La compétition : émancipation ou aliénation ?

1 juin 2021 par jerome lecoq

 

Exigence et élévation

La compétition peut être définie comme un système dans lequel des individus luttent les uns contre les autres en se mesurant sur des critères objectifs (ou faisant l'objet d'un consensus relatif, celui du domaine de la compétition) ou subjectifs qui les classeront selon leurs performances ou selon l’appréciation de leurs prestations par des “juges”.

L'injonction qui résume ce système est "que le meilleur gagne". La compétition est ainsi sensée produire un classement des meilleurs "candidats" en fonction de critères qui permettent de les sélectionner. La compétition peut être une finalité en elle-même comme dans le sport de haut niveau, son paradigme le plus formalisé, qui produit des champions et des performances ou un moyen de sélectionner des candidats pour des positions sociales, des postes en nombre limité : on sélectionne les meilleurs élèves pour l'entrée aux Grandes Écoles par exemple, ce qui d'ailleurs est une spécificité française (il serait d'ailleurs intéressant de se demander pourquoi) ou encore on sélectionne le "meilleur" candidat pour un poste dans une entreprise ou une administration.

Avant de se poser la question du rapport entre la liberté et la compétition, nous pouvons d’ores et déjà voir apparaitre un premier problème : celui de l'objectivité, de la pertinence et de la transparence des critères qui président à toute sélection de candidats dans un système compétitif. A partir du moment où une compétition sélectionne, donc exclut, et classe donc ordonne et hiérarchise, se pose la question de la légitimité des critères de sélection. Ainsi il parait légitime de sélectionner des candidats à une école d'ingénieurs sur des compétences en mathématiques et en sciences physiques, notamment. Par chance il est assez facile de comparer les résultats d'individus à une même épreuve de mathématiques.

Le sportif qui prépare une compétition ou l'étudiant qui prépare un concours met en place un programme d'entrainement intensif au cours duquel il va travailler des matières, des disciplines, des compétences en fonction d'objectifs de performance. Dans la plupart des cas il sera encadré, au sein d'un groupe (un club de sport, une classe, une promotion...) par un entraîneur, un coach ou un ou plusieurs professeurs (pour les CPGE[1] par exemple) spécialiste de son domaine qui veille à maintenir un niveau d'exigence seul susceptible d'élever le Sujet (d'où la notion d'élève) vers un niveau d’excellence adéquat. 

L'élève, comme son nom l'indique, s'élève vers un niveau de compétences, de performance, d'excellence qu'il ne possédait pas avant de commencer son entrainement : il apprend, se perfectionne, progresse, avance, s'améliore. Mais s'améliorer n'est pas encore s'émanciper : il faut encore considérer que celui qui augmente ses compétences, ses connaissances et sa maîtrise, se libère. Il se libère effectivement de son ignorance, il se libère de sa médiocrité, de son “naturel”. Même un élève avec de bonnes dispositions en mathématiques ou un sportif doué pour la natation ne pourra pas être naturellement performant. Pour cela un travail acharné est nécessaire : or le travail est traditionnellement un puissant facteur d'émancipation pour l'être humain depuis qu'il a été déchu du Jardin d'Eden où tout lui tombait naturellement dans les mains.

Motivation extrinsèque

On pourra cependant nous objecter que l'on peut très bien travailler, et même de manière acharnée, sans pour autant être dans un système compétitif qui oblige à une comparaison systématique des performances entre elles et c'est une objection tout à fait recevable. Et il est vrai que l'on peut prendre l'exemple des artistes qui sont portés par leur art, leur volonté de créer, sans qu'aucune notion de compétition ne les y pousse. Ils trouvent en eux-mêmes, de manière intrinsèque, la motivation, le désir, la volonté de se perfectionner dans leur art et de développer un style, d'explorer une idée ou un thème, un sujet. Cela nous permet de voir la différence entre deux types de motivations : la motivation intrinsèque et la motivation extrinsèque. Dans la compétition, la motivation est extrinsèque : on est avant tout motivé par l'atteinte d'un objectif qui est en général celui d'un classement. L'objectif du compétiteur est toujours d'être le meilleur par rapport aux autres, à la limite peu importe la discipline. En matière de compétition, comparaison est raison.

Cela peut être une motivation très forte pour s'extraire de sa condition (comme le fils d'ouvrier qui faut intégrer Polytechnique ou l'ENA), pour se faire reconnaitre par des pairs qui partageront un "stigmate de prestige" pour le reste de leur existence parfois, pour susciter la fierté de ses parents

Dans le cadre des Grandes Écoles par exemple, la compétition est le moyen par lequel l'Etat donne sa chance à des jeunes talents, en testant leur talent et leur force de travail qui seuls pourront les faire réussir aux examens. L'intention de départ est de donner sa chance à tous, indépendamment de leur condition sociale, afin de recruter les meilleurs ingénieurs d'une classe d’âge (pour qu'ils puissent renforcer l'armée de Napoléon initialement mais ceci est un autre problème). La compétition est donc le moyen par lequel des jeunes gens peuvent s'émanciper de leur condition sociale par les études en se retrouvant en théorie sur un pied d'égalité avec les jeunes gens issus de milieux sociaux plus favorisés, "bourgeois".

Lorsque l'on rentre en concurrence avec les autres on se confronte nécessairement aussi à soi-même, à ses propres faiblesses qu'il s'agit de travailler ou de contourner, à sa capacité à faire des sacrifices de moments de plaisir au profit de son travail. La compétition offre des moments assez violents de doutes sur soi-même : on se voit par exemple loin derrière les autres, on se dit qu'il y aura tellement de travail à fournir pour arriver au niveau requis qu'on se demande si c'est même la peine de s'aligner au départ de la course. La compétition nous oblige à faire le bilan de nos compétences afin de déterminer l'ampleur du travail à fournir, les priorités sur lesquelles se concentrer, les premières étapes à franchir. Elle nous met cruellement nos manquements, nos lacunes, nos faiblesses, notre ignorance voire notre stupidité en miroir.

Pour surmonter cette "dépression" initiale et trouver la force de continuer, il est clair qu'il est nécessaire d'avoir une motivation sans faille. Comme nous l'avons dit, la compétition est une motivation extrinsèque. Donc soit on est motivé parce qu'on est un compétiteur dans l'âme i.e. que nous trouvons dans le fait de se mesurer aux autres la raison de notre existence (ce qui parait quelque peu aliénant comme moteur existentiel mais nous en reparlerons) soit parce que l'on sait que le concours auquel nous voulons nous présenter nous donnera accès à quelque chose que nous voulons intensément. Or pour vouloir intensément "faire l'ENA" par exemple, il faut avoir été l'objet d'une certaine forme de conditionnement

A ce moment on peut légitimement se demander si la compétition n'est pas elle-même la continuation d'un conditionnement initial et que, loin de nous libérer, elle ne fait que nous maintenir dans un système dans lequel notre motivation vient toujours d'une pression extérieure.

Il n'en reste pas moins que l'entrainement lui-même constitue une épreuve pour soi-même mais qui est peut-être d'autant plus difficile à supporter qu'elle ne traduit pas la volonté propre du Sujet de se mettre “face à lui-même”. De plus, même s'il est vrai que la compétition nous livre à nous-même et nous permet de découvrir nos forces et nos faiblesses, elle n'est pas non plus un travail de connaissance de soi dans la mesure où les faiblesses ne sont pas réfléchies en tant que telles mais simplement gérées afin d'obtenir le meilleur résultat au concours. Ce type de compétition est une compétition essentiellement utilitaire où les objectifs entièrement subordonnés à l'épreuve qui permettra de délivrer le sésame, le classement qui permettra d'intégrer l'école, la performance qui permettra de gagner la compétition.  

Mais ne jetons pas le bébé avec l'eau du bain : la compétition apprend à s'évaluer ponctuellement sur des dimensions précises par rapport à ses pairs, elle permet ainsi de "savoir où on en est" dans la maitrise d'une discipline par exemple, de maintenir un niveau minimum d'exigence que nous aurions tendance à perdre si nous procédions à une auto-évaluation. Autrui comme juge et concurrent bénéficie toujours de l'altérité radicale qui nous permet de nous voir de l'extérieur sans complaisance. Sans l'aiguillon de la compétition on prend le risque de devenir complaisant, de s'endormir sur ses lauriers. 

Par ailleurs, notamment en ce qui concerne les compétitions sportives, il y a toujours des règles de fair play à respecter et des règles du jeu tout court : une compétition est un système avec des acteurs, des règles, des usages, une histoire.

En ce qui concerne le sport d'équipes, la compétition avec les autres équipes renforce la coopération et l'entraide au sein des membres d'une même équipe. Comme chaque équipe doit être la plus performante face aux autres équipes, les équipiers doivent trouver l'organisation la plus efficace, en mettant chacun aux bons postes ce qui implique de connaitre les forces et faiblesses de chacun afin que les postes soient en adéquation avec les compétences. De plus, afin d'être performante, l'équipe doit savoir avancer de concert, se coordonner rapidement ce qui implique une communication fluide et authentique sans enjeux de pouvoir venant paralyser les relations par des conflits larvés ou ouverts. Ainsi le travail en équipe dans un environnement compétitif permet-il d'intégrer des personnalités solitaires et individualistes et de les ouvrir à la coopération, au souci d'autrui voire au sacrifice, ce qui n'est pas un comportement naturel pour ces personnalités. En sortant d'eux-mêmes ils s'ouvrent à une nouvelle réalité et peuvent déployer de nouvelles aptitudes, adopter de nouveaux comportements qui enrichissent leur personnalité et en font des individus plus ouverts, plus généreux et attentifs aux autres. Nous pouvons appeler cela une forme d'émancipation par la dynamique de groupe.

Nous avons vu donc que la compétition avait des vertus émancipatrices en ce qu'elle permettait, lorsqu'elle était organisée au niveau d'un Etat, de donner la possibilité à des jeunes de s'élever à un niveau d'exigence qui leur donnait accès à des études supérieures et leur permettant de faire partie d'une élite méritocratique auquel leur statut social ne les prédestinait pas. Nous avons également vu que la compétition permettait de se confronter à soi-même, de faire un bilan de ses compétences par rapport aux autres, et d'entretenir une dynamique de travail et de sacrifice, à condition que le Sujet soit suffisamment motivé pour jouer le jeu de la compétition qu'il a choisie. 

Il nous faut maintenant aborder le revers de la médaille, c'est à propos, et voir quels peuvent être les effets délétères de la compétition sur un esprit qui naturellement est autant porté à l'individualisme et à l'égoïsme qu'à la coopération et à l'entraide sociale.

Exclusion et indivdualisme

Tout d'abord, et par nature, toute compétition produit beaucoup plus d'exclus que d'inclus. Il n'y a que les trois premiers qui sont mis en valeur dans le sport individuel (le podium).

Ceux qui "échouent au pied du podium", qui ne sont pas "admissibles" ou pas "admis", qui ratent, qui sont recalés. Rater n'est pas un problème quand ce ratage n'est pas internalisé comme un échec existentiel et qu'il ne vous marque pas à vie. Or dans une société très marquée par la compétition scolaire par exemple, celui qui constamment voit autour de lui des personnes qui sont estampillées ENA, HEC ou X et n'en fait pas partie, celui-ci est constamment ramené insidieusement à son échec, même si ce qu'il a par ailleurs réussi est tout à fait méritoire. Un système élitiste produit nécessairement beaucoup plus de perdants que de gagnants, à moins que chacun puisse trouver "compétition à sa taille", à moins que chacun puisse avoir l'occasion de rentrer dans la compétition pour laquelle il a des chances raisonnables de gagner ou en tous cas de compter parmi les meilleurs. Ainsi, afin d'être un bon perdant il faut cultiver une certaine distance avec ces compétitions qui ne font que procéder à une évaluation d'un niveau à un instant “t” et ne pas sous-estimer par exemple la part de chance et de forme physique qui entrent en jeu dans toute réussite ou échec à une compétition ou un concours.

Mais le danger n'est également pas absent non plus pour les gagnants. Pour eux aussi le risque est qu'ils essentialisent leur titre, qu'ils se croient ontologiquement supérieurs parce qu'ils ont réussi à 20 ans tel ou tel concours et considèrent finalement que le reste sera facile et qu'ils peuvent se reposer. On constate par exemple des phénomènes de sur-confiance dans les CODIR au sein desquels plusieurs personnes font partie des mêmes écoles ou des mêmes types d'école : persuadés de l'excellence de leurs collègues du fait de leur pedigree ils tombent dans la complaisance et ne critiquent pas le dirigeant. Des décisions assez stupides sont prises par conformisme et complaisance et nuisent à l'organisation dans son ensemble. On peut également retrouver ce phénomène au niveau individuel dans une certaine forme d'arrogance, de suffisance et de sur-confiance qui touche ces élites qui se croient tout permis dans leurs comportements privés notamment lorsqu'il s'agit d'hommes à l'égard des femmes, ce qui ne fait qu'amplifier les phénomènes de machisme. 

Par ailleurs ce type de compétition standardisée, formatée, normée et ritualisés favorise un comportement conformiste : tout le monde passe le même concours parce que c'est la "Voie Royale" puis tout le monde se retrouve à l'école pour vivre les mêmes évènements et enfin tout le monde se retrouve dans des postes prestigieux dans des grosses entreprises ou des administrations ou cabinets ministériels également prestigieux. Pour des élèves qui ont tendance à être immatures et ont besoin de cadre les CPGE par exemple leur offrent une voie plutôt rassurante avec la garantie, s'ils jouent le jeu au maximum, d'obtenir une école de bon rang à la fin et donc un bon emploi et donc une “bonne situation comme on disait avant. C'est ce qu’on appellerait un “placement sûr” pour des parents inquiets pour l’orientation professionnelle future de leur progéniture.

Au niveau collectif voire sociétal, la compétition à outrance amplifie un égoïsme atavique chez l'être humain et amplifie la tendance à vouloir détruire, battre, surclasser, exclure l'autre compétiteur, l'adversaire. Or dans la vie, et en particulier dans la vie des organisations privées comme publiques, la coopération est un enjeu crucial pour atteindre des objectifs, pour créer et vendre des produits et des services. Les jeunes Français sont semble-t-il moins préparés à l'exercice collectif que leurs homologues européens pour lesquels la compétition impitoyable est moins prononcée. Nous avons en effet la spécificité en France de faire coexister une Université qui prétendument ne sélectionne pas ce qui la rend soit hypocrite (car en fait elle sélectionne sans le dire) soit peu performante (car elle est obligée de dégrader ses prestations pour accueillir le plus grand nombre) avec des Grandes Écoles qui sont, elles, hyper-sélectives et bien dotées. 

Prenons par exemple un domaine que je connais bien, celui des ateliers de dialogue philosophique. Celui qui veut être le meilleur va en général vouloir dire des choses plus intelligentes que les autres, s'expliquer, faire des préambules pour marquer qu'il sait maitriser le langage. Il va ce faisant faire le contraire de ce qui est attendu : être direct, concis et synthétique. Qui plus est, comme en général il aime le pouvoir, son attitude va être questionnée et il va défendre son image et tenter de prendre le pouvoir, ce qui va renforcer une attitude de défense ou d'agression qui biaisera sa capacité à penser de manière sereine et ouverte.

Surtout, il aura probablement le syndrome du bon élève : il voudra être sûr de la réponse avant de s'engager dans une question et rechignera à produire des hypothèses uniquement par plaisir et envie de penser. Le bon élève n'aime pas particulièrement penser, il aime ingurgiter des connaissances pour avoir la bonne réponse et faire plaisir au maitre, aux institutions, à l'autorité et en sortir avec les honneurs. C'est la raison pour laquelle les bons élèves goûtent en général peu l'exercice du dialogue socratique ou de la pratique philosophique : trop dangereux pour l'image qu'ils ont à protéger.

Le compétiteur-né, quoi qu’il fasse, fait les choses pour gagner, pour remporter la mise. Il lui faut un enjeu de taille sans quoi il s'étiole, s'ennuie. Il ne fait pas les choses par plaisir, par amusement, uniquement par gout du jeu dans lequel il se trouve. Pour lui l'important n'est pas de participer mais de gagner. Cette obnubilation par le résultat, par le classement, le rend lourd et rigide, à cheval sur les règles : toute tricherie dévaloriserait le jeu et donc le prix à gagner. Ce n'est pas un camarade de jeu agréable pour les jeux de société et les jeux en général d’ailleurs. L'obsession de la comparaison est une forme de cécité, comme toute obsession d'ailleurs, et ferme à la découverte de la nouveauté, à l'étonnement de ce qui surgit au détour du chemin. Le compétiteur ne s'arrête pas en chemin, il est trop tendu vers son objectif, trop pressé de gagner des points et de franchir la ligne d'arrivée en premier, il n'a pas le temps de s'arrêter pour regarder le paysage.

Le JEU : une alternative viable ?

 

Nous avons donc vu que la compétition pouvait aussi être une force aliénante en ce qu'elle pousse à l'exclusion de l'autre, du monde au contraire de la collaboration. La compétition individuelle est en effet principalement autocentrée. Nous pouvons en revanche excepter de cette critique la compétition par équipes qui elle semble préserver les notions d’altruisme et de générosité, tout en maintenant un niveau d’exigence individuel qui pousse au dépassement de soi.

Or en société nous avons en général besoin les uns des autres, plus que d'éliminer des concurrents. De plus la compétition individuelle développe le tropisme individualiste et égoïste en même temps qu'elle risque de devenir une obsession pour le Sujet avide de victoire et qui mise son existence sur la reconnaissance de sa domination par les autres. La compétition et le gout du pouvoir sont un mélange détonnant et crée des soldats prompts à écraser les autres sans vergogne pour parvenir à leurs fins.

Est-ce à dire qu'il faut supprimer la compétition et en revenir à une sélection par d'autres moyens, puisque la sélection ne disparaitra pas compte tenu qu'il y a en général toujours des situations où la demande excède l'offre ? Le problème serait déplacé vers la sélection des critères de sélection.

Le hasard, la loterie pourrait être intéressant mais il nous exposerait à des problèmes de talents par rapport à des systèmes compétitifs. Le problème en effet est systémique. En ce qui concerne les études supérieures par exemple, la compétition pour capter les étudiants est désormais internationale et toute baisse des exigences académiques aurait des conséquences sur l'attractivité des talents et assècherait la demande pour l'école. Seul un mouvement global pour une sélection au hasard pourrait réussir et cela ne semble pas être la tendance.

La naissance, la richesse, la noblesse ont longtemps été les critères d'excellence et de supériorité : mais comme il y a beaucoup plus de pauvres que de riches la source se tarirait bien rapidement sans parler du fait que cela ne ferait que creuser encore plus les inégalités de classe que le système élitiste est déjà suspect de de reproduire (cf. la reproduction des élites par Bourdieu). En plus cela ne correspond pas du tout au principe d'égalité des chances des citoyens comme promulgué par la déclaration des droits de l'homme de 1793 qui fondent notre ancienne République.

Peut-être alors la compétition autour de compétences "hard" pourrait-elle être remplacée par ce qu'on appelle des soft skills comme justement l'intelligence relationnelle, l'attention à autrui et d'autre compétences qui relèveraient en fait plutôt du savoir être...Mais comment les évaluer ? Et si on les évalue, la compétition se recréera autour de ces compétences donc on en revient au même problème.

La compétition semble être un phénomène incontournable pour opérer une sélection dans le cas d'une économie de marché, d'autant plus que de moins en moins de domaines prétendent échapper au marché. Même l'amour récemment se voit soumis à des critères compétitifs par le phénomène des sites de rencontre qui mettent au même niveau tous les prétendants pour une même femme, ou l'inverse, et… que le meilleur gagne ! 

La question que nous pourrions donc désormais poser serait : comment créer les conditions d'une compétition libre, consentie et limitée dans le temps, ce que nous pourrions peut-être appeler une "compétition joyeuse" ?

Le concept qui émerge spontanément de cette association d'idées serait celui du jeu. L'idée serait de transformer toute compétition à enjeu, en jeu, donc de trouver une forme de plaisir, de légèreté y compris dans des compétitions qui ont de forts enjeux. Ce contre quoi il faudrait lutter, donc (ce qui en ferait une forme de compétition avec soi-même) serait notre propre esprit de sérieux et de lourdeur, celui-là même qui fait que nous transformons un jeu de société en lutte pour la survie, en d'autres termes c'est notre propension à dramatiser les choses et les enjeux. Non on ne rate pas sa vie si on rate un concours, ce n'est pas la fin du monde, ni si on rate un but en finale de la coupe du monde.

Par rapport à la compétition, le jeu apporte une distance, un amusement, une légèreté, de la joie. C'est un travail sur soi et ses propres représentations que de transformer une compétition à enjeu en jeu sans enjeu important. La notion de plaisir est ici très importante : toute compétition doit apporter une forme de plaisir autrement elle risque de rapidement se transformer en chemin de croix, ce qui n'est pas l'idée. L'idée est que la compétition soit non une obsession pour « la gagne » comme c'est le cas du sport de haut niveau qui n'est destiné qu'à une catégorie particulière d'individus mais une activité ludique au cours de laquelle de nouvelles connaissances sont introduites, de nouvelles compétences travaillées et approfondies ainsi que des choses créées. La compétition est aussi l'occasion de découvrir des collaborateurs, des coopérants, sur lesquels nous nous appuierons pour travailler en équipe afin de se mesure à d'autres équipes.

Le jeu permet d'avoir une attitude souple par rapport aux obstacles et aux contraintes : se demander comment on pourrait mettre à profit telle ou telle contrainte, contourner un problème ou le résoudre de manière créative.

Le jeu constitue une manière de réconcilier compétition avec plaisir et donc d'éviter d'être aliéné par les inconvénients de la compétition.

 

[1]Classes Préparatoires aux Grandes Ecoles

Dans: Compétition