Ils sont tellement gentils…

19 novembre 2017 par jerome lecoq

 

“Ils sont tellement gentils. Ils feraient tout pour vous être agréable. A condition, cela s’entend, que vous ne fassiez rien qui leur déplaise” (O. Brenifier)”
“They are so nice. They would do anything to please you. Under the condition, of course, that you don’t do anything that displease them. “(O. Brenifier)”

Je suis toujours quelque peu embarrassé avec les gens “très gentils”. Je ne parle pas de la gentillesse sincère, de la générosité non affectée qui vous attire spontanément vers certaines personnes. Je parle de cette gentillesse un peu trop appuyée, de cette sollicitude mielleuse que l’on voit chez certains commerciaux, certains membres de notre famille qui en font toujours “un peu trop”.

Car toute attitude affectée cache de la mauvaise foi qui s’ignore comme nous l’apprend Sartre avec son célèbre passage du “garcon de café”. Cette attitude cache en effet une attente implicite “ je suis gentil parce que j’attends quelque chose de toi”. Ce quelque chose que le “tellement gentil” attend peut-être de plusieurs ordres : cela peut-être justement d’être reconnu comme gentil, identifié comme bienveillant, sympathique afin de se faire bien voir par la bonne société. Tout questionnement en retour sur ses intentions par la personne objet de cette gentillesse sera perçue comme offensante ou déplacée et le “tellement gentil” ne manquera pas de montrer des signes ostentatoires de son indignation à l’idée qu’il puisse se comporter comme cela par intérêt.

Cela peut aussi être parce que le “tellement gentil” attend une faveur précise en retour, un échange commercial ou un don. C’est la gentillesse du vendeur qui brosse son client potentiel dans le sens du poil. Désintéressez-vous de ce qu’il a à vendre et sa gentillesse de mise partira aussitôt. Le problème avec le tellement gentil est que sa gentillesse est conditionnée par le fait que vous “le respectiez”. Or ce qu’on appelle respect, comme justement dans l’expression “tenir en respect” c’est de ne pas poser trop de question, de ne pas être intrusif et ne pas mettre son interlocuteur à l’épreuve de lui-même, ce qui est justement le cas dans le questionnement de Socrate. Socrate n’est pas gentil, il est généreux, il est magnanime mais il est aussi ironique et peu respectueux des conventions sociales et de la politesse, il “mouille la chemise” avec son interlocuteur et ne lui laisse pas un moment de répit. L’entraîneur sportif n’est pas gentil, il ne veut pas vous être agréable ni répondre à vos demandes : il n’a rien à vous vendre (ou bien il l’a déjà fait) mais il veut vous faire travailler, vous montrer les problèmes afin de vous faire progresser dans la discipline qu’il enseigne. Le maître zen non plus n’est pas gentil puisqu’il enseigne à coups de bâton sur la tête. Mais il enseigne.

Le “tellement gentil” n’enseigne rien, sa gentillesse n’est qu’une manière de vous tenir à distance et d’obtenir de vous que vous n’alliez pas y regarder de trop près derrière sa sollicitude par trop appuyée, il ne vous veut pas de bien parce qu’il ne veut rien donner mais veut d’abord recevoir de la considération, de la reconnaissance, de l’amour, des faveurs, de l’avancement social ou de l’argent. Alors oui évidemment la gentillesse n’est pas un défaut, mais elle est de ces qualités qui se jauge à sa modération et sa discretion.

Dans: Aphorismes