La contrainte nous libère-t-elle ?

8 avril 2021 par jerome lecoq

 

Intuitivement cette question nous interpelle, voire serait de nature à provoquer une "dissonance cognitive". La contrainte en effet est un empêchement à faire ce que je veux et "faire ce que je veux" pour le sens commun, c'est être libre. Mais regardons-y de plus près. Être libre, est-ce faire ce que je veux ? Tout le problème réside dans ce "je veux". Qu'est-ce qu'en effet dire "je veux" ?

Volonté

1 - Est-ce la manifestation d'un besoin comme lorsqu'on dit "je veux manger" ? Mais si c'est un besoin c'est quelque chose qui s'impose à moi, c'est une nécessité, donc le “je veux” serait quelque peu contradictoire. Il serait plus vrai de dire "mon corps me signale que je dois manger".

2 - Est-ce la manifestation d'un désir ? Si c'est le cas, nous pouvons nous rappeler la définition du désir selon Platon comme étant un manque, donc un défaut, une absence. Or quand on est "en manque", on est plus passif qu’actif, plus mû par notre besoin qu’activement désirant. Encore une fois il semble que la notion de désir porte déjà en elle la notion d'aliénation, contradictoire avec celle d’une volonté “libre et éclairée”.

 

Je suis agi par mon désir plus que je ne l'agis, il me veut plus que je ne le veux.

Par ailleurs le désir est souvent une force opaque au Sujet : il désire confusément, il sent une force le “pousser vers”, mais n'est pas capable d'en rendre compte très clairement.

Enfin les désirs peuvent être contradictoires, notamment en ce qu'ils ne s’inscrivent pas dans la même temporalité. Je peux bien désirer faire un régime pour perdre mes kilos en trop et en même temps désirer engloutir cette barre de chocolat posée devant moi. Dès lors comment bien savoir ce que je veux, à moins d'avoir clarifié et hiérarchisé mes priorités ?

Or pour hiérarchiser, il faut évaluer et donc juger, penser.

3 - Est-ce la manifestation d'une volonté ? Le "je veux" désignerait un acte réfléchi, peut-être après une délibération, avec une justification possible (y compris "parce que cela me fait plaisir”), qui prendrait en compte les éventuels obstacles à la réalisation de cette volonté et témoignerait d'une unité du moi, qui aurait déjà pris en compte les divergences possibles des désirs, les obstacles à sa satisfaction.

Par conséquent c'est uniquement dans ce dernier sens de "je veux", le sens de la volonté consciente et réfléchie, que la contrainte est un véritable obstacle à ma liberté. Dans les deux autres cas du besoin et du désir il n'y a pas de restriction à la liberté parce que pas de véritable vouloir.

Par conséquent nous pouvons prétendre que la contrainte au minimum n'entrave pas notre liberté dans ces cas.

Contraintes

Il nous faut maintenant voir quelle est la nature d'une contrainte afin d’établir le lien avec la liberté.

Une contrainte est un élément objectif, en général extérieur à moi-même qui s’oppose à ma volonté. Et l'on voit donc que pour qu'il y ait contrainte il est nécessaire qu'il y ait une volonté, comme nous venons déjà de le voir. Donc dire qu'une contrainte nous empêche d'être libre est absurde puisque la volonté est une forme de liberté, même si elle ne peut pas tout.

Une contrainte est ce que je dois prendre en compte si je veux que ma volonté se réalise, c’est une condition à la réalisation d’un projet, mais pas une restriction de ma volonté.

Admettons que j'aie pour projet de partir en vacances au bord de la mer cet été. Je ne sais pas où aller ni combien de temps. Si je n'avais aucune contrainte, si j'avais un temps illimité, un budget illimité, alors je serais bien embarrassé car j'aurais ce qu'on appelle “l'embarras du choix”, je serais noyé par l'ampleur de tous les possibles. Heureusement je ne dispose que d'une somme limitée d'argent et d'un temps de deux semaines : ces contraintes vont me guider dans mon choix. On peut même dire que si je n'avais pas ces contraintes il faudrait que je me les invente afin de restreindre les possibles.

Il y a donc des contraintes objectives qui me libèrent en ce qu'elles me dispensent de faire des choix qui seraient une source d’effort et d'angoisse, dans la mesure où tout choix est une forme de renoncement et que renoncer, avides que nous sommes en général, nous répugne.

Maintenant il existe aussi des contraintes internes au Sujet.

Nous pouvons identifier parmi ces contraintes : la gêne et l'embarras, la peur et l'angoisse, le devoir et la responsabilité.

Toutes ces contraintes sont internes et nous enferment au contraire à première vue du moins.

La gêne est un sentiment proche de la honte et de la peur mais moins puissant qui nous empêche d'effectuer complètement ou partiellement une action, en général parce que nous pensons que cette action posera un problème à autrui. Cela me gêne de dire ce que je pense à cette personne par exemple parce que je pense que cela va la froisser et peut-être créer un conflit entre nous.

Contrairement à une contrainte extérieure, une contrainte intérieure est souvent pénible d'un point de vue psychologique. La gêne est une légère oppression, le sentiment d'une pesanteur, d'une pression qui s'exerce sur la légitimité ou la moralité de notre action.

De même la peur est clairement une contrainte, voire une souffrance qui nous emprisonne et conditionne nos actions et nos pensées. La peur nous domine, nous opprime, nous enferme, nous tue même puisque l'on peut "mourir de peur. Il paraitrait très bizarre de prétendre que nous puissions être libérés par la peur. 

Le sens du devoir et de la responsabilité sont la conscience que nous devons prendre en charge une action envers nous-même, autrui ou le monde au-delà de notre convenance personnelle, au-delà de notre plaisir. C'est une contrainte qui est du côté de la volonté collective, car en général on est responsable devant autrui, et qui en même temps peut provoquer un conflit interne car elle vient souvent limiter le principe de plaisir.

La spécificité des contraintes internes est que nous pouvons les amoindrir voire carrément les dissoudre, par un travail sur nos représentations. Pour reprendre mon exemple de la gêne, je peux toujours me donner du courage en me disant que faire cette critique honnête à cette personne lui permettra peut-être de s'améliorer à terme, si elle comprend que je la formule pour son propre intérêt et non pour le mien.

En ce qui concerne la peur, je peux me raisonner, analyser l'objet de ma peur, déconstruire ses mécanismes et y trouver par là-même une forme de réconciliation. Si par exemple j'ai peur de passer un examen je peux me dire que si je n'y vais pas je le regretterai toute ma vie ce qui sera bien pire que de surmonter mon trac, ou bien me dire qu'un examen est une bonne occasion de savoir où j'en suis dans le développement de mes compétences ce qui me permettra de progresser etc.

En ce qui concerne la responsabilité et le devoir je peux me réconcilier avec le plaisir en anticipant la satisfaction que j'aurai d'avoir su me sacrifier pour un autre par exemple et que j'aurais bien aimé que l'on fasse ceci pour moi.

Temps

Il est une contrainte bien particulière cependant en ce qu'elle est à la fois extérieure et intérieure : le temps. Le temps est toujours déjà là, autour de nous et en nous. On peut très bien consciemment faire comme si nous avions tout le temps du monde pour effectuer une tâche mais ce n'est qu'un subterfuge : il est préférable de toujours faire les choses dans le temps, quitte à s'inventer des échéances fictives.

Premièrement parce que comme je l'ai dit le temps nous est par nature limité, même si nous n'en avons pas conscience. Je peux très bien mourir aujourd'hui ou un événement imprévisible peut brutalement interrompre mon projet. Deuxièmement lorsque je n'ai pas de contrainte de temps je vais avoir tendance à repousser à plus tard les efforts, les confrontations et obstacles qui jalonnent inévitablement tout projet, toute entreprise, toute action avec un objectif. Troisièmement la contrainte du temps donne un surcroit d'intensité à la tâche que j'effectue en lui donnant une durée de vie : paradoxalement cela facilite mon immersion dans le moment présent.

En me donnant une limite dans le temps je m'immerge dans ma tâche et y mobilise toutes mes facultés, ce qui est la condition pour effectuer un travail de qualité, pour m'investir dans ce que je fais en y donnant de l'importance. Ainsi peu importe ce que je fais je le fais pleinement : quand je marche, je marche, quand je me repose je me repose, quand je lis je lis et ne fais pas autre chose. La contrainte du temps, artificiellement imposée est ainsi la condition pour faire de mon attention un outil de bien être mental en ce qu'il me permet de me concentrer et d'être plus satisfait du résultat de mon action, tout en prenant un certain plaisir à l'effectuation du processus lui-même.

 

A titre d'exemple, pour écrire ce texte je me suis imposé un temps limité avec un chronomètre. Cela ne me stresse pas outre mesure car ce n'est pas une compétition, je n'essaie pas de battre un record mais respecte la contrainte que je me suis mise. Quand le temps sera écoulé, je devrai m'arrêter quoiqu'il arrive, quitte à reprendre un peu plus tard la tâche. En ce sens la limite de temps me libère car elle m'empêche de repousser indéfiniment la fin de mon travail sous prétexte que ce ne serait pas "assez bien", voire pire, que cela ne serait pas "parfait".

Si le temps est la contrainte par excellence il existe d'autres artifices pour stimuler sa créativité. On se souvient par exemple du mouvement Oulipo et de Georges Perec qui pour son roman "la disparition" s'était contrait à l'écrire sans avoir jamais recours, à la lettre "e", lettre la plus fréquemment utilisée dans le Français. Il aurait pu choisir contrainte moins forte mais a réussi son pari.

Accepter des contraintes, s'est se soumettre au principe de réalité qui est une forme de sagesse. S'inventer des contraintes quand il n'y en a pas c'est se poser des exigences et ne pas risquer de tomber dans l'angoisse de l'illimité, l'indéterminé et le néant.