Faut-il plutôt croire autrui ou soi-même ?

23 octobre 2015 par jerome lecoq

Deux fois par semaine je publie une question philosophique sous forme de dialogue. Ce dialogue est une auto-consultation c'est-à-dire que c'est moi qui fais les questions et les réponses. Cela suit le même principe qu'une consultation philosophique à deux et oblige à se "couper en deux" afin de se voir comme une autre personne. Cela permet de se voir penser tout en traitant une question. Ainsi on peut repérer ses erreurs de logique, ses présupposés, ses croyances, ses "angles mort" de la pensée. Vous êtes invité(e) à critiquer vous-même ce dialogue si vous percevez problèmes quelconques.Vous pouvez également m'envoyer vos questions que je traiterai comme dialogue ou m'envoyer vos propres autoconsultations que je commenterai. Alors à vos stylos cher(e)s lecteurs et lectrices.

- Faut-il plutôt croire autrui ou soi-même ?
- Autrui parce que le mensonge est plus facile à détecter
- Pourquoi ?
- Parce qu'on peut lui poser des questions et voir s'il se contredit
- Et toi peux-tu le voir chez toi quand tu te mens à toi même ?
- Non parce qu'il est très difficile d'avoir un dialogue rigoureux avec soi
- Pourquoi ?
- Parce que cela va trop vite et trop d'idées nous passent par la tête et les « deux moi » se confondent rapidement
- Tu te crois souvent ?
- Non
- Pourquoi ?
- Parce que je ne me dis pas souvent grand-chose
- Quelle est la dernière chose que tu te sois dite ?
- Que le dialogue solitaire est difficile
- Et tu t'es cru ?
- Oui
- Pourquoi ?
- Parce que je l'ai expérimenté
- Et si quelqu'un te l'avait dit tu l'aurais cru ?
- Pas avant qu'il n'argumente
- Mais s’il te donne son expérience comme argument le crois-tu ?
- En général oui
- Et toi tu argumentes ?
- Non parce que quand je me dis quelque chose je mets des mots sur une impression mais je ne me demande pas d'argument
- Et tes impressions tu les crois ?
- Oui plutôt
- Mais pour autrui tu crois plus les arguments ?
- Oui
- Mais vois-tu le problème ?
- Oui je suis plus tolérant avec moi même qu'avec les autres
- Quel est le concept ?
- La complaisance
- Il est donc logique que tu croies plus autrui que toi-même puisque seuls les autres te donnent des arguments
- Oui
- Mais quel problème cela pose-t-il de croire plus autrui que soi ?
- Cela rend dépendant d’autrui pour former un jugement
- Et autrui penses-tu qu’il fait comme toi ?
- Non je pense qu’autrui croit plus soi-même que les autres
- Donc autrui ne va pas chercher à obtenir des arguments des autres ?
- Non parce qu’il croit déjà et ne veut pas remettre en cause sa croyance
- Mais alors tu crois plus autrui mais tu dis qu’autrui ne croit que lui-même et que son jugement est formé par des impressions. Donc tu crois plus les impressions d’autrui ?
- Non parce qu’à autrui je lui demande d’argumenter ses impressions
- Et comment sais-tu que ses arguments sont valables ?
- Parce que je les soumets à la raison
- Quelle raison : la tienne ou celle des autres ?
- Je pense que nous partageons une raison commune, un sens commun comme disait Descartes
- Mais au lieu de croire les arguments d’autrui pourquoi ne crois-tu pas les tiens propres ?
- Parce que je me méfie de ma complaisance : j’aurai tendance à être moins exigeant avec moi-même
- Donc tu te méfies de toi-même ?
- Oui en quelque sorte
- Mais alors pourquoi les autres pourraient te croire ?
- Ils le peuvent s’ils font avec moi ce que je fais avec eux : me demander des arguments
- Mais si tu te méfies de toi peut-on dire encore que tu es complaisant ?
- Oui. Si je ne l’étais pas je me demanderais des arguments
- Mais en fait à travers les autres c’est la raison que tu crois ?
- Oui
- Et cette raison tu la possèdes avec eux en commun ?
- Oui
- Alors peut-on dire qu’en croyant autrui tu crois aussi toi-même par la médiation de la raison ?
- Oui on peut le dire
- Aimes-tu cette idée ?
- Oui
- Pourquoi ?
- Parce qu’elle place les êtres humains dans une communauté de pensée
- Mais t’arrive-t-il de croire plus toi qu’autrui ?
- Oui quand autrui me critique
- Pourquoi ?
- Parce que je suis orgueilleux
- Quelle critique te fait autrui et que tu ne crois pas ?
- Quand autrui me dit que je n’ai pas confiance en moi
- Pourtant ne viens-tu pas de le montrer toi-même en disant que tu croyais plus autrui ?
- Oui c’est vrai
- Donc acceptes-tu qu’autrui te dise que tu n’as pas confiance en toi maintenant ?
- Oui je l’accepte
- Donc tu n’as pas confiance en toi ?
- Non
- mais les autres tu disais qu’ils croyaient plus eux-mêmes ?
- oui
- donc ils ont confiance en eux ?
- je sens qu’il y a une différence entre se croire et avoir confiance en soi
- laquelle ?
- se croire supprime tout dialogue alors qu’avoir confiance en soi implique que l’on peut dialoguer, se contredire, changer d’avis tout en faisant confiance en notre raison
- donc avoir confiance en soi c’est avoir confiance en quelque chose de plus que soi puisque tu disais que cette raison nous dépasse ?
- oui c’est vrai
- donc si on se croit, c’est qu’on ne croit pas à cette raison ?
- oui
- donc si on se croit on n’a pas confiance en soi ?
- oui
- donc une des conditions pour avoir confiance en soi c’est de ne pas se croire
- oui. Cela fait bizarre dit comme cela mais je crois que c’est vrai.
- Est-ce la seule condition ?
- Non il faut aussi avoir confiance en autrui
- Pourquoi ?
- Parce qu’autrui a un jugement plus sûr à propos de nous-même car il n’est pas pris dans notre subjectivité
- Donc pour avoir confiance en soi il faut ne pas se croire et avoir confiance en autrui ?
- Oui
- Autre chose ?
- Oui : il faut avoir foi en la raison
- Mais penses-tu qu’autrui va te croire quand tu dis cette chose un peu bizarre ?
- Oui
- Pourquoi ?
- Parce que j’ai confiance en sa raison
- Mais cette raison est-elle naturelle ?
- Oui elle est naturelle mais la méthode pour la guider, elle, s’apprend
- Comment ?
- En travaillant les compétences de la pensée
- Qui sont ?
- L’approfondissement, la problématisation, la conceptualisation
- Donc en travaillant les compétences de la pensée, en faisant confiance à autrui et à la raison et en ne se croyant pas on aura confiance en soi ?
- Oui c’est cela
- C’est tout ?
- Non il manque quelque chose
- Quoi ?
- Il faut prendre de la distance avec ses émotions
- Pourquoi ?
- Et bien tout à l’heure je disais que lorsqu’on me critique cela touche mon orgueil. Mais si au lieu de réagir immédiatement en me défendant je prends un peu de recul, je me demande si la critique est fondée ou non puis je dialogue avec celui qui me critique, alors je serai plus humble et prendrai en compte sa critique de manière constructive et dépassionnée

Dans: Dialogues