Comment écrivez-vous ?

9 février 2022 par jerome lecoq

 

Il y a deux sortes de gens dans la vie lorsqu'ils sont devant une page blanche et qu'ils décident d'écrire sur un sujet quelconque : ceux qui se disent "il faut que je recueille d'abord toute l'information disponible" et ceux qui se disent : “je vais commencer à écrire ce que je pense du sujet sans connaissance particulière et on verra bien après si j'ai besoin de sources d'informations extérieures”.

 

Le second fait confiance à sa raison, en sa capacité à traiter un sujet du point de vue du Béotien. Il prend plaisir à chercher des idées par lui-même quitte à voir ses propres failles, ses carences et son impuissance. Il sait qu'il pourra toujours les combler par la suite au besoin. Il est souple : il ne fait pas de plan, commence à écrire et il modifie la structure de son texte au fur et à mesure des critiques (et autocritiques) et éventuelles découvertes qu'il fera par la suite. Il ne s'empêche pas de prendre des chemins de traverse qui l’éloigneront momentanément du chemin principal mais finira par revenir au sujet initial riche de ses découvertes. Cela demandera du travail et du re-travail, des changements et une attention soutenue, mais il est porté par le plaisir de la découverte. Ainsi procèdent certains romanciers, comme Stephen King, qui écrivent au fur et à mesure que leurs personnages leur parlent : ils ne font littéralement qu'écouter l'histoire qui se fait toute seule en eux, ils ne font que la retranscrire sur le papier ou l’ordinateur.

Le premier commence par faire des recherches, il veut connaître l'état de l'art sur un sujet. Il va lire les auteurs principaux, les commentateurs, les gloseurs. Il va tenter de synthétiser, de dégager les différents courants, de voir les forces en présence. Puis il va faire un plan qui exposera de manière si possible dialectique les différentes positions des figures d'autorité et il tentera de dégager une pensée personnelle à partir de tout cela.

Dans cette dernière manière de procéder la tentation est grande de s'effacer complètement du sujet et de ne parler "qu'au nom de" tel ou tel auteur sans jamais prendre parti, sans prendre de risque autre qu'un commentaire qui tentera de dégager une idée nouvelle née de la confrontation des positions entre elles. C'est une voie à la fois plus confortable en ce que l'auteur ne sort pas vraiment des jalons posés avant lui et qu'il ne prend pas trop de risques à développer sa propre pensée originale (le risque étant qu'elle ne soit qu'une répétition moins savante de ce qui a été déjà dit) et plus laborieuse (qui demande donc de l'abnégation et de la patience) car elle s'oblige à passer en revue l'historique de ce qui a déjà été dit et écrit. La tentation ici est de repousser la rédaction aux calendes grecques parce qu’il y a toujours quelque chose que nous n’avons pas lu ou bien peut-être n’avons-nous pas bien compris ce que nous avons déjà lu. La matérialité contre laquelle bute l'auteur est principalent extérieure, contrairement à ce qui se passe pour l'autre schéma où la matérialité est intérieure.

 

Avant j'étais plutôt du premier type mais maintenant je tends de plus en plus vers le second. J'ai fait mon deuil du plan et je dégage le plan après avoir écrit le texte. D'ailleurs en dégageant ce plan a posteriori je peux m'apercevoir que la structure est défaillante et modifier le plan en conséquence et retravailler le texte. C'est une manière plus organique de fonctionner, qui respecte mieux le déploiement naturel d'une pensée plutôt que d'appliquer a priori un schéma (fut-il de type thèse-antithèse- synthèse). Elle permet aussi de voir comment nous pensons et de repérer nos défauts. Pour moi par exemple j’ai vu que j’étais lourd dans le style et j’avais tendance à me répéter, à reprendre des arguments qui avaient déjà étaient développés plus tôt ce qui emmêle le lecteur et rend le propos confus. C’est une manière de se voir penser de l’extérieur et de s’améliorer en se mettant à la place d’un lecteur qui ne connaîtrait rien au sujet.

Elle a l'inconvénient cependant de pouvoir être in fine plus gourmande en énergie intellectuelle, de mener à des impasses et de donner l’impression de tourner en rond. Elle est plus faite pour les aventuriers de la pensée que pour les besogneux de la planification. Elle est plus douloureuse au début et plus joyeuse et légère par la suite je dirais.

Le principal problème du premier type est qu’il ne fait que renforcer une soumission naturelle à l’autorité, au « scolarisme » et par conséquent ne permettra pas de développer la confiance en ses propres capacités à produire une pensée personnelle, la question de l’originalité étant plutôt secondaire.

Or écrire devrait surtout être, à mon avis, une manière de s’émanciper de ses propres conditionnements et de développer ses compétences et son existence plutôt qu’un moyen de plaire, de transmettre un message et de se faire connaître, quoiqu’on puisse parfois trouver une heureuse coïncidence entre les deux. Fondamentalement nous ne devrions pas écrire pour être lus mais pour mieux nous comprendre nous-mêmes. Or pour mieux se comprendre il y a besoin du regard d’autrui qui est moins suspect de complaisance (donc préférez l’étranger plutôt que l’ami). Par conséquent être lu est un moyen de mieux se connaître mais pas une fin en soi. Si cela vous plaît et que les gens vous lisent, c'est la cerise sur le gâteau. Bon appétit.

Dans: Ecriture 

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