L'homme de pouvoir

15 février 2017 par jerome lecoq

La parole comme pouvoir

Pour lui la parole est d'or : parler c'est prendre le pouvoir. Il parle haut et fort, souvent sur un ton solennel : son parler est aussi un agir, un faire. Il prend position et occupe le terrain : il a des munitions en réserve et s'apprête à affronter l'ennemi à grands coups d'arguments, le plus souvent faibles et rhétoriques. Il n'hésite pas à provoquer personnellement l'adversaire pour emporter le morceau, à utiliser les stratagèmes classiques de la rhétorique pour sortir vainqueur de la joute verbale. Habitué à se faire attaquer il aura développé une bonne cuirasse et sera difficile à déstabiliser d'un point de vue personnel : il arrive dans une certaine mesure à prendre de la distance avec lui-même et à déconnecter ses émotions de son discours.

 

Il est dur, âpre au combat et doué d'une certaine force morale. Il possède une grande énergie dès qu'il est en public, il aime le combat et a le goût du sang. Il est habitué à la compétition car il n'est évidemment pas le seul pour qui la parole est avant tout outil de pouvoir. Ses livres de chevet son "Le Prince" de Machiavel et "L'art de la guerre" de Sun Tzu. Il aime les mots et le vocabulaire, toujours utiles pour faire appel aux sentiments d'autrui, pour stimuler son imagination et aussi donner l'impression qu'il ne se répète pas. Sa grande peur c'est d'ennuyer, de lasser, de se répéter, que sa parole n'ait plus d'impact, qu'elle laisse les gens de marbre et qu’ils finissent par se détourner de lui comme d’un disque rayé.

Pour lui chaque argument, même le plus arbitraire, est un pas en avant dans l'avancée de son ego et s'il recule ce n'est que pour prendre un nouvel élan.

Avoir raison sans raison

Il adore avoir raison, pour lui c'est même presque vital et il n'abandonne jamais le combat : il veut toujours avoir le dernier mot. Il est prêt à noyer l'adversaire sous un déluge d'arguments fallacieux ou carrément hors-sujets pour donner l'impression à son auditoire que la vérité et le bon sens sont dans son camp. Pour lui chaque argument, même le plus arbitraire, est un pas en avant dans l'avancée de son ego et s'il recule ce n'est que pour prendre un nouvel élan.

 Il a une panoplie militaire très large : il sait aussi bien mener la blitzkrieg que la guerre de tranchée faite de patience et d'avancées fulgurantes comme de reculades stratégiques. Quand il ne peut pas exercer son pouvoir, dans l'intimité ou la solitude, il a des lectures inspirantes et sa préférence va vers les biographies des grands hommes qui l'abreuvent d'anecdotes et d'épisodes de conquête du pouvoir. Il s'intéresse aux hommes parce qu'il doit les comprendre s'il veut les dominer : il doit comprendre leurs motivations et leurs intérêts afin de les séduire et de leur forcer la main le moment venu. Il sait aussi se faire affable et attentionné, chaleureux et prévenant notamment avec les femmes.

Son problème c'est qu'il est incapable de se détacher de son opinion et de parler non pour prendre le pouvoir mais pour chercher la vérité. Il n'admet pas de se tromper et préfère aller jusqu’à la mauvaise foi patente plutôt que d’admettre une erreur de jugement, a fortiori si cela donne raison à son contradicteur présent : il ne peut se permettre de perdre la face.

Si vous voulez le déstabiliser il faut le questionner comme un enfant le ferait : avec des questions très simples, très claires et candides

Autant il est habitué à répondre aux attaques rhétoriques, aux fausses questions des journalistes, autant les questions simples et directes le désarçonnent. Si vous voulez le déstabiliser il faut le questionner comme un enfant le ferait : avec des questions très simples, très claires et candides et exiger des réponses courtes, simples et claires quitte à prétendre l’incompréhension s’il essaie de louvoyer.

Ainsi vous pourrez facilement le prendre en flagrant délit d’esquive de la question, de glissement de sens voire de hors sujet.

Lâcher le pouvoir pour penser

Il a du mal à comprendre qu'une personne ne parle pas pour gagner ou convaincre mais simplement pour découvrir, pour chercher la vérité, pour investiguer. Dès que cela se rapproche trop de sa personne il botte en touche et vous remet à votre place : il n'est pas là pour faire de l'introspection et parler à un psy. Il n'aime pas répondre aux questions car il veut faire des discours, il veut expliquer son opinion, il veut s'imposer. Il ne voit pas pourquoi il se soumettrait, comme le disait le sophiste à Socrate, aux questions de son interlocuteur : ce serait abdiquer à peu de frais, se coucher devant l'adversaire sans aucune raison. Il ne veut se soumettre ni à la question, ni à la raison. L'important c'est de maintenir l'apparence d'un raisonnement cohérent de de donner des exemples ou histoires qui frappent l'imagination et laissent de côté la réflexion. Non qu'il n'en soit pas capable : il est en général intelligent et peut être profond et ne dédaigne pas quelques lectures philosophiques classiques, surtout si elles peuvent enrichir sa panoplie d'outils rhétoriques. Schopenhauer et ses stratagèmes pourront compter parmi celles-ci, notamment l’Art d’avoir toujours raison.

Il ne voit pas la parole comme un outil de travail sur soi mais comme une arme

Il ne voit pas la parole comme un outil de travail sur soi mais comme une arme, or le pouvoir comme la vie n'ont qu'un seul but : se développer, s'étendre, se perpétuer et au pire se maintenir en l'état et donc survivre. Ils ne se rend jamais, ne se livre jamais et c'est bien là son point faible. L’homme politique ne sait pas lâcher, laisser couler, contempler, voir, jouir de l'esthétique de la parole comme reflet de l'âme. Il ne veut pas s'arrêter, trop occupé qu'il est à attaquer ou défendre sa position. Il ne sait pas apprécier une belle objection à sa juste valeur : celle de permettre d'approfondir et de préciser sa propre pensée. Car sa pensée il ne la construit pas en présence des autres : il la livre déjà toute faite, sur étagères, prête à l’usage. Il l'aura empruntée à un leader d'opinion, un intellectuel ou un journaliste influent. Il choisit ses opinions au magasin puis les défend mais ne sait pas construire une pensée, seul ou collectivement.

 

 

Pour le faire réfléchir il faut d'emblée arriver désarmé : lui dire que l'enjeu n'est pas d'avoir raison mais de jouer un jeu où il n'y a rien d'autre à gagner que de produire des hypothèses construites qui aient du sens et de prendre plaisir à réfléchir.

Sa contribution peut alors être précieuse dès lors qu'il sort de sa posture de combat : une grande sensibilité pourra même affleurer et cela lui procurera un sentiment tout nouveau : celui d'être sans chercher à paraître.

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