Dis-moi ce que tu projettes et je te dirai qui tu es

30 novembre 2016 par jerome lecoq

J'aimerais parler aujourd'hui d'un phénomène bien humain et tout à fait intéressant : celui de la projection. Cela consiste à appliquer sur autrui nos propres schémas de pensée, à lui attribuer, en général à tort, nos propres émotions, nos propres croyances ou réflexions. Dans une société où il me semble que le psychologisme et la subjectivité prennent de plus en plus de place, ce phénomène qui est aussi un biais cognitif passe souvent inaperçu.

Je le remarque fréquemment dans mon travail lors des animations de groupe ou du travail de coaching philosophique individuel.

Je vais analyser ce phénomène à travers deux exemples.

 

Premier exemple, dans une animation de groupe. Chose assez classique, lorsque je fais un atelier de questionnement, je pose des questions aux gens et essaie de les faire répondre à mes questions avec plus ou moins de succès il faut dire. J'obtiens régulièrement la même réaction que Platon observait entre Socrate et les sophistes : une personne veut prendre le pouvoir, appelons la Bernard, et n'accepte pas de répondre à mes questions. Bernard veut s'exprimer et dire ce qu'il pense avec d'ailleurs en général la plus grande sincérité. Je lui fais remarquer qu'il ne répond pas à ma question et il n'en tient pas compte et continue son monologue. A cela en général j'arrête de parler et regarde le plafond ou ma montre, et j'attends qu'il ait fini puis je reprends. Plus rarement je lui demande d'arrêter de faire ceci car cela rend mon travail inopérant et monopolise l'attention par rapport aux autres. Parfois il m'arrive de le faire fermement quand je vois que Bernard ne me prend pas au sérieux et veut jouer avec moi.

Or après ces épisodes qui peuvent être quelque peu spectaculaires à regarder, j'ai fréquemment une ou deux personnes, appelons-la Julie, qui se gardent bien de le dire sur le moment, et dont j'apprends qu'elle a été choquée par la manière dont j'ai traité Bernard. Cela ne se ferait pas de remettre à sa place une personne en public. Or, ce qui est intéressant, c'est que lorsque j'interroge Bernard celui-ci me dit qu'il l’a bien vécu, qu'il a compris qu'il ne jouait pas le jeu et vient même parfois s'excuser de sa "sortie de piste". Bernard est reconnaissant que je lui ai montré ce qu’habituellement on n’ose pas lui dire (il faut dire que Bernard a un certain charisme en plus de son pouvoir).

Mais le plus étonnant est que le fait que Bernard et la majorité des gens n'ait pas vécu de violence ou de manque de respect n'empêche pas Julie de penser que j'ai manqué de respect à Bernard, que j'ai été violent ou irrespectueux. Julie brandit sa subjectivité en vérité objective et n’en démord pas.

Autre exemple : je fais régulièrement travailler des personnes à partir de contes de diverses traditions (soufie, zen, bouddhiste) qui mettent en scène des personnages confrontées à diverses situations souvent tragiques. Ce sont en général des textes simples dans lesquels les motivations des personnages sont assez faciles à décoder ou interpréter quand elles ne sont pas explicitement décrites noir sur blanc. Or il est fréquent qu'à la question "pourquoi le personnage a fait cela ?" une personne me donne une motivation qui n'a apparemment rien à voir avec l'histoire. En la questionnant un peu sur elle je m'aperçois bien vite que mon client ou ma cliente a tout simplement attribué ses propres motivations, peurs, espoirs, croyances, désirs au personnage en question.

C'est un phénomène qui est bien connu évidemment je ne vous apprends rien cher(e) lecteur(ice).

Cela appauvrit considérablement notre vision de la réalité, nous fait prendre de mauvaises décisions, nous fait agir alors que nous ne devrions rien faire ou l'inverse. Bref cela nous isole, nous coupe de la réalité et nous berce d'illusions.

Ce qui me surprend en revanche c'est que les personnes aient du mal à voir que cela puisse poser problème de travestir ainsi la réalité. Le sujet distord la réalité et la ramène à ses propres représentations et schémas mentaux. Cela appauvrit considérablement notre vision de la réalité, nous fait prendre de mauvaises décisions, nous fait agir alors que nous ne devrions rien faire ou l'inverse. Bref cela nous isole, nous coupe de la réalité et nous berce d'illusions.

Et quand c'est une personne de pouvoir qui est prise de ce type de cécité il se trouve en général peu de personnes dans son entourage pour le lui faire remarquer ce qui ne va pas arranger son problème. Parfois on peut trouver cela charmant : une personne, parce qu'elle est portée par l'amour d'autrui et la bienveillance, va systématiquement voir de l'amour dans le comportement d'autrui. On n'aura du mal à lui en vouloir pour cet excès d'optimisme ou de bienveillance. Sauf quand son manque de jugement fera qu'elle n'empêchera pas un tiers de provoquer des dommages par sa méchanceté.

Je voudrais proposer l'idée que ne pas essayer de corriger nos propres projections par un travail d'objectivité, de rationalité, d'argumentation et de discernement relève de la complaisance envers soi-même et d'une mauvaise hygiène mentale. Je ne veux pas imaginer les dégâts que peuvent causer au quotidien, notamment dans les entreprises, ce phénomène qui passe en général relativement inaperçu. Car quand c'est une personne de pouvoir qui souffre de ce type de pathologie intellectuelle, les dégâts peuvent être considérable.

Si cette personne est dans un schéma de méfiance envers autrui alors elle trouvera suspecte une personne qui fait confiance et la trouvera imprudente, téméraire et naïve. Si cette personne est dans un schéma d'enthousiasme, de bienveillance et de positivisme alors elle ne verra pas les tentatives de manipulation et de flatterie à son égard, elle essaiera de réconforter une personne qui lui paraît triste avant de comprendre le problème qui la touche objectivement. Si cette personne est colérique, manifestant un problème d'identité, lorsqu'elle verra une personne triste elle la poussera à exprimer sa colère alors qu'il peut y avoir tristesse sans colère.

Je voudrais proposer l'idée que ne pas essayer de corriger nos propres projections par un travail d'objectivité, de rationalité, d'argumentation et de discernement relève de la complaisance envers soi-même et d'une mauvaise hygiène mentale.

Les exemples peuvent se multiplier à l'infini si on pense à des schémas plus subtils, qui combinent plusieurs types de caractères. Le radin va juger celui qui ne compte pas son argent comme un gaspilleur, le sérieux pensera que le joueur perd son temps en futilités qui ne servent à rien et font rater les objectifs....

J'ai tout à fait conscience que nous sommes nombreux à souffrir de cette pathologie de l'esprit. C'est d'ailleurs pour cela que le travail sur l'objectivité des choses est consubstantielle à la "pratique philosophique" : il s'agit avant tout de voir ce qui est, comme le font les scientifiques d'ailleurs. Vous n'imaginez pas un scientifique qui projette ses propres représentations lors d'une expérience. Le protocole scientifique, la démarche même et son orientation collective empêchent ce travers.

De la même manière un acteur qui joue un personnage a besoin de se fondre en lui et d'oublier ses propres schémas pour véritablement jouer. Lorsqu'on projette nous sommes coincés en nous-mêmes nous ne pouvons accéder ni à la réalité, ni à autrui. Et le fait que nous projetions de bons sentiments n'ajoute rien à l'affaire. De la même manière le détective qui suit la trace du criminel doit se mettre à la place de celui qu'il traque : il anticipe les actions probables du criminel en essayant de penser comme lui, d’adopter ses croyances et ses habitudes, aussi éloignée de ses propres valeurs soient celles du criminel en question.

 

Ce n'est donc pas une projection qu'il fait mais le contraire : une “antijection” pour faire un néologisme.

Avoir le regard objectif nécessite comme de mourir à soi-même, c'est une petite mort à laquelle doit se donner celui qui veut voir les choses telles qu'elles sont et non pas telles qu'il voudrait qu'elles soient ou telles qu'il les ressent

Ainsi pour bien juger des choses il faut non pas projeter mais rejeter sa propre subjectivité, s'arracher à soi-même, s'oublier, appelez cela comme vous voulez. Avoir le regard objectif nécessite comme de mourir à soi-même, c'est une petite mort à laquelle doit se donner celui qui veut voir les choses telles qu'elles sont et non pas telles qu'il voudrait qu'elles soient ou telles qu'il les ressent.

Il semble qu'en matière de relations humaines ce phénomène soit plus difficile à éviter car nos émotions peuvent corrompent notre jugement. Nous ressentons de l'empathie pour une personne, nous nous mettons à sa place et imaginons ce qu'elle doit ressentir. Mais nous ne sommes pas à sa place et en termes de subjectivité et de sensibilité, contrairement à la pensée, chacun voit midi à sa porte. Il est bon de parfois Cet article vous a plu ou interpellé(e) ? Alors commentez ou partagez.

Je suis philosophe-praticien et pratique la consultation philosophique. C'est un travail rigoureux qui permet de travailler et d'améliorer des capacités et compétences cognitives tout en faisant émerger la manière dont vous pensez et vous reliez à autrui et au monde. Si cette pratique vous intrigue je vous invite à me solliciter pour une consultation en guise de découverte.

Cette consultation peut se faire soit à mon cabinet à Paris soit à distance via la plateforme Zoom. Comme c'est un travail qui dure une heure et demie complète et qui nécessite une préparation de ma part je fais payer cette consultation au prix de 100 EUR. Si le travail vous intéresse il y a possibilité de le poursuivre en individuel ou en collectif pour un nombre déterminé de séances.

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