Du bonheur d'être inutile

11 septembre 2019 par jerome lecoq

 

Etre un moyen et pas une fin

Nombreuses sont les personnes qui veulent être utiles, apporter de la valeur, “faire grandir” les autres, satisfaire leurs besoins voire leurs désirs. Dans une société largement utilitariste cette notion d'utilité est largement non-questionnée. Pourtant si on y réfléchit bien, cette valeur de l'utilité est-elle aussi légitime qu'elle paraît ? Devrions-nous tous vouloir être utiles ou peut-on se satisfaire voire se réjouir, rechercher et revendiquer l'inutilité ?

Je connais personnellement peu de personnes qui brandissent avec fierté leur inutilité. A part des philosophes qui se targuent de pratiquer une activité, la philosophie, qui ne "servirait à rien" (mais en fait ils ont une très haute opinion de la philosophie qui selon eux est “au-delà du concept de l'utilité”).

La première critique que nous pourrions faire à la volonté d'être utile est qu'elle nous pousse à nous considérer comme un moyen et non comme une fin en nous-mêmes. Kant nous dit que respecter un homme c'est le considérer comme une fin et pas comme un moyen. En nous prétendant utiles par conséquent nous nous aliénons, nous déclarons notre statut de moyen et nions notre propre liberté, nous nous plaisons à nous considérer comme un objet. Il ne faudra dès lors pas nous plaindre si nous nous faisons exploiter.

Mesurer l'utilité

Un perfectionniste sera toujours insatisfait et rendra fous ceux qui sont à son service. Mieux vaut être inutile dans ce cas

La seconde critique est celle de la mesure de l'utilité : qui détermine notre utilité ? Est-ce la satisfaction de celui à qui nous sommes utiles ? Mais alors nous pouvons lui faire croire à notre utilité sans rien lui apporter objectivement et le tromper en nous donnant bonne conscience. La notion de satisfaction est éminemment subjective. Un perfectionniste sera toujours insatisfait et rendra fous ceux qui sont à son service. Mieux vaut être inutile dans ce cas.

Il faudrait donc en plus d’être utile, s’assurer que notre utilité soit objectivement mesurable, sans chercher à "se vendre”. Peut-être que nous ne nous soucions en fait pas d'être utiles mais seulement d'être reconnus, appréciés, aimés. Sous couvert d'utilité c'est en fait notre propre désir de reconnaissance que nous voulons combler, de manière assez égocentrée.

A contrario peut-être sommes-nous très utiles objectivement à une personne mais que celle-ci ne nous reconnaît pas cette utilité, voire au contraire rejette ce que nous faisons pour elle. C'est la situation classique où nous disons une vérité désagréable sur lui-même à notre ami qui nous rejette et nous accuse de vouloir lui nuire. Si on considère que se connaître est toujours mieux que l'ignorance alors nous pouvons dire que nous lui rendons service objectivement. L'homme vraiment utile, celui qui dit la vérité par exemple, n'est reconnu utile que bien plus tard.

Se peut-il qu'il existe une mesure relativement objective de l'utilité ?

Dans notre société l'utilité d'un service est en général mesurée par son prix. Un médecin est très utile à celui qui est malade, un plombier est très utile à celui qui a une fuite d'eau chez lui. Le professionnel vend ses compétences à un bon prix car elle sont utiles et utilisées.

Mais ce n'est pas si simple. Il y a des plombiers qui sont chers et peu compétents et d'autres bon marchés et très compétents (donc a priori très utiles). L'utilité ne suit pas le prix d'une manière rigoureuse ce qui fait que ce ne sont pas les plus utiles qui sont les plus chers.

Cependant si quelqu'un est cher et pas compétent il finira par n'être pas demandé donc à baisser ses prix et à aligner son utilité sur son prix. Dans une concurrence saine finirait par s'établir un prix moyen d'équilibre entre utilité et prix : il y aurait une fonction qui lierait de manière optimale le prix et l'utilité. Celui qui est sur la courbe est utile : il a un bon rapport qualité/prix. Celui qui ne l'est pas est moins utile : soit trop cher soit pas assez compétent.

La prétention d’être utile

La troisième critique que je ferais à la volonté d'être utile à autrui est sa prétention à connaître ce qui est utile pour autrui. Avant de savoir ce qui est utile à autrui il faut le connaître objectivement. Le médecin sait qu'une intervention chirurgicale sera utile à ce malade car il a fait une radio de son genou, a vu son état, connaît le taux de succès et les avantages qu'il peut raisonnablement en espérer. Il sait qu'il peut lui être utile. Le malade en général fait confiance en son médecin et constate lui-même qu'il a mal et que sa marche est inconfortable et comprend que cela ne s'arrangera pas avec le temps : il comprend bien par conséquent de quelle utilité son médecin lui sera.

Mais dans la plupart des situations quotidiennes, que sait-on de ce qui est utile aux autres ? Il faudrait que nous connaissions leur problèmes, par conséquent soit qu’ils nous l’aient exprimé (mais encore une fois ce n’est pas parce que nous formulons un problème que c’est un problème objectif) clairement ou alors que nous les ayons étudiés, confrontés, mis à l'épreuve ou observé en situation de mise à l’épreuve (car il n’y a que dans l’épreuve que l’on voit de quoi quelqu’un est fait).

Il est assez clair que vouloir être utile aux autres est quelque peu prétentieux

Il faudrait également qu'autrui accepte le fait qu'il a un problème ce qui est encore loin d'être acquis. Un des obstacles principaux au fait de vouloir être utile aux autres c’est que ceux-ci pensent qu’ils n’ont pas besoin de votre aide, peut-être à raison d’ailleurs. Rien de plus agaçant que ces gens qui prétendent vous aider alors que vous ne leur avez rien demandé : ils vous mettent d’emblée en position d’impuissance.

Il faudrait enfin qu'ils nous fassent confiance pour que nous ayons les compétences nécessaires pour résoudre son problème. Décidément, cela fait beaucoup de conditions à remplir.

Il est assez clair que vouloir être utile aux autres est quelque peu prétentieux, à moins d'avoir en face quelqu'un de démuni qui a des besoins assez clairs que nous pouvons satisfaire : éduquer de jeunes enfants afin qu'ils puissent se débrouiller dans la vie, abriter un réfugié dans la nécessité vitale, protéger un faible de la violence d'un agresseur ou simplement indiquer son chemin à un touriste égaré à Paris.

Ces besoins là nous pouvons les comprendre immédiatement car ils sont aussi les nôtres : les besoins matériels, les besoins de sécurité physique et psychologique, les besoins de sens.

Dépendance

Enfin un dernier problème de vouloir être utile est la dépendance dans laquelle nous plaçons celui que nous aidons : si je suis utile au point de me rendre indispensable alors je place autrui (et moi-même par la même occasion) dans une situation de dépendance qui est contre-productive. En étant utile à quelqu’un sans lui enseigner quoi que ce soit, en répondant à ses besoins immédiats voire ses désirs, lui suis-je vraiment utile ? C’est la question qu’il faudrait toujours se poser avant de rendre service à quelqu’un, a fortiori s’il ne vous a rien demandé.

L’idéal de l'utilité serait ainsi peut-être de faire en sorte de rendre autrui utile à lui-même, de le rendre autonome en lui donnant les moyens de son propre développement, comme nous le faisons ou pensons le faire avec nos enfants : les éduquer, leur enseigner, les faire réfléchir, les faire penser et les aimer suffisamment pour qu’ils aient confiance mais pas au point de les rendre (ou nous rendre) affectivement dépendants.

Dans: Dissertation