Faut-il écouter ses désirs ?

6 janvier 2021 par jerome lecoq

 

Nous sommes des êtres désirants pensait Spinoza. La moindre des choses que nous désirions est de persévérer dans notre être, de développer notre puissance d’exister Mais voilà : notre puissance est limitée par la réalité, celle-ci vient faire obstacle à nos désirs, car ces derniers sont infinis tandis ce que notre pouvoir d’action sur la réalité est limité. Je ne peux pas être à deux endroits en même temps par exemple, ni faire en sorte que quelqu’un m’aime, ni voler ou être invisible.

De plus cette puissance s'exprime de manière incontrôlée et dispersée ce qui peut nous perdre si nous suivons nos désirs sans les réfléchir, sans les critiquer.

Cependant notre désir nous parle de nous-même. Nous pourrions dire que notre désir est ce qui vient s'affirmer face à notre pure pensée sans désir, point de fuite d'un paysage saturé de désirs. Notre désir s’impose face à notre pensée logique et rationnelle comme une force à d’abord comprendre.

Manque

Le problème du désir se trouve posé dès les premiers épisodes de la philosophie. Platon en parle comme d'un puits sans fonds que l'on passe notre temps à remplir en vain, selon l'image du tonneau des Danaïdes. Le désir est avant tout manque, donc recherche éperdue et condamnée d'avance à l'échec, de complétude, de plénitude, d'être, de totalité, d’absolu. Le désir est un manque d'être, un néant dans l'être, un manque à être.

Or, comme tout manque, le désir est une souffrance qui pousse vers sa propre suppression selon le principe de plaisir. Le désir a donc sa logique propre qui parait extérieure à notre volonté, à notre sens du devoir ou à notre raison. Il est une force qui nous traverse et menace de nous submerger si nous manquons de ressources internes pour le maitriser. Son côté infini pousse l’homme à la démesure, l’hybris, qui le fait vouloir se comparer avec les Dieux et le voit immanquablement puni par ces derniers pour sa folie.

Il y a pourtant des désirs que nous ne pouvons pas ne pas écouter, à moins de risquer notre vie, et qui s'imposent à notre oreille : il s'agit de tous les besoins naturels comme celui de se nourrir, de se vêtir, d'avoir un toit, de la reconnaissance d'autrui, de l'amour et pourquoi pas de l'accomplissement et de la "réalisation de soi". Maslow a théorisé cette "pyramide des besoins".

Le débat se situe autour de la question entre la séparation entre des désirs nécessaires et des désirs superflus. Si par exemple on voulait se réaliser en devenant riche, Epicure nous dirait que c'est un désir superflu donc qu'il ne faut pas chercher à satisfaire car il est inutile voire dangereux par son coté débridé, aveuglant et finalement source de malheur car sans fin.

En revanche on peut considérer que désirer s'élever d'un point de vue intellectuel et trouver un sens à sa vie font partie de désirs nécessaires qu'il est nécessaire par conséquent d'écouter et de satisfaire d'une manière ou d'une autre. D’autres désirs comme le désir d’enfant, pour un homme ou une femme, sont des désirs à écouter car ils peuvent témoigner d’une tendance de fond, quasi biologique, dont la répression serait une source de souffrances importantes.

Désordre

Un autre problème du désir est son opacité et son irrationnalité. Les désirs ne s'encombrent pas de cohérence et ils peuvent se contredire : à chaque fois que nous devons faire un choix nous devons renoncer à un désir, nous qui voudrions tout à la fois. Le désir prend ainsi bien souvent la forme d'une avidité qui fait fi du principe de réalité et crée la frustration et le malheur du Sujet. Il faut alors les écouter mais pour les raisonner : un objet de désir peut s'avérer beaucoup moins désirable si l'on réfléchit par exemple aux conséquences néfastes de sa satisfaction. Un objet avance voilé et il est important d’en faire l’analyse car on ne peut écoute que ce qui s’énonce clairement.

Malheureusement il ne se formule souvelnt pas clairement, il se manifeste sous la forme d’une pulsion, d’une attirance, d’un comportement qui reste à l’état d’intuition ou compulsif. Or tant qu’il n’est pas clairement identifié il ne peut être « traité » ce qui le rend plus dangereux.

Dans la société c’est l’interdit et la responsabilité qui s’opposent à nos désirs. Je peux désirer aller à cette soirée pour revoir mes amis mais d'un autre coté penser qu'en le faisant je risque de contracter un virus et de mettre la vie de mes parents en danger par exemple. Dès lors je vais me raisonner et "changer mes désirs plutôt que l'ordre du monde" comme disait Descartes.

Mais il aura fallu au préalable que je prête mon oreille à ce désir : il est important de mettre sur la table tous nos désirs afin de les articuler et de les hiérarchiser afin que des désirs contradictoires n’aboutissent pas à une paralysie de l’action, comme pour l’âne de Buridan qui meut de faim et de soif incapable de choisir quel désir satisfaire en priorité.

Je peux aussi choisir une stratégie plus risquée qui est le déni ou le refus d'écouter mon désir : mais je prends le risque qu'en le chassant par la porte il revienne par la fenêtre. A réprimer un désir puissant on risque d'accumuler une trop grande frustration ce qui nous rend aigris, pleins de ressentiments et potentiellement mauvais.

La psychanalyse a théorisé le fait que nos désirs refoulés par notre surmoi s’expriment à travers nos rêves ou nos lapsi et témoignent de la puissance de l’inconscient comme lieu de « stockage » des désirs.

Dans le bouddhisme c’est le désir qui est à la source de toutes les souffrances, religion qui tendra donc à nous éloigner de tous les désirs. En général il prend la forme d’un attachement aux objets matériels et aux être mortels. C’est pour cela que Platon nous invite à désirer la contemplation des idées éternelles, seule activité susceptible d’être sa fin en elle-même.

Aussi cette tradition, comme le stoïcisme, cherche à juguler nos désirs en travaillant sur les représentations sous-jacentes du "Moi" sur lesquelles ils s'appuient. Le Sujet fera un travail sur lui-même pour se débarrasser du désir de possession, d'amour, de reconnaissance, de pouvoir, de notoriété, de gloire. Il apprendra à en voir le côté vain et futile et à en déconstruire les aspects pervers.

Ce travail est cependant celui d'une vie et ne correspond qu'à des natures ascétiques et semblent bien loin des injonctions de la société de consommation qui bien au contraire nous invite à satisfaire tous nos désirs.

Consommation

Non seulement, dans la société de consommation, il faut écouter ses désirs mais elle prétend même les devancer et y répondre avant-même qu'ils nous soient révélés à nous-mêmes. On verra ainsi fleurir des injonctions de la publicité telles que "n'écoute que toi", "le bonheur tout de suite", "parce que tu le vaux bien" qui supposent que notre désir est une force que nous ne devons pas réprimer mais au contraire accompagner, libérer et nourrir.

Il y a ainsi l'idée lacanienne qu'il faut donner droit à son désir, libérer son désir afin que le sujet parvienne à son plein accomplissement. Tout se passe comme si notre désir était une force qui ne demandait qu'à s'exprimer et à nous faire coïncider à nous-mêmes. Cela présuppose que le désir est nécessairement bon et qu'il va dans la bonne direction. Pourquoi pas mais cela semble quelque peu dogmatique.

Que faire de nos désirs qui viennent en contradiction avec la société : je désire me libérer, foncer sur l'autoroute avec ma nouvelle Porsche. Mais voilà : la vitesse est limitée à 130 km/h alors que mon bolide peut dépasser les 250 km/h. Quelle frustration ! Je désire faire du bien à mon corps comme sur la publicité en buvant du Coca et je découvre que cela favorise l'obésité et je risque de ne pas du tout ressembler à ce mannequin sur l'affiche.

Bref, l'injonction d’assouvir tous ses désirs de la société de consommation est au minimum inauthentique et au maximum mensongère et cynique. Elle ne s'appuie sur mes désirs uniquement parce qu’ils correspondent à ses intérêts commerciaux, quant bien même y mettrait-elle toute la bonne volonté du monde. Elle est avant tout là pour me faire consommer et pas pour me libérer. D'ailleurs elle dit tout et son contraire car aujourd'hui il y a un appel à la frugalité et à la consommation responsable par les marques elles-mêmes. On n'en en est pas à une contradiction près.

Il n'en reste pas moins que le marketing a pris naissance selon le principe qu'il fallait écouter de manière scientifique les désirs des consommateurs afin de leur proposer des produits et services qui puissent les satisfaire. Le marketing prétend même devancer nos désirs en créant de nouveaux besoins : qui avait besoin de discuter sur FB sur son smartphone avant que cela ne devienne possible par ses inventeurs ?

Les sophistes le savaient depuis belle lurette : pour séduire le public il faut lui dire ce qu'il attend et pour cela il faut connaitre ce qu'il désire. Il ne reste plus après cela qu'à lui servir un discours qui ira dans son sens. C'est comme cela que tous les tribuns et autres populistes ont su manipuler les foules puis les masses avec l'effet démultiplicateur des moyens modernes de communication comme la radio et bien sûr la télévision.

Si votre but est la satisfaction et le plaisir, la manipulation et le succès alors oui il faut écouter les désirs et les satisfaire.

Mais les désirs sont importants moins par le manque qu’ils tendent à satisfaire que parce qu’ils nous apprennent sur nous.

Dialogue

Connaitre ses désirs c'est connaitre son être et lutter contre des désirs qui nous paraissent mortifères ou néfastes est une transformation de soi qui passe par un travail exigeant sur nos représentations. Ce sont les représentations qui sont l'intermédiaire entre le désir comme pulsion et comme volonté claire à elle-même. Il faut écouter ses désirs afin de se les représenter, de les interpréter et de comprendre ce qu'ils disent de nous-mêmes. Rester alors à délibérer, à rentrer en dialogue avec soi-même, afin que de soupeser ces désirs et de faire le tri entre le bon grain et l'ivraie. Ne devraient être satisfait que les désirs qui correspondent aux valeurs que nous avons choisies.

En effet le problème du désir est qu'il nous met souvent face au désir d'autrui qui s'y oppose. Si tout le monde satisfaisait ses désirs le monde serait très vite invivable. Il est nécessaire de se soumettre à une autorité régulatrice, qu'elle soit la conscience rationnelle ou la société et ses interdits (le surmoi) afin que le désir soit régulé.

Freud nous invite à voir dans nos différentes activités intellectuelles ou physiques une manière par laquelle nous sublimons notre désir sexuel, qui est probablement une force très puissante dans le moteur de nos actions. Le désir peut être ainsi canalisé, dévié, déporté vers d'autres objets plus "nobles". Le désir est en effet cette force dionysiaque qui menace toujours de nous emporter dans l'ivresse, la folie et la perte de soi.

Commentaire de Patrícia Barcellos

8 janvier 2021 à 12:15 PM

Ou le bonheur ou mon désir.
D'où vient un discours sur le bonheur et sur le fait qu'il pourrait être contraire à mon désir ?
Existe-t-il une autre forme d'épanouissement humain, celle qui vous fait jouir, vibrer, produire, créer et avoir du potentiel, en dehors de votre désir ?
Notre désir le plus viscéral et notre jugement sur ce que nous désirons.
Nous n'avons pas une acceptabilité apaisée de ce que nous désirons. Nous sommes nous-mêmes structurellement super egoïques. Parce que la culture nous dit de suivre un scénario.
Qu'est-ce que le bonheur ? S'agit-il de satisfaire votre désir, de sortir d'une position lâche ou de suivre ce que la société nous dit de faire ?
Je pense que le bonheur est beaucoup plus lié au désir qu'à toute autre chose.