J'ai rangé mon bureau tout est plus clair dans ma tête

12 juillet 2014 par jerome lecoq

A partir d’un haïku écrit par Igor Quézel-Perron*, chasseur de têtes et poète à ses heures,  je propose une interprétation libre et identifie des problèmes philosophiques liés à la situation qu’il décrit. Puis j’invite le lecteur à donner sa propre interprétation du ou des problèmes évoqués.

 

J'ai rangé mon bureau

Tout est plus clair

Dans ma tête

 

 

 

Quel rapport pourrait-il bien y avoir entre un bureau bien rangé et la clarté dans sa tête ? Comme si en rangeant ses affaires de bureau on rangeait aussi ses idées ? Comme si l’ordre extérieur reflétait l’ordre intérieur. Ou bien est-ce uniquement la satisfaction psychologique d’avoir fait quelque chose d’utile qui nous donne l’impression que tout est clair, comme par un effet de halo. Car il n’y a de clarté que pour un autrui : c’est d’ailleurs le danger du solipsisme. On élève au rang de clarté objective un sentiment qui ne garantit en rien la clarté des idées portées par le discours. C’est bien pourquoi le discours doit être dit, extériorisé, pour vérifier que les idées son claires ou adéquates comme nous le dirait Spinoza. Car pour suivre Spinoza les idées adéquates doivent être uniques, déterminées et distinctes. Un bureau rangé est un bureau où chaque chose est à sa place, ce qui confère à cet espace son ordre propre et nous rassure. Si chaque chose est à sa place sur le bureau alors notre monde est organisé selon notre volonté, c’est la manifestation de notre pouvoir sur les choses, cela montre notre puissance, notre contrôle, si dérisoire soit-il. Contrôler l’ordre de son bureau c’est déjà contrôler une partie du monde. Par ailleurs cela indique à nos voisins que nous avons le sens de l’ordre voire de l’hygiène et de la propreté par extension. C’est donc une vertu éminemment sociale sinon pourquoi les parents répéteraient à longueur de temps à leur progéniture de « ranger leur chambre » ? Après tout les parents n’y dorment pas dans cette chambre, en quoi le désordre les générait ils ? On sait pourtant que le plus grand chaos mental peut cohabiter avec une obsession de l’ordre. D’ailleurs une personne qui ne supporte pas qu’un classeur soit en travers du bureau serait suspecte d’avoir un esprit « dérangé ». Vous avez certainement vu ces films où le tueur psychopathe range méticuleusement les outils après son forfait et met un point d’honneur à ce qu’aucune poussière n’apparaisse sur les livres de sa bibliothèque ? Et pourtant il ne sait pas distinguer le bien du mal…Nous avons tous des gri-gri qui nous rassurent et nous évitent de contempler le grand absurde de la vie. Un bureau rangé est un de ces gris-gris.

Au demeurant d’un point de vue pratique un bureau bien rangé est plus disponible à notre utilisation : nous saurons retrouver l’agrafeuse, le scotch et les stylos à bille plus rapidement et nous verrons tout de suite si l’un manque. Ainsi la catégorisation, la classification, la numération et l’ordination sont des opérations fondamentales de l’esprit humain en même temps que des systèmes d’ordonnancement des objets physiques qui nous entourent. En entreprise, l’environnement doit être maitrisé, optimisé car tout est fait en vue de l’efficacité pour faire le mieux en utilisant un minimum de ressources. Un bureau bien rangé convient à ce type d’environnement léché, voire aseptisé. Les hommes sont aussi bien rangés dans une entreprise : chacun doit être et rester à sa place selon son rang, sa fonction, son pouvoir. Chacun est mis dans un « service », un « département » ou une « business unit » et doit y trouver sa place, si possible en harmonie avec ses collègues. Quand tout ce monde est bien rangé, tout est plus clair dans la tête des dirigeants qui sont rassurés car le contrôle est possible. Sans organisation pas de contrôle et sans contrôle pas de résultats car on ne peut faire confiance aux gens pour s’organiser comme ils le souhaitent pour produire les résultats demandés. N’est-ce pas ? Ou peut être qu’à l’instar du salarié qui a le sentiment de contrôler son monde en rangeant son bureau, le dirigeant n’a-t-il que l’illusion du contrôle. Peut-être que mettre les hommes dans des cases fonctionnelles n’est qu’un moyen de rassurer sa peur panique du désordre. Car on ne range pas des hommes comme on range des stylos et les hommes peuvent changer l’ordre du monde justement en appliquant des idées. Idées qu’ils devront également classer, ordonner puis présenter, confronter et défendre ou modifier. Avec l’esprit clair et un bureau bien rangé évidemment.

Questions

- peut-on se passer de l’illusion du contrôle ?

- être clair pour soi est-ce être clair pour les autres ?

- pourquoi a-t-on besoin d’ordre(s) ?

Exercice

Quelle interprétation donnez-vous à ce haiku ? Ecrivez un texte de 10 lignes pour décrire le ou les problèmes qu’il vous évoque. 

* Retrouvez tous les haiküs d'Igor sur le site de "Les Echos" en cliquant sur ce lien : Instantanés de la vie de bureau

Commentaire de Igor Quézel-Perron

13 juillet 2014 à 05:57 PM

Merci Jérôme!

Très intéressante la partie "pas d'organisation sans contrôle, pas de résultats sans contrôle ". J'ai récemment vu un dirigeant qui expliquait ô combien les zones grises dans l'entreprise étaient indispensables, et ces zones, parties ou processus désordonnés le seront de plus en plus (pour gagner en souplesse, en créativité, en destruction de ce qui doit être détruit etc). L'organisation doit savoir se désorganiser, (se dé-tayloriser?). Ce n'est pas dans nos codes, dans notre compréhension classique du mode de fonctionnement d'une entreprise. L'incertitude peut mettre certaines personnes mal à l'aise, on aime bien savoir qui est le n+1, le n-1, quel est "l'organigramme"...
Ce dirigeant disait joliment " la géométrie, c'est bon pour l'architecture, pas pour l'entreprise"!