Gagner sa vie en corrompant son esprit

22 novembre 2019 par jerome lecoq

 

Incongru 

Ils gagnent leur vie. Ils accumulent des biens. Ils parent à l'immédiat. Leur esprit se fourvoie. Ils se perdent eux-mêmes. (O. Brenifier)

 

N'est-il pas confortable d'avoir des obligations, des devoirs, des urgences, des pseudo-nécessités ? Qu'il est doux de ne pas avoir à penser, de savoir exactement ce que nous devons faire pour survivre, surnager, nous distinguer dans ce bocal, faire son trou. Il suffit d'accumuler : projets, biens, postes, responsabilités, titres, diplômes, décorations, nominations, magistratures, promotions. Tout cela en gagnant sa vie.

Mais quoi ? Y gagne-t-on la vie ? La vie a-t-elle besoin qu'on la gagne ? Est-ce une compétition, une espèce de course ? Mais contre qui ? Qui en fixe les règles, le prix, la récompense ? Peut-on sortir du jeu quand nous sommes lassés du jeu ? Et si on ne le peut pas alors est-ce une vie ou une prison ?

En partant du principe que nous ne coïncidons pas avec nous-mêmes et nous cherchons, accumuler des biens permet-il de se trouver ? L'accumulation de biens peut-elle donner un sens à notre vie ? Admettons-le à titre d’hypothèse.

Le problème se pose alors de la limite : à partir de quelle quantité de biens serons-nous satisfaits ? Première question. En général nous ne nous fixons pas de limites et c’est bien là que les choses se gâtent, que l’ubris des Grecs nous guette, cette maladie de la démesure que les tragédies ont si bien su mettre en vie.

Deuxième question : si d'aventure nous avons atteint notre quota satisfaisant de biens, que nous reste-t-il à faire après ? Acquérir des biens, c'est bien mais qu'en fait-on une fois qu'ils sont à nous ? 

On peut certes les contempler si ce sont des œuvres d'art par exemple. Mais combien de personnes peuvent se permettre d'accumuler de l'art pour leur propre plaisir ? Et celles qui le peuvent aiment en général les prêter pour les faire partager. Finalement c’est moins l’accumulation que le partage esthétique qui les meut, donc l’accumulation n’est qu’un moyen en vue d’une fin plus élevée. L’hypothèse ne fonctionne pas.

Quant aux biens dits “de consommation”, par exemple les voitures : nous ne pouvons nous asseoir que sur nos deux fesses à la fois, pendant que nous paradons avec notre Ferrari, les Jaguar pourrissent au garage, c’est dommage, d’autres pourraient en profiter. 

"Je dois m’occuper de mes affaires" que ce soit pour moi ou pour mon “moi étendu”, j'ai nommé la famille au sens large : telle est la rengaine du nécessiteux.

On peut simplement thésauriser, accroître son patrimoine. Au bout d'un certain seuil nous devenons "à l'abri du besoin". Il n'y a plus d'urgence, plus d'immédiat auquel parer. Il faudrait alors passer au médiat, c’est-à-dire réfléchir. Mais non, nous verrons cela plus tard.

En attendant il faut gérer notre patrimoine, éviter qu'il ne soit volé, taxé, spolié, dégradé, dévalué afin de le préserver pour le transmettre à nos enfants, si nous en avons. Tout cela demande de l'organisation, il faut engager des “gestionnaires de patrimoine” qui vont gérer votre argent, vous commencez à avoir des problèmes de riches*, un nouveau type de soucis, ce qui nous ramène confortablement vers notre chère pseudo-nécessité bien confortable. 

"Je dois m’occuper de mes affaires" que ce soit pour moi ou pour mon “moi étendu”, j'ai nommé la famille au sens large : telle est la rengaine du nécessiteux.

S'occuper de sa famille est à peine moins égoïste que de ne s'occuper “que” de soi : c’est en revanche beaucoup plus pratique comme alibi pour décliner les invitations à penser, cela marche encore mieux que la piscine. La famille n'est qu'un doux nom pour masquer notre passion pour nous-mêmes. 

Encore une fois, tout est bon pour éviter de penser, pour nous divertir comme disait Pascal, pour ne pas affronter notre vrai “moi” : celui qui regarde dans le vide et voit en retour son propre néant, en rit d'aise et danse au-dessus du vide comme disait Nietzsche. Danser au-dessus du vide, c'est précisément ce que l'on appelle penser. On peut danser seul, en duo ou à plusieurs, différentes modalités nous sont proposées. C’est juste une question de rythme et de “laisser-aller”.

Mais cette activité aristocratique n'est plus pour nos temps démagogiques et hédonistes, nous préférons nous en remettre, pour les moments où nous ne gagnons pas notre vie, à des activités prétendument plus "reposantes". Aller en vacances, voyager et "faire la Norvège" comme on fait un gâteau, courir ou méditer pour nous "vider l'esprit" (mais de quoi était-il rempli ? De pensées ? Non, évidemment : d'inquiétudes), regarder compulsivement des séries sur Netflix. 

Malheureusement dans tout cela nous nous perdons encore, nous nous écartons de nous-mêmes car nous ne nous mettons pas à l'épreuve de ce que nous sommes et n'entrons pas en vrai dialogue avec le monde

Et quand nous nous réveillons de ce doux rêve, il est trop tard, notre vie est derrière nous...Nous n’avons pas su prendre soin de nous occuper de nous, de notre esprit, de notre âme, nous nous sommes manqués de respect et nous en nourrissons une certaine amertume. Les hôpitaux sont remplis de mourants qui demandent un peu plus de temps pour faire ce qu’ils n’ont jamais osé faire de leur vivant : danser au-dessus du vide.

 

*Je ne vous cache pas que par moments j’aimerais bien avoir des problèmes de riches. Quand c’est le cas je pense à Wittgenstein qui s’est débarrassé de plusieurs centaines de millions d’Euros pour ne pas être gêné dans son travail de philosophe.