La bienveillance, nouvelle religion ?

21 avril 2016 par jerome lecoq

La bienveillance est brandie partout comme un étendard pour apaiser les conflits sociaux. Ce faisant elle pousse à fermer les yeux sur les vrais problèmes qui en sont le ferment.

Après le culte de la performance individuelle, de la productivité, du développement personnel dans toutes les directions je vois ça et là des voix qui s’élèvent pour demander un ralentissement, voire une décroissance, un retour à la valorisation du faible, du fragile, du vulnérable. Elles aspirent un « retour » à la douceur contre la brutalité du monde des affaires et de la compétition en général, de la bienveillance contre les pulsions agressives, de la « communication-non-violente contre une communication supposée violente par nature.

 Certes nos parents (je suis quarantenaire) ont connu le “Flower power” et le “peace and love” mais le mouvement aurait semble-t-il fait long feu, probablement en partie pour abus de substances hallucinogènes. Mais ce qui est nouveau ici c'est que ce "mouvement" gagne également les couches "productives" et compétitives de la société. Ce sont des patrons, des travailleurs indépendants, des hommes engagés dans le vie économique, intellectuelle et sociale de leur pays, eux-mêmes souvent formés à l'école élitiste de la République, qui prônent une espèce de marche arrière ou au moins de surplace temporaire.

Est-ce un effet de mode ou une conséquence d'un système poussé jusqu’à ses limites ? Est-ce un mouvement philosophique ou spiritualiste ? Il manque en tous cas d'un chef spirituel, d'une personne capable de théoriser, de conceptualiser la revendication sous-jacente, le mal-être ou le mal-vivre qui en est la source. En effet pourquoi voudrait-on de la douceur, de la bienveillance s'il n'y avait d'abord violence et malveillance ?

 Mais que peut-il naître de ces contraires ? Va-t-on assister à un retour du religieux ? A une autre forme de religion laïque ?

Ce que j'ai personnellement remarqué c'est que ce sont les personnes qui se recommandent de la bienveillance qui possèdent en général beaucoup de violence en elle. Elles veulent plus de liberté d'expression, de créativité, de spontanéité. Elles oublient seulement que la liberté n'est telle que si elle se soumet à sa propre loi (c’est ce que Kant appelait l’autonomie). Or ces personnes ont « foi en l'homme » prétendent-elles, prônent les valeurs humanistes et collectives du fameux "vivre ensemble" mais oublient de se donner leur propre loi. Elles ne veulent aucune contrainte, elles ne veulent pas qu'on leur montre des problèmes : pour elles il n'y a que des solutions. Penser pour ces personnes, c'est se concentrer sur le positif, c'est se débarrasser du négatif. Or ne pas voir le problème c'est tuer toute pensée comme le diraient la plupart des philosophes et c’est se soumettre à la violence de ses propres impensés.

 Par exemple je faisais récemment une « consultation philosophique » de couple et le mari me disait qu’il ressentait comme assez violent mon questionnement « socratique ». Sa femme ne comprenait pas et trouvait au contraire que ce n’était pas violent et qu’il se trompait.

J'ai alors dit à sa femme : « Vous rendez-vous compte de la violence que vous faites à votre mari ? Vous êtes en train de nier le sentiment de violence qu'il a ressenti en mettant en avant votre propre sentiment et vous l’érigez en valeur objective. Vous niez sa subjectivité pour la remplacer par la vôtre. N'est-ce pas une forme d'annihilation ? » La jeune femme me trouva également violent je suppose, en tous cas elle protesta mais n’argumenta pas.

 

Or le problème avec la violence ce n'est pas qu'elle fait mal, qu'elle blesse voire qu'elle tue, puisque même tuer peut-être légitime moralement dans des circonstances particulières. Non le problème c'est qu'elle est arbitraire, elle surgit sans nécessité objective, elle n'est soumise à aucune loi autre que notre pure subjectivité : on est violent parce que ça nous soulage, c'est une manière de mettre fin à une situation qui nous dérange pour laquelle nous nous sentons impuissants. Il ne s’agirait pas de passer de Charybde en Scylla et de nous soulager avec de la bienveillance.

Si la violence doit être combattue, c'est qu'elle prétend résoudre les problèmes mieux que par la raison, alors qu’elle est une faiblesse du sujet qui renonce à la raison, qui renonce à sa propre loi. La violence est pure liberté du sujet, pur dérèglement des sens sans limites. D'ailleurs la violence se déchaine jusqu'à ce qu'il ne reste plus que des cendres et qu'elle tombe d'elle-même faute de combustible.

J’ai remarqué que les personnes qui prônent la bienveillance comme un étendard sont prêtes à la faire passer avant la raison, le cœur avant l’esprit. Elles ne se rendent pas compte, derrière leurs bons sentiments, qu’elles ouvrent un boulevard pour la violence. Elles oublient que la violence est une donnée fondamentale de l’être humain et que ce n’est pas en prônant son contraire que l’on pourra l’extirper. Il n’y a d’ailleurs rien à extirper, il y a juste à raisonner.

Commentaire de fugier

31 mai 2016 à 01:57 PM

Je suis férue de non -violence, c'est à dire de bienveillance, ayant longuement cherché une philosophie qui engloberait tout le vivant. Votre article ouvre à la réflexion. A l'ouverture totale, pour la faune, la flore, l'humain et le tout qui nous relie. Dans un monde devenu mégalomane, chercher un peu de bienveillance fait du bien. C'est la non violence de Gandhi, la vraie ""religion"" qui englobe toute recherche humaine non sectaire et ouverte.
Voilà en gros, je pense qu'elle peut aider grandement l'homme à mûrir, il faut rechercher une nouvelle piste de vie, nous recadrer dans l'environnement global qui nous anime, c'est pour tout le monde, toutes les croyances ou non croyances. Merci encore.

Commentaire de noyrigat

20 juillet 2016 à 12:09 PM

"La violence est une donnée fondamentale de l'être humain" ! Et surlignée en gras, comme pour graver dans le marbre cette fatalité... Voici une bien curieuse assertion, celle d'un philosophe, praticien émérite de la sagesse...
La violence comme toute autre caractéristique de basse intensité n'est que l'aspect dénaturé de la conscience humaine non évoluée. Elle n'est pas l'expression d'une tare indélébile propre à la nature et à l'évolution des espèces sauce darwinienne. Elle est l'expression de la peur, celle de l'être séparé, fragmenté, divisé, ce que les conditionnements divers institutionnels comme religieux entretiennent avec perversité.
La donnée fondamentale de l'être humain est l'AMOUR, seule raison d'être du vivant au sein de l'Univers.
Bel été.

Commentaire de Félix

20 juillet 2016 à 01:14 PM

@fugirr : Gandhi n'est pas si non violent que ça, voyez vous la violence dans le fait de faire la grève de la faim ?
@Jérôme Ton article est certes intéressant mais tu tombes selon moi dans une certaine complaisance de la pensée en rabâchant un thème maintes fois traité en pratique philosophique. Tu pointes en effet cette bienveillance ambiance qui n'est en réalité pas si bienveillante qu'elle le prétend mais tu ne vois pas qu'il y a une autre forme de bienveillance qui a du sens, ne rentrant pas dans les paradoxes que tu décris. Si cela t'intéresse je suis disposé à t'en parler.

Bonne journée à toi Jérôme.
Félix

Commentaire de Camille Fantini

20 juillet 2016 à 02:17 PM

l'être humain n'est qu'un tissu de force contradictoires dont la multiplicité détermine notre degré de bonté et de malveillance, disait Nietzsche.
Des phases de chaos entrecoupées de périodes florissantes rythment l'ondulation du monde depuis la nuit des temps.
Dans cette période actuelle que traversons, marquée par la montée en puissance d'une société civile de plus en plus incivile, je pense que l'ouverture de ce genre de raisonnement axé sur l'altruisme et la bienveillance arrive à point nommé. Les mots sont des armes, des pistolets chargés que nous devons brandir comme des drapeaux pour transformer l'infiniement petit en infiniement grand... Merci pour ce moment de réflexion partagée.

Commentaire de Damien Malène

20 octobre 2016 à 07:44 PM

Très intéressant article sur une de ces multiples révélations ultimes qui traversent les univers relationnels.

Des thèmes tels que la communication non violente fleurissent depuis quelques années. Ceux sur la bienveillance, le management bienveillant, dans le champ des organisations, commencent à occuper l’espace des réseaux sociaux, conférences et formations, principes de coaching etc., depuis peu.

Mouvement de fond ou effet de mode ?
Personnellement je pense que c’est un effet de mode qui prend sa source dans des positions de ses promoteurs en réaction avec l’outrance des paradigmes qui régissent les sociétés occidentales. Paradigmes dont l’armature est porteuse de violence. Armature constituée de valeurs et d’idéaux tels que le succès, la réussite, l’efficacité, le temps court, la rapidité, le paradoxe qualité plus productivité et quantité, la simplification dans la transmission de choses elles-mêmes de plus en plus complexes, l’agressivité commerciale, être le premier, etc., etc.
Effet de ces modes, dont le flux se renouvelle sans cesse et avec une périodicité de plus en plus courte, et qui obéissent elles-mêmes aux mêmes paradigmes : le succès exige que chacun se différencie des autres pour se faire remarquer, et aujourd’hui c’est la « bienveillance » qui est le facteur différenciateur. Demain ce sera …
Dans le domaine économique et social on a inventé l’alter mondialisme, l’association Attac (qui s’impose elle-même par la violence) pour contrer le néo-libéralisme économique outrancier, Dans les domaines social et sociétal ce qui lui fait pendant c’est cette mode de la pensée ( ?) non-violente et de ce qu’elle produit, attitudes et comportements…
Mais alors qu’elle existe et est promue depuis plus de 2000 ans dans la religion chrétienne on va la chercher à l’Orient dans des références à Gandhi, au moine M. Ricard, au Dalaï Lama et à quelques autres. Cela lui donne son aura de vérité incontournable et chaque marketing man (ou woman) la met à sa sauce.

Ceci dit, il y a quelque chose que l’on a découvert et théorisé il y a plus d’un siècle, que l’on a mise à jour dans la clinique, et dont on s’aperçoit qu’elle existe depuis la nuit des temps. C’est que la violence, dont l’agressivité est une des formes, est inhérente à l’être humain. La pulsion qui la produit est ambivalente et couvre les deux versants de la relation à l’autre (ou aux choses) : l’amour et la haine, la vie et ce qui la construit et la propage, la mort et la destruction qu’elle signe.
Pour la psyché, l’Autre peut être un objet d’amour et l’autre, le semblable, peut être un autre gênant : il me prend le grand Autre, il m’empêche de vivre, il faut le détruire, archaïquement dans les actes, mais aussi par la pensée, par la parole. L’éducation fait refouler dans l’inconscient ces poussées et les désirs qu’elles soutiennent et elles sont méconnues, ignorées comme telles.
Mais on sait que la pulsion est indéracinable, elle trouve sa source dans corps, dans la physiologie. Le refoulé remontera toujours à la surface sous des formes les plus variées porteuses dans l’acte ou signifiantes symboliques de violence. La croyance et le militantisme pour cette nouvelle religion de la bienveillance n’est qu’une autre manière de refouler et d’ignorer cette violence dont on est porteur.
Croit-on grâce à cette nouvelle philosophie des relations pouvoir vivre des relations, une communication, un management édéniques dans les univers familiaux, d’entreprises, sociaux que nous fréquentons ?
Imaginer qu’on va pouvoir ficeler la violence, l’annuler, s’en débarrasser avec jugements moraux, remplacement par une pensée bien-pensante, par méditations, incantations ou formations et autres coachings appropriés est une belle illusion, sympathique mais peu réaliste …
Une belle illusion qui pour l’instant ne profite, à une extrémité, qu’aux intérêts de marchands de nouveautés, et à l’autre à quelques hippies neo-postmodernes vivant dans des univers parallèles.

Commentaire de Florence

21 octobre 2016 à 08:00 PM

Merci Jérôme pour votre article - intéressant et bousculant ;))
Je rejoins les commentaires de noyrigat et felix.
Et pour moi l'opposé de la bienveillance n'est pas la violence.

Commentaire de Olivier

19 février 2017 à 04:42 PM

Votre article m'a surpris en associant bienveillance et négation des problèmes, en opposant bienveillance et violence. Je ne comprends pas cette association et cette opposition que je ne fais pas miennes. Je vois la bienveillance comme l'absence de jugement a priori, condition nécessaire à mon sens pour permettre à la raison d'analyser un problème, d'en comprendre les ressorts profonds pour permettre ensuite une action efficace, action qui peut être une violence raisonnée.
Vous voyez, au contraire de vous, je vois la bienveillance comme la condition de la résolution efficace des problèmes et la garantie de ne pas céder à une violence spontanée et irréfléchie.