L'écervelée mignonne

15 février 2017 par jerome lecoq

Une petite fille

Elle nous agace par son manque de profondeur et sa propension à dire tout ce qui lui passe par la tête, même le plus insipide et stupide, mais elle a un "je ne-sais-quoi"de charmant et mignon qui nous empêche de lui dire en face qu'elle ferait mieux de se taire plutôt que de raconter n'importe quoi. Le jour où nous prendrons notre courage à deux mains pour lui dire les choses en face le charme laissera la place à la gravité de celle qui apprend une mauvaise nouvelle : elle avait bien l'intuition qu'elle n'était pas très futée mais avait jusqu'ici esquivé les confrontations en s'en tirant avec son minois à faire fondre les plus récalcitrants des professeurs. Elle fuit comme la peste tous ceux qui la renvoient à elle-même. Quand elle ne peut l’éviter elle sait toujours s’en tirer avec un rire compulsif mais charmant.

Elle a toujours plu à une certaine catégorie d'hommes qui voient dans la frivolité de cette femme un moyen d'assurer leur pouvoir à bon compte et de se sentir supérieur en exprimant leur force protectrice et rassurante.

 

Elle reconnait qu'elle a été très complaisante avec elle-même jusqu'ici ce qui en dit long sur le charme qu’elle lance à ceux qui auraient pu, qui auraient dû lui dire. Elle sait qu'elle ne pourra pas toujours jouer de sa mignonne apparence à mesure que les années passent et que ce qui avait été son avantage de petite fille fond comme neige au soleil avec le poids des ans et la gravité qui l'accompagne. Elle a toujours plu à une certaine catégorie d'hommes qui voient dans la frivolité de cette femme un moyen d'assurer leur pouvoir à bon compte et de se sentir supérieur en exprimant leur force protectrice et rassurante. Leur faiblesse est qu'ils sont devant elle comme devant une petite fille : ils sont prêts à lui passer tous ses caprices et trouvent du charme même aux sottises les plus énormes qu’elle prononce. Car son impunité lui a donné des ailes et elle aura pu aller assez loin dans les niaiseries. Même les méchancetés qu'elle profère, en toute innocence bien sûr, trouvent grâce aux yeux de ses thuriféraires et autres complices amusés de ses facéties.

 

 

La douleur de grandir

Mais un jour arrive un homme ou une femme insensible à ses mignonneries et décidé à lui dire les choses en face, plutôt par bienveillance pour elle d'ailleurs que pour le simple plaisir de lui montrer sa bêtise : peut-être que ce jour elle acceptera de se regarder en face, malgré l’aveuglement passager que cette lumière ne manquera pas de provoquer.

Périodiquement elle déprime de se voir si bête en ce miroir et voudrait changer mais se décourage rapidement devant l’ampleur de la tâche.

Il lui faudrait avant tout arrêter de jouer à la petite fille, de battre des paupières comme une poupée et accepter de n’être plus séduisante momentanément. Il lui faudrait ensuite accepter se superficialité et se mettre à travailler la profondeur : cela signifie creuser même si on a l’impression que le fonds est vite atteint.

Elle perdrait pied très vite, cette profondeur lui donnerait rapidement le vertige et elle aurait besoin d'un guide, d'un accompagnateur pour la tenir par le bras. C’est le syndrome de Marilyn Monroe avec Arthur Miller

Elle pourrait découvrir un monde qui lui était jusqu'ici inconnu, celui des concepts, de la métaphysique, de la philosophie. Elle perdrait pied très vite, cette profondeur lui donnerait rapidement le vertige et elle aurait besoin d'un guide, d'un accompagnateur pour la tenir par le bras. C’est le syndrome de Marilyn Monroe avec Arthur Miller : elle se mettrait à rechercher la proximité des êtres intelligents pour profiter de ces quelques rayons qui pourraient momentanément l'éclairer sur elle-même et le monde. Elle se mettrait à lire les grands auteurs et les revues pointues, regarderait Arte et écouterait France Culture, irait à des conférences et s'inscrirait à des cours de philosophie en auditrice libre.

Peu à peu elle réapprendrait à penser, à approfondir, à questionner et à faire du lien entre les choses et les êtres. Son entourage en ferait les frais : il serait rapidement lui aussi passé au crible de ses interrogations. L'entourage deviendrait nerveux, il ne saurait plus comment faire face à cette écervelée qui se met à poser des questions et jouit de sa nouvelle lucidité.

Elle commencerait à y voir plus clair et ferait un peu de ménage autour d'elle : finies la complaisance et les gentillesses, elle voudrait comprendre et progresser. Si l'entourage proche n'est pas prêt à assumer le choc alors elle en changerait et se trouverait de nouveaux interlocuteurs à la hauteur de ses exigences nouvelles. Elle en aurait assez d'être prise pour une potiche, ce qui lui pourtant plutôt bien convenu pendant des années.

Elle se rendrait bien compte que la vie n'est pas un lieu de fantaisie ni de rencontres magiques. Elle deviendrait plus sérieuse, plus grave. Peut-être même cela la rendrait-il belle plus que mignonne. Mais, revers de la médaille de cette nouvelle gravité acquise sur le tard, son entourage se rebifferait et lui ferait payer sa "sortie de piste" : adieu la protection matérielle et sociale de ses "généreux" bienfaiteurs. Elle veut la culture, fort bien : qu'elle apprenne alors la pauvreté. Mais cela ne l'inquiète pas, elle a toujours su au fond d'elle-même qu'elle devrait en passer par là un jour. D'autant plus que son rôle d'écervelée lui a appris comment passer pour une idiote ce qui est toujours fort pratique pour obtenir certains avantages de ces Messieurs.

De plus la profondeur, la gravité et une nouvelle conscience ne s'acquièrent pas d'un coup de baguette magique : il lui faudra de la sueur et des larmes pour conquérir ses nouvelles facultés et il y aura des dommages collatéraux. Sa vie de famille et de couple s'en ressentiront : elle qui était habituée au confort et à une certaine stabilité de vie doit faire face au tumulte de la précarité et à l'angoisse du lendemain. "Qui augmente sa science augmente sa douleur" nous dit l'Ecclésiaste. Mais elle ne pourra plus revenir en arrière cela est certain : le bateau a brûlé son port d'attache, elle ne peut plus aller que de l'avant.

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