L'homme pressé

23 février 2017 par jerome lecoq

Il est accaparé par ses nombreuses occupations, ses multiples obligations. Il aime à s'obliger. Même en dehors du travail il a toujours mille choses à faire : emmener les enfants au sport, faire lui-même du sport, faire sa feuille d'impôts, aller voir telle exposition. Même ses loisirs sont des obligations. Quand il fait une activité, il veut du résultat, il veut voir un résultat concret très rapidement, il lui faut de la valeur ajoutée autrement pourquoi y investir-il son temps si précieux ? Pour lui les détours, les chemins de traverse ne sont qu'une perte de temps pour flâneurs oisifs

Il n'aime pas la nonchalance, le non-échauffement étymologiquement, et lui s'échauffe beaucoup avec son rythme d'enfer. Il ne prend pas, il ne prend plus le temps de penser, il se contente de penser au temps. Il calcule, évalue, fait des projections, des estimations : il traite rapidement l'information et est efficace dans ses prises de décision.

il faut le séduire pour l'intéresser car il a fini par se désintéresser de ce qui ne lui apportait rien

Il ne laisse pas venir les choses pour les influer subtilement comme dans la sagesse chinoise : il planifie, agit et corrige le tir en fonction du résultat. ll est obnubilé par le résultat, le produit, l'effet, l'issuePeut importe comment fonctionne la machine l'important c'est sa performance, son utilité, sa productivité. Il ne s'intéresse pas aux détails ni au processus, il n'a pas le temps, pas les ressources mentales suffisantes. Le monde se bat autour de lui pour capter son attention et lui joue le plus souvent les indifférents : il faut le séduire pour l'intéresser car il a fini par se désintéresser de ce qui ne lui apportait rien.

Son accaparement par le monde le détache de lui-même pourrait-on penser : pourtant il n'en est rien et c'est plutôt son narcissisme que sa dispersion dans mille projets nourrit. A travers ses activités il se rassure, se divertit pour ne pas penser à l'inévitable phénomène : un jour il ne sera plus et ce pour l’éternité. Il pourrait aussi bien ne jamais avoir existé, le monde n’aurait pas été différent et il se passera éternellement de sa présence frénétique après sa disparition : quelle glaciale pensée.

Pascal dénonçait déjà en son temps ce grand occupé comme un grand diverti, un angoissé face à son être-pour-la-mort et qui tire son énergie débordante de cette angoisse même. Il le dénonçait parce qu'il ne s'occupait pas de l'important : se consacrer à son âme et à l'adoration de Dieu. Aujourd'hui il est plutôt valorisé : s'il est si occupé c'est qu'il doit être important, que les gens le demandent pour solliciter ses conseils ou profiter de ses talents.

Un talent qui lui manque justement est la capacité à se poser pour réfléchir sur le sens de ce qu'il fait, sur le sens des actions des gens qui l'entourent, sur ce qui anime les gens, la manière dont ils pensent. La précipitation est un danger mortel pour la pensée nous enseignait Descartes. Si vous lui demandez pourquoi il ne se pose pas il vous répond qu'il devrait le faire mais qu'il n'a pas le temps, il s'en occupera plus tard. Car son drame est qu'il à moitié conscient du côté vain de son affaire. Si vous lui demandez ce qu'il fera une fois qu'il aura accompli son projet, atteint le but à court terme qu'il poursuit à ce jour il vous répondra : je débuterai un nouveau projet. Le projet, ce terme lui sied tout particulièrement. Il y a longtemps que le présent n'est plus son monde : il vit dans le futur. C’est d’ailleurs pour cela qu’il a fait des enfants : ils sont une manière de se perpétuer dans le temps à travers le souvenir qu’ils auront de lui.

L'avantage est qu'il n'a pas le temps pour les regrets ni la nostalgie puisque le passé non plus ne l'intéresse pas étant déjà accompli et pour l'éternité qui plus est. Donc il n'est ni dans le ressassement, ni dans la rumination ce qui le préserve de la déprime, au moins partiellement. Vivre dans le présent c'est être insouciant or il est un être de soucis, il se soucie des choses et c'est d'ailleurs pour cela que c'est un bon professionnel : il est engagé dans ce qu'il fait, à condition toutefois qu'il se permette d'y consacrer le temps nécessaire, que sa concentration puisse se maintenir le temps suffisant pour produire des résultats. Il sait bien que certains résultats nécessitent de la patience, de l'abnégation, un renoncement à d'autres activités. Or il a perdu toute patience à force de jongler entre les activités : il attend des résultats de plus en plus immédiats et il produit des choses de plus en plus médiocres, futiles et éphémères.

Malgré son activité incessante il est passif, à la traîne, c'est un suiveur

Ce n'est pas nécessairement sa tendance de fond d'ailleurs mais il suit le mouvement général de la société, de ses clients notamment, toujours plus volatiles, instables, infidèles et prompts à vous abandonner à la première déception. Tels des enfants gâtés les clients ne supportent pas la moindre frustration, assurés qu'ils sont de trouver mieux ailleurs si un fournisseur leur fait défaut. Alors il suit le mouvement : malgré son activité incessante il est passif, à la traîne, c'est un suiveur. D'ailleurs s'il était leader il aurait le courage de se créer des espaces pour la réflexion détachée, solitairement ou en groupe. J'ai un jour lu que tous les grands leaders s'imposent des moments de retraite spirituelle afin de faire le point sur leur vie, sur leurs priorités.

Notre homme accaparé ne fait pas cela, pour une raison simple : à l'instar de la nature, il a horreur du vide..Il sait qu'en s'arrêtant il ne pourra contempler qu'un grand vide et il a peur d'y être aspiré à jamais, d'être annihilé purement et simplement. Or le rien ce n'est pas rien pour lui. Alors il continue tête baissée en se disant qu'un jour peut-être....Il remplit sa vie avec des moments d'activité.

Nous le faisons tous à plus ou moins grande échelle, nous aimons et peut-être même avons nous besoin de remplir notre vide. Mais lui ne veut même pas en entendre parler, il est en plein déni de l'absurdité de la vie, ce qui serait pour le coup doublement absurde. Ce qui est pire que de prendre conscience de l'absurdité c'est ne pas vouloir en prendre conscience, ce qui est déjà une demie-conscience et donc une forme de mauvaise foi dirait Sartre et Pascal ne le démentirait pas (même en prenant la foi dans son sens religieux). Cet homme est un hérétique et un erratique : il adore le mauvais Dieu, celui du plein et de la dispersion et il erre dans les limbes des projets à démarrer ou à achever.

(Sur une idée originale de Cécile Faver)

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