La bonne élève

5 décembre 2016 par jerome lecoq

Elle veut toujours donner La bonne réponse, la réponse la plus intelligente et souvent la plus compliquée parce que ce qui est intelligent est rarement simple, pense-t-elle. Mais comme nous ne sommes plus à l'école et qu'à une question il y a souvent plusieurs réponses elle hésite beaucoup. Elle a plusieurs idées en même temps qui se chevauchent et a du mal à les trier et à s'engager dans une sans être sûre. Car elle n'a plus le regard rassurant du professeur pour lui indiquer qu'elle est sur la bonne voie. Alors elle déploie des stratégies pour placer le plus de réponses possibles en une seule, ce qui la rend confuse. En classe, sa place était claire, elle était la première ou parmi les premières. Dans la vie ce ne sont plus les professeurs qui la jugent, qui l'évaluent mais son chef, ses collègues, ses employés ou ses collaborateurs. Les critères d'évaluation sont flous, le corpus de connaissances changeant et informel, les relations sont à plusieurs niveaux et les examens et concours souvent officieux.

 

Elle souffre de ne pas retrouver la même structure réconfortante du pouvoir qui la plaçait en pôle position : celle de qui sait répondre aux questions, qui a compris la leçon et est performant dans la restitution du cours. La philosophie n'était pas sa matière forte car il lui fallait prendre des risques, s'engager sans que les figures d'autorité ne lui soient forcément d'un grand secours.

Elle a fait de brillantes études et a une puissance de travail considérable qui en fait une collègue efficace, rapide et performante. Elle mène sa carrière tambour battant pour peu qu'elle ait choisi un environnement dans lequel ses qualités de bonne élève sont valorisées. Elle sait se conformer aux contraintes, elle le fait depuis qu'elle est toute petite, elle fait bien ses devoirs, emmène des dossiers chez elle le week-end même si elle doit aussi s'occuper de ses enfants. Elle ne manque ni de courage ni d'abnégation ni d'intelligence. Elle est bien adaptée à son monde.

Son habitude de tout comprendre vite la rend impatiente avec ceux qui sont plus lents et elle devient rapidement rigide lorsqu'elle sent que la situation lui échappe. Ralentir lui est difficile, elle a besoin de ce foisonnement perpétuel autour d'elle, elle n'aime pas beaucoup qu'on s'arrête sur ses mots pour la ramener à elle-même. Assez paradoxalement elle peut avoir une image d'elle-même déficiente, car elle a toujours dépendu du regard d'autrui pour se donner une valeur : celui de l'école, de ses supérieurs, de ses amis. Or sa vie personnelle est peut-être en friche parce qu'elle a rencontré un homme pendant ses études qui ne s'est pas révélé à la hauteur de ses espérances. Son premier grand échec.

Maintenant ce sont ses enfants qui comptent pour elle et elle leur consacre beaucoup de temps en dehors de son travail. Elle tient à leur faire faire de nombreuses activités car comme ce fut le cas pour elle, la pire chose au monde est de s'ennuyer et d'entr-apercevoir le vide de l'existence. Ses enfants, très éveillés, la font quelque peu tourner en bourrique car ils savent sur quel levier appuyer. Elle leur donne trop d’attention en répondant à leurs questions au lieu de les faire réfléchir, car les enfants posent souvent des questions pour attirer l’attention sur eux. Elle fait comme ses professeurs.

Oh certes il n'est pas question qu'ils ne fassent pas bien leur devoir mais elle a du mal à dialoguer avec eux autrement que dans un rapport affectif où elle leur donne ce qu'ils veulent. Et quand vraiment ils dépassent les bornes elle redevient rigide, s’agace et leur crie dessus, ce qu’elle regrette par la suite. Elle cède à leurs caprices et ils lui mènent la vie dure, sans parler des relations déplorables qu'elle entretient avec son ex-mari qui ne se gêne pas pour lui casser du sucre sur le dos en présence de ses enfants. Elle se demande parfois comment elle a pu être aveugle à ce point en faisant des enfants avec ce type qui était un bon élève aussi...puis elle passe à autre chose.

Elle, en bonne mère, ne se laisserait jamais aller à une telle facilité même si elle n'en pense pas moins. Une de ses grandes qualités est sa discrétion et son respect des conventions sociales. Elle est polie, très polie, respectueuse, n'étale pas ses sentiments en public.

Sa rigidité ressort fréquemment et elle peut avoir des réflexions méprisantes et cassantes lorsque les gens ne sont pas à la hauteur de ses attentes intellectuelles.

Sa rigidité ressort fréquemment et elle peut avoir des réflexions méprisantes et cassantes lorsque les gens ne sont pas à la hauteur de ses attentes intellectuelles. Cela elle ne s’en rend pas compte. Elle n'est pas généreuse avec les autres, ceux qui ne sont pas dans son cercle intime, et elle se méfie des gens en général. Si elle est arrivée là ou elle est ce n'est pas pour traîner avec des personnes qui n'ont pas fait de bonnes études ou qui parlent trop simplement. 

Elle recherche la compagnie d'autres gens brillants comme elle ou alors qui sont dans un milieu complètement diffèrent qui ne la pousse pas à la comparaison permanente. Si comparaison n'est pas raison alors elle n'a pas toute sa raison. Elle a le sens de la compétition plus que de la collaboration. Ses collaborateurs ont du mal à la suivre car elle foisonne toujours d'idées mais a tendance à se disperser. Elle crée de la déception autour d'elle, car elle ne peut pas être partout et est obligée d'abandonner certains engagements. Mais comme ils la savent rigide ils n'osent pas lui dire les choses en face, d'autant qu'elle saurait probablement donner le change pour se tirer d'affaire en compliquant les choses et "noyer le poisson".

Elle aime rajouter des mots, des expressions, a un vocabulaire recherché. La réflexion c'est la richesse des mots pense-t-elle. Elle n’a jamais envisagé la richesse du dépouillement ou de la réduction phénoménologique

Pour elle une affirmation non compliquée, simple, claire ne mérite pas que l'on s'arrête. Elle aime rajouter des mots, des expressions, a un vocabulaire recherché. La réflexion c'est la richesse des mots pense-t-elle. Elle n’a jamais envisagé la richesse du dépouillement ou de la réduction phénoménologique.

Elle a tendance à être superficielle car elle ne s'arrête jamais sur les choses simples : cela "va de soi" elle passe très rapidement dessus, sinon cela ferait perdre du temps, ce qu'elle déteste. L’approfondissement ce n’est pas sa tasse de thé : elle préfère multiplier les concepts et s’y perdre. C'est bien pour cela qu'elle se trompe souvent sur les gens.

 

 

Elle aime la nouveauté car cela lui fait de nouvelles choses à apprendre, comme une nouvelle leçon où elle va pouvoir montrer qu'elle est à la pointe de la connaissance.

Elle fonctionne beaucoup sur l'implicite, car elle a développé une seconde nature pour comprendre les codes et s'y mouler. Elle adore se mouler dans quelque chose de nouveau, dans un contexte différent, ce qui la rend plutôt à l'aise en société, y compris avec des gens qu'elle n'estime pas beaucoup. Elle sait se persuader qu'ils ont de la valeur même si elle n'irait prendre un café avec eux. Elle ne comprend pas comment font certaines personnes pour ne pas rechercher l'excellence. Comme elle ne comprenait pas les cancres ou les rebelles à l'école. Il pouvait cependant lui arriver de les envier secrètement. Ce serait bien finalement de ne pas toujours se sentir obligé de se conformer à ce que l'on attend de vous. Elle a en effet un statut de bon élève à défendre, de collègue brillante et ouverte, créative et performante.

Elle a du mal à se consacrer à autrui parce que pense-telle ce temps ne lui servirait pas à son propre développement. Elle n'envisage pas qu'elle puisse mieux se connaître à travers autrui car comment pourrait-on la comprendre de l'extérieur, elle qui est si compliquée et profonde ? Aussi sera-t-elle toujours insatisfaite des jugements posés sur elle, elle trouve cela réducteur : or elle veut progresser, avancer, s’épandre.

Le savoir lui permet de faire écran entre autrui et elle-même.

Si vous voulez connaitre ses défauts, demandez à ses enfants, ils savent bien qu'elle manque de confiance en elle. Mais la plupart des gens ne décèlent pas ce manque chez elle car elle s'est toujours réfugié derrière le savoir. Le savoir lui permet de faire écran entre autrui et elle-même. Si vous commencez à la questionner sur elle elle vous arrête sèchement en vous disant qu'elle n'aime pas la psychologie de comptoir ou que les choses sont "plus compliquées que cela ».

Elle se méfie des psychologues et des gens qui posent des questions dont la réponse nécessite une réflexion sur soi. Pour commencer ils n'ont pas fait d'études brillantes : aller en fac de psycho c’était pour ceux qui ne savaient pas quoi faire dans la vie, pour les médiocres. Ce n'était pas la Voie Royale, c'était la petite porte. Qu'est-ce que ces gens-là pourraient bien comprendre à ce qu'elle pense, encore moins à ce qu'elle est ? De toute façon elle ne veut pas voir ce qu'elle est, elle aurait trop peur de toucher le fond rapidement et d'être déçue. Elle aime à se voir comme un puits d'intelligence sans fonds.

Et pourtant elle se trouve bête parfois, banale, conventionnelle. Elle admire ces artistes, ces créatifs qui créent du nouveau intéressant à partir de rien. Alors elle a repris le piano que sa mère lui avait obligé d'apprendre à 5 ans. Avec plaisir cette fois, même si ses doigts se sont quelque peu rigidifiés l’âge aidant. Le temps, l’âge, la vieillesse, elle ne veut pas y penser. Comme beaucoup d'autres choses. Elle a développé cela pendant ses études : une aptitude à laisser de côté tout ce qui peut faire souffrir et n'est pas utile à court terme. Elle a bien fait un peu de philosophie mais y a plus vu un exercice de jonglage des concepts qu'une démarche existentielle. Pour cela elle verra plus tard. Après les concours.

 

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