Dissertation : vivons-nous pour être heureux ?

1 juillet 2014 par jerome lecoq

Vivons-nous pour être heureux ?

A quoi bon vivre si ce n’est pas pour être heureux ? Le bonheur semble être la fin ultime de toutes choses, l’évidence même du bon sens. Si nous nous levons tous les matins pour aller au travail, que nous subissons les inconvénients et le stress quotidien des transports pour atteindre notre bureau puis y passer la journée, c’est bien parce que nous devons gagner notre vie pour la construire, fonder une famille et subvenir à ses besoins, partir en vacances avec elle, se faire des plaisirs au quotidien avec sa femme ou son mari, faire de nouvelles expériences avec ses amis etc..Avoir une vie riche d’expérience, bien remplie par des succès et des accomplissements qui nous rendront fiers : c’est tout cela le bonheur et c’est pour cela que nous vivons, c’et évident.

Ce que nous venons de décrire est une forme de bonheur traditionnel correspondant aux aspirations de la classe moyenne dans les pays développés, pour schématiser. Certains qualifieraient cette vision du bonheur de « petit bourgeoise », étriquée, égoïste voire hédoniste. Le « vivre pour… » implique ainsi un idéal, une vérité d’ordre supérieur, une idée. Toute la vie serait orientée au service de cet idéal ce qui impliquerait des sacrifices probablement au quotidien. Il y a aurait un projet de bonheur, impliquant une scission au sein de la vie justement. Car le concept de vie est un concept avant tout biologique : « ensemble des fonctions qui résistent à la mort » dirait Bichat. La vie n’a que faire des idées, elle est avant tout concernée par sa propre conservation face à tout ce qui la menace. En cela nous restons largement tributaires de notre condition biologique : nous vivons pour satisfaire nos besoins vitaux (se nourrir, se protéger du froid, se reproduire).

Mais il faut remarquer que le « pour » est utilisé ici dans le sens d’une condition et pas dans celui d’un but, d’un projet. Sans ces besoins vitaux satisfaits nous mourrions. Mais il serait incongru de dire que notre idéal dans la vie serait de ne pas mourir de faim. Ce serait un idéal qui serait jugé bien peu…idéal. Pour avoir un idéal il faut sortir de la nécessité vitale qui nous enferme dans la vie ou plutôt la survie. Le stade supérieur constituerait le fait d’avoir un certain confort : être en sécurité dans son environnement, être assuré dans ses besoins quotidiens, avoir un revenu pour pouvoir « voir venir », être stable affectivement en étant aimé et en aimant, avoir un métier qui nous assure une reconnaissance sociale, avoir de la valeur aux yeux d’autrui et de nous-même en retour. Pour certains qui sortent juste de la survie, ce stade représente un idéal du bonheur qui les a poussés à se sortir de la misère. Pour d’autres qui sont bien au-delà de ce confort matériel le bonheur prendra une forme plus spirituelle d’accomplissement de soi, de réalisation de soi à travers des activités qui donnent « un sens à leur vie » : tel riche homme d’affaires se lancera dans des actions caritatives, telle retraitée sera bénévole dans une association de quartier, tel autre cadre accompli entreprendra une retraite dans un monastère thibétain etc.

C’est en tous cas ce que décrit le psychologue Maslow dans sa fameuse « pyramide des besoins » qui hiérarchise les besoins humains, du plus physiologique au plus spirituel. Le problème serait donc qu’en fonction de notre position dans la pyramide, nous aurions des aspirations différentes au bonheur. Nous vivrions toujours pour être heureux mais chacun verrait « midi à sa porte » en ce qui concerne la définition du bonheur.

Et pourtant face à ce constat d’une humanité qui chercherait naturellement à atteindre le bonheur, ce à quoi nous assistons quotidiennement est souvent différent à tel point qu’on pourrait aussi bien renverser la question en se demandant : vivons-nous pour être malheureux ? Le bonheur semble si fragile, si subtil si indéfinissable qu’il ne resterait qu’un idéal que nous ne pourrions qu’approcher sans jamais l’atteindre. Qui n’a pas vu ses espoirs brisés sur le mur de la réalité ? Désirer, s’illusionner, espérer, prendre ses désirs pour des réalités : cette volonté infinie comme l’appelait Descartes, qui nous rend heureux de vouloir comme de rêver, finit par nous assommer et nous faire plus de mal que de bien. Il serait alors opportun, pour être heureux, de mettre nos désirs au diapason de ce qu’il est « raisonnable de vouloir ». Or pour savoir ce que l’on peut vouloir il faut connaitre ses capacités, son environnement, les relations humaines : il faut bien évaluer entre la part qui reste sous notre contrôle relatif et celle qui nous échappe complètement. Or c’est cette dernière qu’il est fou d’espérer ou de vouloir. Pour être heureux il faut savoir différer ses désirs immédiats et apprendre la patience comme les enfants. Car l’excés de confiance, la précipitation et les caprices vont en général faire obstacle à la réussite de nos entreprises.

 

Etre heureux est un vécu, une expérience dont on parle souvent au passé ou au futur mais rarement au présent. Car pour se dire heureux il faut se former une représentation du bonheur. Or quand on « nage dans le bonheur » on n’est pas en train de se penser heureux. Et d’ailleurs pensée et bonheur ne fait pas bon ménage. En effet penser suppose de se poser des questions et le bonheur peut être défini comme cet état où justement on ne se pose pas ou plus de questions, nous sommes dans la plénitude des réponses. C’est pourquoi se dire heureux nous oblige à répondre à la question « suis-je heureux ?» et nous sort de facto du bonheur. Voilà pourquoi bonheur passé et à venir sont les formes privilégiées du discours sur le bonheur. La première sur le mode de la nostalgie et la seconde sur celui de l’espoir. Mais nostalgie et espoir ne sont justement pas des états heureux : la nostalgie est voisine des regrets et de la tristesse et l’espoir indissociable, selon Spinoza du moins, de la crainte que nos espoirs ne se réalisent pas. Si donc nous vivons « pour être heureux » donc dans l’espoir de l’être un jour, cette vie sera donc plus malheureuse qu’heureuse car vécue surtout dans la crainte.

Mais si l’on pense que nos expérience sont dépendantes de la représentation que nous nous en forgeons et que c’est cette représentation qui nous rendra heureux ou malheureux alors nous pouvons envisager les choses sous un nouveau jour comme le firent les stoïciens dans l’antiquité.

Les stoïciens disaient déjà que le bonheur dépendait de notre représentation, de la manière dont nous percevions le monde extérieur beaucoup plus que de ce monde extérieur en lui-même.  Il ne dépendrait par conséquent que de nous de prendre la distance nécessaire face aux événements pour les voir sous un jour qui nous soit favorable. Le bonheur pour un stoïcien par conséquent serait de ne pas se laisser troubler par les aléas de la vie et de travailler sa propre vision pour se détacher du monde et jouir de la contemplation ce qui ceci dit en passant est assez proche de la conception des bouddhistes.

L’état désiré n’est pas ainsi tant une joie, au sens spinoziste d’une « augmentation de notre puissance d’être » mais plutôt une ataraxie, une paix intérieure, paix qui se paye d’une certaine indifférence face aux événements du monde extérieur. Autant dire que si votre conjoint est un stoïcien, le bonheur à deux n’est pas garanti puisque dans l’amour nous attendons un attachement de l’autre autant que nous lui sommes attachés. Le bonheur est ainsi indissociable d’une autonomie de notre faculté de discernement qui nous permet d’orienter notre jugement sur une facette particulière de la réalité.

Or dans la vie quotidienne force est de constater que nous n’usons pas toujours de cette faculté et nous laissons souvent influencer par les opinions ou le regard d’autrui, nous réagissons voire sur-réagissons aux événements qui traversent notre vie selon nos humeurs, notre sensibilité; Or cette humeur elle-même fait partie est sujette à des variations importantes au cours même d’une journée, à différents degrés selon les individus : en ce sens, si l’on prend la perspective biologique de la manière dont la chimie de notre cerveau produit des substances (endorphines, dopamine, sérotonine) qui régulent l’humeur, nous ne sommes pas tous égaux face au bonheur. Par exemple les études montrent que certains dépressifs présentent un déficit de production de ces substances, anomalie probablement inscrite dans leurs gènes. Ce qui ne veut pas dire que ce soit la cause unique mais un facteur important de risque pour ces individus de développer une dépression au cours de leur vie. Pour revenir aux Stoiciens il faut donc faire un travail sur ses représentations en se demandant « comment puis-je voir la situation autrement que je ne la vois, dans un sens qui me soit plus favorable ?». Pratiqué régulièrement cet exercice nous permettrait de toujours voir le positif même dans les pires situations. Evidemment cela présuppose d’avoir malgré tout la disponibilité et la ressource mentale nous permettant de penser, de travailler ce regard, de nous poser ces questions ; Or l’emprise émotionnelle dans laquelle nous nous trouvons parfois ne nous en laisse pas toujours la possibilité. Seuls les grands sages peuvent parvenir à cette performance de prendre de la distance en toute situation. Dans le cas des stoïciens nous vivons pour ne pas être malheureux et le malheur prend la forme de notre manque de recul par rapport aux situations : nous nous forgeons automatiquement des représentations négatives qui nous font nous sentir malheureux alors que nous pourrions, avec de l’entrainement et de la discipline, essayer d’envisager les choses sous un jour différent. Comme si par exemple un amoureux éconduit, au lieu de se lamenter de son échec sentimental devrait se disait par exemple « je gagne une occasion d’échapper à l’esclavage de l’amour ». Tout amoureux transi cependant trouverait ce conseil très théorique.

Certaines personnes semblent avoir au contraire une prédisposition au bonheur : toujours d’humeur égale, elles montrent un dynamisme et un optimisme à toute épreuve, sont entreprenantes même quand tout pousse à l’abandon et au désespoir. Ces personnes adoptent une attitude résolument positive en toutes situations et font souvent l’admiration des autres qui se demandent quel est leur moteur qui les fait aller de l’avant en toutes circonstances. Certains peuples sont réputés pour cette faculté d’entreprendre et de résilience comme les Américains par exemple, qui ont encore la notion de l’ « American dream » qui est l’idée que peu importe d’où l’on vient, nous pouvons réussir dans la vie. Evidemment dans la société américaine la réussite est étroitement associée à la réussite matérielle et pour les Américains certainement plus que pour d’autres, « l’argent fait le bonheur » et cela a par conséquent du sens de vivre pour l’argent. De grands voyageurs rapportent également qu’ils voient plus de gaieté dans les bidonvilles de Calcutta que chez nos enfants privilégiés des pays modernes. Enfin des études ont récemment montré que les Français avaient moins confiance en l’avenir que les Afghans. Si l’on considère que le pessimisme et la tendance à l’auto-contrition relèvent plus du malheur que du bonheur alors les Français semblent peu enclins au bonheur.

 

Vivre pour le bonheur serait donc avant tout vivre pour un idéal, pour une idée, une représentation. Le problème est que cette représentation change en fonction des influences sur notre système de croyances : notre éducation, nos expériences personnelles, la publicité, le cinéma et les productions culturelles en général. Tous ces facteurs forgent une représentation du bonheur qui varie d’un individu à l’autre. Et que se passe-t-il quand des conceptions du bonheur se contredisent ? Par exemple on assiste aujourd’hui à un choc de générations, dont le théatre est le monde du travail entre des ainés qui aspirent à la sécurité que leur procure une carrière (ou plutôt une fin de carrière) stable au sein d’une inique organisation et des jeunes qui n’aspirent qu’à l’autonomie, à la connexion constante avec leur « réseau social » et à la nouveauté dans leurs tâches. Deux conceptions s’opposent ici : une qui privilégie la sécurité, la stabilité, la séparation entre vie professionnelle et privée et l’autre la liberté, la nouveauté et la porosité entre vie professionnelle et individuelle. Les entreprises qui doivent faire en sorte que tout ce monde fonctionne ensemble sont par conséquent contraintes de mettre des règles qui vont introduire de la souplesse pour satisfaire les jeunes et qui vont être anxiogènes pour les seniors ; D’un autre côté elles devront encadrer les jeunes et leur apprendre à respecter des « process » par exemple ce qui aura tendance à les ennuyer quelque peu ; par conséquent au niveau social et nous pouvons généraliser l’exemple de l’entreprise à celui de la société entière, nous devons nous doter de règles qui vont faire en sorte que les différentes aspirations au bonheur puissent cohabiter, mais au prix restrictions qui vont à l’encontre du bonheur individuel. En ce sens si nous vivons individuellement pour le bonheur nous sommes obligés en tant que société, pour ne pas tomber dans la guerre et par conséquent le malheur, de limiter notre bonheur individuel.

 

Dans: Dialogues 

Commentaire de VICTORINE

5 août 2014 à 02:53 AM

Cette dissertation sur le bonheur m'a plu beaucoup...Elle est bien développée. Il est vrai que certains personnes semblent avoir une prédisposition au bonheur...Biensur que pour quelques uns,l'argent contribue à etre heureux..!