Le téléphone sonne un nom s'affiche je ne fais rien

11 juillet 2014 par jerome lecoq

A partir d’un haïku écrit par Igor Quézel-Perron*, chasseur de têtes et poète à ses heures,  je propose une interprétation libre et identifie des problèmes philosophiques liés à la situation qu’il décrit. Puis j’invite le lecteur à donner sa propre interprétation du ou des problèmes évoqués.

Le téléphone sonne

Un nom s’affiche

Je ne fais rien

 

 

Ne pas répondre à l’appel non parce que l’on est indisponible mais parce que le nom qui s’affiche ne nous donne pas envie de répondre. Nous savons ce qui va se passer si nous répondons : ce client va nous mettre la pression pour que nous tenions nos délais, ce fournisseur vient réclamer le paiement de sa facture en retard, ce parent va nous inviter à dîner et nous savons que nous ne pourrons pas refuser même si cela ne nous amuse guère. Le téléphone sonne, c’est une invitation à l’inconnu, peut-être une nouvelle personne à découvrir, un client qui veut faire appel à mes services ? Ma fille qui veut me parler ? La sonnerie anonyme déclenche l’espoir de nouveau, le nom qui s’affiche nous ramène presque immédiatement au connu, un visage, une vie, une relation, une histoire, un vécu sont associés à ce nom. Puis du nom on passe au non. Non je ne veux pas te parler, pas tout de suite en tous cas. C’est mon pouvoir de ne pas répondre à ton appel car tu ne me vois pas, tu ne sais pas que je pourrais te répondre mais que je ne le veux pas. Si tu me demandais je te dirais que j’étais occupé mais je ne t’avouerais pas que la perspective de te parler m’était à ce moment désagréable, ennuyeuse ou fastidieuse. Je filtre les appels.

De quoi ce « je ne fais rien » est-il le signe ? D’une mauvaise humeur, d’une perspective de dialogue désagréable ? D’une inertie existentielle ? D’une culpabilité ? Quoi qu’il en soit ne rien faire c’est toujours ne pas s’engager avec autrui, rester dans son « quant-à-soi » confortable et laisser sonner le téléphone. Au point peut-être de gêner vos voisins qui voudraient bien, eux, que vous preniez l’appel pour ne plus avoir à subir cette sonnerie insistante qui les appelle eux aussi et les fait penser à consulter leur mobile. Au moins ce quelqu’un ne sera pas vous car ils peuvent se passer du téléphone pour vous parler. Et là vous ne pourrez pas les filtrer, vous devez vous engager. Ce « non-faire » est par conséquent aussi bien un faire car ne pas choisir c’est déjà choisir comme nous le rappelle Sartre. Un choix par défaut. L’écho du reproche à soi-même retentit en même temps que la sonnerie, cet écho nous dit « tu pourrais bien le prendre quand même cet appel, cette personne te veut du bien » ou encore « tu ne fais que repousser l’échéance de lui parler, c’est inutile, tu es un lâche, tu fuis le dialogue ». Il peut nous dire beaucoup ce « je ne fais rien » quand je pourrais répondre à l’appel. Et tout de suite vient la révolte « eh quoi je peux bien décider de répondre ou non, ce n’est pas une sonnerie qui va me dicter sa loi ! » : c’est toute l’ambivalence de la technologie qui nous sert et nous asservit en même temps par les nouvelles possibilités qu’elle offre, superflues au départ et qui deviennent bientôt addictions tellement nous sommes prompts à creuser le sillon de l’habitude. Et qu’il est dur de sortir de cette tyrannie dans laquelle on rentre comme dans un bain chaud. Surtout lorsque vous voyez quotidiennement vos concitoyens être promenés dans la rue par leurs téléphones mobiles : les téléphones sont en fait fixes, c’est nous qui tournons autour d’eux, ils sont notre nouvel ancrage, notre nouvel « être-au-monde » pour paraphraser Heidegger. Et la sonnerie est le cri de naissance de cet être. Toute sonnerie nous rappelle à ce monde technologique et communicationnel qui en permanence vient détourner notre attention de nous-même et d’autrui.

« Je ne fais rien » peut être aussi vue comme un acte de résistance, une volonté sereine de ne pas céder à la tentation de l’échappement à soi dans le divertissement des affaires, des « à faire ». Je ne fais rien sonne comme un cri de victoire face à la tyrannie de l’hyper communication et un appel au calme, au vide, au rien. Je ne fais rien qui me détourne de mon chemin, quoi qu’il soit. J’ai toujours été choqué de remarquer à quel point cette sonnerie nous en impose : le guichetier qui fait face à une queue de clients donnera la priorité au téléphone contre la personne qui lui fait face. Pourquoi ? De quel droit cet anonyme absent qui est sensé avoir toujours tort a-t-il raison contre moi qui suis là, bien présent et impatient ? C’est toujours celui qui crie le plus fort qui a raison. La force serait d’afficher son non même quand le nom ne s’affiche pas.

Questions

- Suis-je l’esclave de mon téléphone ?

- Est-ce possible de ne rien faire ?

- Le travail nous divertit-il ?

- Les gens sont-ils prédictibles ?

Exercice

Quelle interprétation donnez-vous à ce haiku ? Ecrivez un texte de 10 lignes pour décrire le ou les problèmes qu’il vous évoque. 

* Retrouvez tous les haiküs d'Igor sur le site de "Les Echos" en cliquant sur ce lien : Instantanés de la vie de bureau

Appel entrant
  • Appel entrant