Ce qui nous rend stupides (2) - Le savoir

29 septembre 2019 par jerome lecoq

Qu'est-ce qui nous rend stupides ?

Je partirai d'une présupposition : nous avons tous la possibilité d'être intelligents, profonds, rationnels, astucieux à divers moments de notre vie. Certains ont supprimé la plupart des obstacles qui se trouvaient sur la voie de l'intelligence et ils sont la plupart du temps "intelligents", d'autres ne l'ont pas fait et sont la plupart du temps dans le brouillard de la stupidité, cette forme d’inertie de la pensée, quoique celui-ci puisse se dissiper en quelques rares moments. Entre les deux se situe la majorité d’entre nous, qui oscille entre intelligence et stupidité.

En partant de ce postulat il m'a semblé intéressant d'identifier tous les obstacles qui se mettent sur notre route pour accéder à une raison puissante et efficace, souple, ouverte, dialectique.

 

Coupable n°2 : le savoir

Notre coupable n°2 est le savoir, qui inclut la connaissance et l'opinion. Il peut paraître contre-intuitif d'associer le savoir à la stupidité puisque le sens commun associe plutôt la connaissance avec l'intelligence. En quoi le savoir nous rendrait-il stupide ?

Je sais donc je veux (que les autres le sachent). Si je veux je n'observe pas.

La première raison c'est que quand nous savons des choses nous avons en général envie de faire savoir que nous savons, nous voulons exposer ce savoir puisque ce dernier est valorisé dans la société de la connaissance (soit-disant). Or ce désir d'exposition nous empêche bien souvent de voir : voir ce qui se dit, ce qui se passe, ce qui est en jeu ici et maintenant. Quand on sait on "s'invite un peu trop rapidement à la table du Divin" comme nous dirait Hegel. Nous risquons fréquemment de déverser notre savoir en le plaquant de manière artificielle sur le phénomène que nous vivons (mettons une discussion passionnée par exemple), nous masquant quelque peu sa réalité, sa vérité. En résumé, le savoir et l’expertise rendent paradoxalement aveugles et sourds.

Pour une bonne illustration vous pouvez voir mon précédent article sur les émotions (Pourquoi les émotions nous rendent stupides ) qui nous rendent stupides, la vitesse avec laquelle les professeurs et autres experts m’ont renvoyé à des figures d’autorité comme Damasio, ne voyant pas que cela n'invalidait en rien mes propos (et pour leur répondre oui j’ai lu Damasio et Descarte et Spinoza).

Celui qui sait est arrivé, il se repose

La deuxième raison est que le savoir atrophie notre curiosité, notre volonté de savoir. Il est vrai que le phénomène inverse est aussi fréquent, selon lequel le savoir entraîne le désir d'en savoir plus, ceci pour la raison que le savoir entraîne des questions sur celui-ci, des critiques et des commentaires qui entraînent le “sachant” vers d'autres sources de connaissance. C'est le principe de Sherlock Holmes : vous recueillez le plus d'indices avant de formuler une hypothèse que vous vérifiez alors à la réalité de l'expérience pour voir si "ca colle". Cependant cet esprit inquisiteur, toujours en soif d'en apprendre plus, fait que le savoir n'est pas accumulé pour ce qu'il est mais pour les questions auxquelles il permet de répondre. Pour nuancer mon propos du début, disons que c’est à la seule condition de maintenir la fraîcheur d’esprit de l’enfant qui s’étonne que le savoir invite à en acquérir toujours plus sans qu'il devienne dogmatique. Les grands scientifiques ont en général cette humilité.

Si au contraire on accumule le savoir pour lui-même alors nous en faisons une icône, une idole, un acquis qui n'est plus à remettre en question. Nous courons alors le danger de devenir rigides en adoptant la position du “gardien du temple”. C'est la mentalité de l'expert, du professeur ou du collectionneur qui souhaite être reconnu comme le meilleur dans son domaine et se repose sur son savoir pour juger de tout, y compris de domaines dans lesquels il n’est pas compétent mais pour lesquels son aura d'expert crée un “effet de halo de crédibilité" qui entoure sa personne et impressionne les profanes.

Biais de confirmation 

La troisième raison est que le savoir sert bien souvent à confirmer des pétitions de principe* : nous recherchons le savoir qui vient conforter ce que nous pensons déjà. A cet effet les algorithmes de Facebook sont par exemple pernicieux en ce qu'ils favorisent la publication par ceux qui ont déjà les mêmes opinions que nous et qui nous abreuvent d'opinions plus ou moins étayées qui confirment nos propres croyances. C'est ce que les cognitivistes appellent un biais de confirmation. 

Tous paresseux

La quatrième raison est la force de l'argument d'autorité : qu'un scientifique ou un expert reconnu ait dit une chose et l'autorité naturelle dont il fait preuve a tendance à nous ôter notre esprit critique, favorisant en cela notre paresse naturelle, et à nous faire "gober" une simple opinion comme vérité scientifique. Si de plus l’expert passe à la télévision ou dans un média reconnu pour son sérieux alors sa parole devient quasi d’évangile. Mais après tout pourquoi pas, nous aimons tous suivre des “leaders d’opinion”.

 *Une pétition de principe consiste à faire mine de démontrer quelque chose qu'on a déjà postulé implicitiment dans son discours (mais sans le dire évidemment).

 

Pour toutes ces raisons, le savoir nous rendra rigides, dogmatiques, intolérants voire hargneux (et comme toutes les émotions extrêmes la hargne est déjà une forme de stupidité) ou encore crédules. Or la rigidité, le dogmatisme, l'intolérance, la hargne et la crédulité sont toutes des formes de stupidité, la stupidité de celui qui sait.

Mais que puis-je bien en savoir ?

Dans: Dissertation