Ils veulent des réponses pour éviter de penser

4 octobre 2018 par jerome lecoq

"Pour eux, les réponses répondent. Il n'y a plus rien à faire. Ils peuvent enfin se reposer. Ils ne réalisent pas que les réponses sont des pièges pour la pensée. Sables mouvants où les idées s'enlisent, pour ne plus jamais revenir." (O.B.)

Nous voulons tous des réponses à nos questions. Cela nous rassure, cela nous comble, nous ôte notre angoisse. Pour un temps. Mais pour un temps seulement. Il n'y a rien de mal à donner une ou des réponses pour peu que nous n'en faisions pas des portes scellées qui viendraient à jamais engloutir la question qui les a générées. Une réponse doit aussi être une ouverture et un appel à d'autres questions, afin de poursuivre le dialogue. Une théorie n'est jamais venue clouer le bec à une question, sauf si elle montre que la question était mal posée.

Ceux qui se satisfont des réponses sont ceux qui cherchent à se débarrasser de la pensée, de même qu'un étudiant qui répond à une question pour un examen veut se débarrasser de la question pour passer à la suivante et finir le plus vite possible. Aussitôt l'examen passé, question comme réponse seront oubliées. Ils veulent passer à autre chose, ils sont pressés car pour eux questions et réponses sont une affaire de savoir, de connaissances : les réponses sont utiles parce que leurs questions sont pratiques. La réponse est une solution à un problème et la solution dissout le problème comme de l'eau dissout de l'aspirine effervescente. Plus de question une fois que la solution est venue la clore. Prenons une question  par exemple : pourquoi les êtres humains font leur propre malheur ? Une réponse pourra être "parce qu'ils ne se connaissent pas et cherchent des choses pour leur bonheur qui ne les satisferont jamais". Celui qui s'arrête à cette réponse n'est pas très curieux parce que cette réponse a plusieurs problèmes, comme toute réponse. Il faut reconnaître quand une réponse apporte des éléments nouveaux sous forme de concepts et ne pas nier l'apport de la réponse sous prétexte qu'elle ne serait pas parfaite, là n'est pas notre propos.

Mais nous sommes quotidiennement confrontés à des gens qui prétendent apporter des solutions à des problèmes : ils ne veulent pas vous faire penser ils veulent vous faire consommer parce que c'est leur intérêt même s'ils se prétendent désintéressés. Ils ne s'intéressent pas à la pensée, ils veulent éteindre les questions et les dissoudre dans la consommation que constitue la réponse. On ne se pose plus la question de savoir si la terre est ronde ou plate, on le sait et la science éteint un certain nombre de questions. L'aspect infini, instable, toujours en mouvement d'un dialogue est certes insupportable pour qui veut arrêter la pensée pour se reposer.

Celui qui attend des réponses définitives à ses questions cherche une information, une aide, une réassurance. Mais pour ce genre de questions il y a Internet ou les profs ou les experts. La connaissance n'est plus très importante puisque les robots peuvent nous la fournir à la demande. Celui qui attend ces réponses demande un service, il est un client qui cherche un fournisseur.

Mais ce type de question est à sens unique : seul le demandeur apprend quelque chose tandis ce que le fournisseur ne fait que se répéter et se mettre en valeur peut-être. Celui qui veut ces réponses veut se rassurer momentanément. On pourrait même lui fournir toutes les réponses à l'avance peut être serait il ainsi satisfait. Il n'aurait plus qu'à exécuter, à appliquer sans penser, comme un robot ou un logiciel.

Les questions intéressantes sont celles qui permettent de s'interroger mutuellement et pour lesquelles personne n'a a priori de meilleure réponse qu'un autre : ce sont des questions pour entraîner notre capacité à penser et pas pour nous stopper dans notre élan créatif et réflexif.

Ce sont des questions dont les réponses permettent de poser de nouvelles questions et pas de celles dont on peut s'exclamer : "je suis absolument d'accord", ni l'inverse d'ailleurs. Ce sont des réponses qui nous poussent à nous questionner nous-mêmes et notre rapport au monde et pas à nous endormir en "refermant le dossier". Ces réponses doivent être des fenêtres et pas des boîtes. Le problème n'est pas de répondre à une question mais de croire que la réponse vient clore  la réflexion.

Il faut apprendre la frustration de ne pas tout comprendre, de se satisfaire de ce qu'on a compris et d'en faire quelque chose malgré tout.

Les pires sont les réponses qui répondent par un long discours : vous êtes noyé sous un flot de paroles et ne savez pas démêler l'essentiel de l'accidentel, alors que le répondant a l'impression de vous avoir fait une faveur en vous répondant longuement. Il vous a "tout dit", il a fait les questions et les réponses pour vous, vous n'avez plus qu'à recopier ses paroles pour être le plus intelligent.

Répondre par de longs discours est en fait une forme de complaisance avec soi-même : on se gargarise de son propre savoir, de ses propres connaissances et de ses réflexions dont on n'imagine pas qu'elles puissent être critiquées ni questionnées : de toutes façons on ne sait plus sur quoi questionner ou objecter. On n’oserait pas prendre un petit bout d’un si bel édifice, pourquoi ce bout plutôt qu’un autre ?

Ce serait un manque de respect de faire une objection à quelqu'un qui  veut vous rassurer n'est-ce pas ? Il est si gentil, si généreux, si savant, si magnanime de se mettre à votre portée quand il pourrait tranquillement rester dans les nuages confortables de la connaissance.