Ceux qui parlent beaucoup et les autres

26 septembre 2017 par jerome lecoq

"Les gens parlent beaucoup parce qu’ils se comprennent bien. Les gens parlent beaucoup parce qu’ils ne se comprennent pas. Ou alors ils parlent peu, ou pas du tout." (O. Brenifier)

Quand on se comprend bien on est sur la même longueur d’onde : on n’a pas besoin d’expliquer pourquoi on dit ce que l’on dit et on partage des jugements, des expériences car on sait que l’autre va y trouver un écho et pourra même peut-être y donner un sens que nous n’y avions pas vu. L’autre me comprend, il me connaît donc d’une certaine manière et sait dire pourquoi je dis ce que je dis. Il a vécu des expériences similaires et peut me dire ce qu'il en a tiré comme enseignements et me les proposer. 

Il me donne des conseils que je serai à même de suivre parce qu'il a compris comment je fonctionne et il a l'intuition de ce qui est bon pour moi.

Les autres me parlent d'autant plus que l'environnement autour est étranger : qu'on songe aux discussions et amitiés qui se créent spontanément chez les Français expatriés en Asie par exemple. On est tellement différent du monde qui nous entoure que l'on se rassure en restant entre-soi, même lorsque l'on n'a plus rien à se dire, on parle beaucoup et beaucoup c'est déjà trop.

Quand on ne se comprend pas on parle beaucoup également (le bavard) mais pour des raisons différentes : on veut se faire comprendre donc on dépense beaucoup d'énergie à se faire entendre, à imposer notre opinion, à exister aux yeux d’autrui. On essaie de trouver des sujets d'intérêt communs, on débat, on se défend, on attaque, on se recroqueville sur notre opinion, on tente de parler plus fort et plus haut, on essaie les méthodes classiques de rhétorique. On rajoute toujours des mots, on veut expliquer le fonds de sa pensée, on n'est jamais à court de nouvelles phrases, on se veut sincère et on joint trop de gestes à trop de paroles, on surjoue, on sonne faux. On tente bien de s'entendre sur des définitions communes, mais c'est hélas impossible car nous ne mettons pas la même chose derrière les mots et nous sommes sans fin ramenés à d'autres définitions.

On essaie de se justifier mais l'autre ne nous comprend pas, on finit par s'agacer, par devenir agressifs ce qui n'a pour effet que de créer le même agacement en face, voire conduit à la rupture du dialogue. Alors le monologue se poursuit mais en notre for intérieur : nous continuons à nous donner toutes les raisons du monde pour dire que l'autre a tort, qu'il ne nous comprend pas. Pourtant ce n'est pas faute de lui avoir expliqué alors nous le jugeons définitivement incapable d’avoir accès à nous-mêmes et vice versa. Autant l'éviter et s'en tenir à un discours poli et convenu, au moins éviterons nous le conflit ouvert.

Puis il y a ceux qui parlent peu : soit parce qu'ils n'ont pas grand-chose à dire et ont la politesse de ne pas exposer leur vacuité au grand jour, soit parce qu'ils ne sont pas bien réveillés, ne s'intéressent pas à ce qui les entoure ou sont hébétés comme des enfants restés trop longtemps devant la télé.

Mais ce peut-être aussi parce qu'ils ont beaucoup réfléchi au contraire, ils ont formé des jugements et pèsent les mots avant de les dire : ils ont à coeur de créer un effet sur le monde par leur parole, celle-ci est performative (la parole comme action), leur parole est action en même temps que profération. Ils sont conscients de l'effet qu'ils vont faire et observent les réactions à leur parole, ils ont un parler stratégique et écoutent beaucoup avant de se prononcer. Ils ont aussi peur de dire un mot qui pourra leur être reproché, ils veulent garder une image crédible, sérieuse, responsable et efficace : ils sont soucieux de leur image. Ils ne parlent pas pour ne rien dire et quand ils n'ont rien à dire ou que ce qu'ils pensent peut les desservir ils préfèrent le taire.

Et enfin il y a ceux qui ne parlent pas du tout encore une fois parce qu'ils sont vides et ne pensent pas ou bien parce que ce sont des taiseux. Ils préfèrent faire, observer, montrer par l'exemple ou contempler. Je pense à Eric Tabarly qui dirigeait ses coéquipiers sans parler, simplement en leur montrant la manoeuvre et en les laissant faire quand il pensait qu'ils étaient capables, observant leurs qualités et défauts. La parole pour le taiseux n'est que perte de temps et source d'incompréhension, les mots lui barrent l’accès à autrui. Mais il y a aussi celui qui se tait parce qu'il rumine, parce qu'il se retient, il s'empêche. Il est en colère contre le monde et sait que libérer sa colère serait une violence qui le soulagerait certes mais qui ferait également du mal à autrui. Il se tait mais n’en pense pas moins et il attend son heure telle “la petite souris”.

Enfin il y a la figure du sage, qui ne dit rien et observe en souriant, qui a choisi de vouloir ce qui arrive nécessairement plutôt que d’espérer que les choses se passent selon ses désirs , ainsi que Spinoza nous l’enseigne. Pour lui la vie est un théâtre et il ne veut surtout pas déranger le spectacle en parlant.