Etre clair c'est notre problème

18 juillet 2016 par jerome lecoq

Comme on me demande souvent comment la philosophie non seulement s’applique, mais en plus comment elle s’applique dans l’entreprise, je réponds que nous travaillons sur des problèmes qui apparaissent à travers le discours des personnes, dans le cadre d’un atelier de dialogue.

Tous ces problèmes sont des obstacles bien réels au développement de la pensée et par extension à celui de la communication, du management, du leadership, de la conduite de réunion, de la gestion de projets, de la gestion de conflits, de l’ambiance de travail, de la conduite des opérations etc...

Bref quand l’être humain a des problèmes pour penser (et la philosophie n’est rien d’autre que le travail sur ces problèmes) il a des problèmes pour beaucoup d’autres choses, même si bien souvent il préfère qu’on lui parle de solutions.

Ainsi on peut définir bien penser comme « enlever tous les obstacles qui nous empêchent de penser ». La pensée, l’idée claire, l’expression authentique, le dialogue argumenté…c’est ce qui reste quand on a débarrassé le discours de tout ce qui l’alourdit, l’obscurcit, le cache, l’empêche. C’est une définition en creux, quasi tautologique mais pourtant quand l’être humain s’exprime clairement, il a en même temps la sérénité que ce qu’il dit est clair (et donc vrai selon Spinoza) non seulement pour lui mais pour tous ceux qui l’écoutent. Il parle avec confiance et accueille avec ouverture les objections, les critiques et les questions. 

Ainsi on peut définir bien penser comme « enlever tous les obstacles qui nous empêchent de penser »

Voici donc les principaux problèmes que nous travaillons dans le cadres des ateliers philosophiques. Chacun d’entre vous devrait s’y retrouver au moins partiellement. Evidemment la plupart de ces problèmes sont liés entre eux et c’est uniquement pour la clarté de l’exposé que je les ai séparés. Ainsi par exemple fait des phrases très longues est une manière de se protéger contre la peur que l’autre découvre notre ignorance et témoigne par conséquent d’un manque de confiance en soi et en autrui.

Je vous invite, cher(e) lecteur(rice) à compléter la liste avec vos propres idées.

Problèmes de clarté de l’expression

  • La personne fait des phrases trop longues ou trop compliquées, avec trop de mots.
  • La personne pose des questions à tiroirs, des questions où la réponse est déjà dans la question, des questions rhétoriques : elle veut obtenir quelque chose de son interlocuteur et pas simplement chercher à comprendre, à approfondir son idée.
  • La personne utilise un vocabulaire abstrait dont les interprétations peuvent être multiples : elle oublie de donner des exemples concrets qui ancrent son idée dans le réel et permettent aux autres de mieux la suivre.

Solutions : travailler la clarté en demandant systématiquement si autrui vous a compris, faire des phrases avec le moins de mots possibles, s'imaginer qu'on parle à un enfant de 10 ans, faire une question si on veut comprendre et une affirmation si on veut affirmer.

Problèmes de confiance

  • En soi : la personne ne se risque pas à sa propre opinion, elle pense que ce qu’elle dit est bête, banal et n’intéressera personne.
  • En soi : la personne ne veut pas prendre la responsabilité des ses propres paroleset des conséquences qu'elles ont sur autrui, elle se défausse et tombe dans la mauvaise foi.
  • En soi : la personne veut paraître intelligente et n’accepte pas de ne pas comprendre : elle masquera son incompréhension et laissera la confusion s’installer plutôt que d'avouer son incompréhension.
  • Dans les autres : la personne réagit au lieu d’écouter, elle veut imposer à autruiplutôt que lui demander son avis, elle veut contrôler le dialogue et se protéger plutôt que de laisse libre cours aux idées.

Solutions : dédramatiser les enjeux en s’entraînant sur des sujets anodins, apprendre à rire de soi et des autres ensemble, dire des choses ridicules en public.

Problèmes de souplesse d'esprit, d’ouverture à autrui

  • La personne est dans le monologue et ne se soucie guère d’être comprise ou croit à tort que tout le monde l’a comprise, que tout le monde est « dans sa tête ». Elle a du mal à avoir accès à la pensée d’autrui et à se mettre à sa place
  • La personne se braque dès que le sujet se rapproche un peu trop d’elle, elle a du mal à écouter une critique ou une idée qui heurte son système de valeurs : elle réagit en se précipitant pour se débarrasser de la question ou en préparant sa réponse pour se défendre, ce qui la coupe du dialogue et de l’écoute

Solutions : faire des ateliers en groupe,  prendre conscience des conséquences de cette attitude.

Problèmes émotionnels

  • La personne s’emporte dès qu’elle est contredite, elle s’énerve des questions qui ne lui conviennent pas et préfère les changer, elle devient rigide dès qu’elle a le sentiment d’être mise en cause.
  • La personne veut être aimée, veut être admirée : elle en rajoute dans l’emphase, elle veut « prendre les gens par les sentiments » son argument principal c’est « je vous assure, je vous jure », elle met en avant sa sincérité comme un argument objectif.
  • La personne a honte de ce qu’elle dit, elle ne supporte pas le regard d’autrui et préfère disparaître plutôt que de continuer à parler, elle s’imagine que le monde est en train de la juger, de la condamner et que tout le monde va se moquer d’elle
  • La personne se laisse emporter par son enthousiasme et fait des associations d’idées hasardeuses, elle s’envole vers les cieux et oublie d’ancrer son discours dans le concret et le factuel

Solutions : comprendre le sens de ses émotions et se confronter aux situations qui les déclenchent (nous faisons cela lors d'une consultation philosophique), se réconcilier avec soi, se poser et accepter de se voir tel que l'on est.

Problèmes de méthode

  • La personne confond faire une objection argumentée et donner une opinion différente.
  • La personne confond questions et affirmations.
  • La personne donne un argument avant d’avoir vérifié qu’elle avait d’abord répondu à la question.
  • La personne ne vérifie pas avec son interlocuteur que ce qu’elle a dit a été compris.
  • La personne n’apporte aucun nouveau concept dans sa réponse, elle ne fait qu’en répéter les termes sous une forme différente (tautologie).

Solutions : faire des exercices sur le questionnement, la narration, l'interprétation, l'argumentation, la conceptualisation.