crasse qu'un vigoureux et patient lavage permettrait de dissiper ou est-ce plutôt comme une seconde peau, voire une première ? Cela me rappelle une autre phrase "quand on est con c'est pour la vie" qui nous laisserait croire à l'indélébilité de la débilité.

Cela me rappelle une autre phrase "quand on est con c'est pour la vie" qui nous laisserait croire à l'indélébilité de la débilité.

Personnellement j'essaie plutôt de m'éloigner des cons par con-séquent j'ai du mal à avoir une perspective à long terme. Mais si je comprends quelqu'un que j'ai la prétention de connaitre, moi-même, je pense être moins con qu'il y a 20 ans. Comment je le sais ? J'ai recoupé quelques témoignages, comme un détective. L'avantage du con effectivement c'est que comme il ose tout, il ose aussi demander aux autres ce qu'ils pensent de lui et ceux-ci ne se gênent pas pour le lui dire. Sauf s'il est con et méchant évidemment. Mais comme je suis plutôt un gentil j'ai eu la chance de pouvoir accumuler un certain nombre de témoignages accablants. Au début vous n'y faites pas trop attention, vous vous dites "me faire traiter de con par celui-là qu'est-ce que cela peut me faire ?" Jusqu'au jour où vous apprenez qu'une personne que vous estimez vous a traité de con. Et là vous vous repassez tout le film en arrière et vous commencez à voir le schéma du con apparaître. C’est à ce moment qu’il est temps de profiter de cette prise de con-science pour dépasser le mur du con.

Mais me direz-vous si même un con peut acquérir la science de soi, alors il n'est pas si con que ça, il peut progresser. Et là il faut admettre que cohabitent souvent en l'être humain de l'intelligence et de la connerie. Même quelqu'un réputé très intelligent peut devenir con. Avez-vous déjà songé que les grands escrocs avaient beaucoup de succès auprès des gens intelligents et qu'ils en ont roulé plus d'un dans la farine ? Le problème quand vous êtes intelligent, c'est que comme on dit en français "vous brillez". Les gens vous le répètent et vous finissez par vous prendre pour un génie. Or la personne très intelligente ou brillante en général ne l’est que dans son domaine : un brillant généticien, un brillant homme de marketing, un brillant politicien. Le problème se pose lorsque cette personne brillante essaie d'appliquer son intelligence dans un autre domaine. Elle perd toute prudence, se rend victime de complaisance et d'excès de confiance, et c'est là que la grosse connerie survient.

Le problème se pose lorsque cette personne brillante essaie d'appliquer son intelligence dans un autre domaine. Elle perd toute prudence, se rend victime de complaisance et d'excès de confiance, et c'est là que la grosse connerie survient

C’est ce que l’on appelle l’effet de « halo » qui pousse à attribuer les qualités d’un individu dans des domaines où il n’est pas compétent. Autant la connerie est assez transposable dans de nombreux domaines (on ne dira pas c'est un généticien con ou c'est un homme politique con, on dira juste c'est un con) autant l’intelligence semble plus spécifique. D'ailleurs Gardner qui a fait un ouvrage sur les intelligences multiples n’en dénombre pas moins de 9. Or on n’a jamais pris la peine de le faire pour la connerie. Y a-t-il des conneries multiples ?

Il y aurait la connerie sociale (la vantardise, la lourdeur, l’indifférence, le cynisme), la connerie kinesthésique (l'empoté, le gourd), la connerie philosophique (le dogmatique, l’homme d’un système), la connerie logico-mathématique (l'irrationnel), la connerie artistique (le vulgaire, l’homme de mauvais gout, le conformiste), la connerie émotionnelle (l'autiste, l'hyperémotif, le cyclothymique), la connerie musicale (le dissonant, le sourd), la connerie verbale (l'analphabète, le technocrate), la connerie visuelle (le désorienté, l'aveugle). Ce qui pose problème avec l’appellation de “connerie” c’est qu’on peut y voir également un jugement moral contrairement à l’intelligence où on ne voit qu’une aptitude.

En disant « il est con » on ne dit pas simplement qu’il a une déficience d’aptitude. On dit aussi qu’il fait du mal même si c’est par ignorance.

Rappelons-nous que Socrate jugeait plus condamnable celui qui faisait le mal par ignorance que celui qui le faisait en connaissance de cause car le premier n’avait aucune raison de ne pas continuer à le faire et pouvait faire le bien sans le savoir alors que le second pouvait changer d’avis et se rendant aux arguments de la vie bonne.

 Ainsi non seulement la connerie peut relever d’un défaut d’aptitudes (le tout étant de savoir si ces aptitudes sont améliorables ou pas) mais également d’un défaut de connaissance. Ce qui nous laisse donc quelque espoir de nous en sortir en apprenant des autres.

 Ainsi non seulement la connerie peut relever d’un défaut d’aptitudes (le tout étant de savoir si ces aptitudes sont améliorables ou pas) mais également d’un défaut de connaissance. Ce qui nous laisse donc quelque espoir de nous en sortir en apprenant des autres.

 

Encore faut-il avoir le minimum d’ouverture d’esprit qui nous laissera recevoir l’opinion d’autrui.

 Si pour le con tout espoir n’est pas perdu de la même manière l’intelligent menace aussi occasionnellement de retomber dans son contraire.

 Alors finalement c'est quoi être con ? Est-ce notre lot à tous ? Qui peut dire qu'il n'a jamais été con ? Evidemment il est plus facile pour quelqu'un d'intelligent d'être parfois con que pour un con d'être parfois intelligent. Qu'est-ce qui fait que parfois nous devenons cons ?

 On sait que les émotions fortes incitent à faire ou dire de belles conneries : la peur, la colère évidemment sont mauvaises conseillères. La tristesse également qui nous renferme sur nous-mêmes et nous pousse à ressasser les mêmes idées noires, sans parler de la jalousie qui autoalimente son discours paranoïaque.

Il faut tout de même préciser que les émotions nous rendent stupides uniquement si nous y cédons, si nous nous laissons emporter. Ainsi la force de caractère, sera très utile pour laisser passer l'émotion et lui donner la place qui lui revient sans la laisser outrepasser ses fonctions. Les émotions doivent rester un signal. Ainsi la connerie est-elle logiquement liée à la faiblesse de caractère, à la pusillanimité, à la velléité, au doute hyperbolique ou existentiel, aux caractère emportés et violents, au mélancolique. Un bon moyen d'éviter la connerie est de ne pas agir sous le coup de l'émotion. Mais il n'est pas besoin d'être un grand philosophe pour comprendre cela.

L'amour enfin est un excellent candidat à la connerie puisqu'il rend aveugle, nous ôte une bonne partie de notre esprit critique et de notre lucidité, nous fait voir "la vie en rose" et connote tous nos jugements de la joie de l'existence de l'être aimé. Or si on accepte l'adage selon lequel une vie sans amour ne vaut la peine d'être vécue peut-être qu'une vie sans connerie perdrait-elle aussi de sa saveur.