Fragile, manier avec précaution

30 novembre 2016 par jerome lecoq

M(a)on cher(e) fragile,

Tu te sens vulnérable, tu peines à avancer en pleine lumière, tes pas sont mal assurés et tu n'as pas confiance en toi ni dans le monde qui t'entoure d'ailleurs. Autrefois tu aurais cherché à te renforcer avant d'affronter le monde, tu aurais développé ta force en te soumettant à des épreuves t'obligeant à travailler des points faibles et renforcer tes points forts, tu aurais essayé de compenser cette fragilité par le travail, la préparation et des stratagèmes adaptés.

Ton préambule favori avant de parler est « je ne suis pas sûr(e) ou » brandissant ton insécurité comme un gage de modestie, de prudence et d’humilité. Ton meilleur argument ? « J’ai un doute… »

Aujourd’hui tu fais une trans-valuation : ta fragilité, ta vulnérabilité, tu l'exhibes fièrement et en fais une force. C'est autrui qui doit accepter ta vulnérabilité et s'adapter à ta faiblesse pour ne pas "profiter" de toi, pour ne pas "abuser" de sa force et t'"humilier". Autrui doit prendre en compte ta vulnérabilité pour adapter sa demande, il doit baisser son niveau d'exigence en prenant en compte cette faiblesse. Et conquis par cette apologie de la vulnérabilité il se laisse prendre à ton jeu. Ce faisant il ne te donne pas l'occasion de t'améliorer et t'enferme dans ta faiblesse.

Ton préambule favori avant de parler est « je ne suis pas sûr(e) ou » brandissant ton insécurité comme un gage de modestie, de prudence et d’humilité. Ton meilleur argument ? « J’ai un doute… » : que tu doutes, fort bien, mais sais-tu produire une objection ? Non, tu prétends que ton doute a réponse à tout et qu’il suffit à ébranler les meilleurs arguments. Tu n'es pas convaincu(e) et tu ne le seras jamais car changer d'avis est pour toi un effort trop important.

Spinoza dénonçait en son temps l’humilité comme une fausse vertu. Tu n’as le courage ni de tes opinions ni de tes jugements que tu enfermes bien au fond de toi, à l’abri de tout examen critique. On t’appelle souvent « timide » ce qui arrange bien ton ego démesuré qui peut ainsi dormir tranquille.

Qu’il arrive parfois que quelqu’un expose ce que tu penses et tu sors les griffes, montrant une violence que personne ne soupçonnait en toi.

Ces fragilités face à la pensée nous les avons tous à plus ou moins grande échelle mais toi ne veux ni les reconnaître, ni les travailler.

La raison n’est pas ton amie, ni le sens commun : ils mettent en avant ta difficulté à penser et exhibent tes fragilités face aux attitudes que l’exercice requiert. Car, manquant de confiance, tu cherches les certitudes qui figent et tuent toute pensée.

Comme nous tous tu es toi aussi confronté(e) aux difficultés de la pensée :

- Tu ne vois pas l’évidence et tu te réfugies dans les détails

- Tu ne distingues pas les concepts et restes coincé dans de longs discours narratifs

- Tu n’arrives pas à exprimer « le fond de ta pensée » (y en a-t-il un ?)

- Tu confonds la cause et la conséquence et n’arrives pas à construire des arguments

- Tu restes bloqué(e) sur un seul registre de la pensée

- Tu surinterprètes et projette ta propre subjectivité

- Tu es coincé(e) dans l’immédiat du donné et ne vois ni les archétypes ni les métaphores

- Tu conclues trop rapidement et suis tes propres intuitions sans les rendre conscientes

-Tu as un désir compulsif et violent de défendre tes propres idées sans prendre de la distance avec toi-même

Ces fragilités face à la pensée nous les avons tous à plus ou moins grande échelle mais toi ne veux ni les reconnaître, ni les travailler. Tu préfères t’en remettre à ta fragilité pour continuer à nager dans le flou, la confusion et l’ambiguïté. En cela tu ne fais qu’aggraver ta situation pour t’y noyer.

Tu es à manier avec précaution : il ne faut pas provoquer des émotions trop fortes, il ne faut pas bousculer tes valeurs cela risquerait de te "déconstruire" car tu n'as pas les ressources pour te reconstruire seul(e), tu risques de rester à terre et de ne jamais te relever. Pour toi penser n’est jamais le bon moment, cela viendra plus tard alors que tu devrais commencer par cela.

Cette fragilité tu en fais un emblème, un bouclier pour toutes les défaillances que tu pourrais avoir par ailleurs et qui prendront cette teinte précieuse alors qu'elles ne sont que manque de compétences, de courage ou de travail.

Alors comme le dénonçait Nietzsche en son temps (qui avait de très douloureuses fragilités physiques), tu t'es donné(e) la place de choix, celui des forts. Cette fragilité tu en fais un emblème, un bouclier pour toutes les défaillances que tu pourrais avoir par ailleurs et qui prendront cette teinte précieuse alors qu'elles ne sont que manque de compétences, de courage ou de travail.

 

Cette fragilité apparaît sous des guises bien diverses : elle peut être indécision, hésitation permanente, doute existentiel, fausse modestie, fausse prudence, insécurité, confusion, manque de confiance ou d'estime de soi, opinions bien arrêtées, entêtement et obsession, paresse, complaisance, volupté, idéalisme.

Tous les défauts peuvent se draper dans la fragilité pour éviter au sujet le pénible travail du face à-face avec soi-même et de l’endurcissement par le travail.

Car la fragilité se travaille par le renforcement, la mise à l'épreuve, l'endurcissement, l'endurance et le courage.

Une fragilité n'a pas à être une malédiction ni un mauvais sort : elle peut être compensée, contournée, transformée. Celui qui est cœur d'artichaut s'endurcit après plusieurs chagrins d'amour et apprendra à se méfier de ses élans amoureux spontanés, source de si fréquentes déceptions. Il deviendra plus circonspect et réfléchi ans ses choix, plus lucide et détaché de ses emportements affectifs.

Mais toi le(a) fragile moderne tu es vulnérable et tu fais de cette vulnérabilité une occasion de sollicitude pour autrui. Tu te rends sympathique et les autres sont moins exigeants avec toi. Mais tu ne rends service ni à toi même, ni à autrui, ni aux fragiles qui ne mettent pas en avant leur fragilité comme une vertu.

Pas à toi-même car en te complaisant dans ta vulnérabilité tu ne te donnes aucune chance de t'améliorer. Pas à autrui car il baisse ses exigences selon un critère purement subjectif : ton degré de tolérance à la frustration. Pas aux autres parce tu leur donnes la tentation de se comporter comme toi.

Non, cher(e) fragile tu abuses décidément de ta faiblesse qui, sans être évidemment en rien condamnable ou coupable, n'est rien d'autre qu'une faiblesse. Tu donnes à ta vulnérabilité une source de valeur et de vertu alors qu'elle n'est que manque, vide.

Pourquoi les handicapés demandent à ce que l'on les traite comme des gens normaux ? Parce qu'ils savent que leur handicap est une faiblesse irrémédiable et qu'ils ne veulent pas être jugés à l'aune de leur faiblesse, ils ne veulent pas provoquer la pitié car elle les enfermerait dans leur différence alors qu’ils n’aspirent qu’à la similitude, ils ne veulent pas qu'on soit sympathique avec eux parce qu'ils n'ont aucun mérite à être handicapé, ils doivent juste composer avec cet obstacle.

Alors, fragile, cesse de te prendre pour un handicapé car ta fragilité n'est pas congénitale ni irrémédiable. Au lieu de te complaire dans ta faiblesse, travaille-là et fais-en une occasion de joie : celle de constater un progrès, une amélioration, une perfectibilité, une augmentation de ta puissance d'être pour reprendre Spinoza.

 

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