La conviction est-elle un piège ?

10 octobre 2015 par jerome lecoq

Deux fois par semaine je publie une question philosophique sous forme de dialogue. Ce dialogue est une auto-consultation c'est-à-dire que c'est moi qui fais les questions et les réponses. Cela suit le même principe qu'une consultation philosophique à deux et oblige à se "couper en deux" afin de se voir comme une autre personne. Cela permet de se voir penser tout en traitant une question. Ainsi on peut repérer ses erreurs de logique, ses présupposés, ses croyances, ses "angles mort" de la pensée. Vous êtes invité(e) à critiquer vous-même ce dialogue si vous percevez problèmes quelconques.

Vous pouvez également m'envoyer vos questions que je traiterai comme dialogue ou m'envoyer vos propres autoconsultations que je commenterai. Alors à vos stylos cher(e)s lecteurs et lectrices.

 

- Oui parce que lorsqu’on est convaincu de quelque chose on devient sourd aux arguments contraires
- Et en quoi est-ce un piège d’être sourd ?
- Et bien parce qu’on a besoin d’avoir de la contradiction
- Pour quoi faire ?
- Pour voir l’autre face des choses
- Quelle autre face ?
- Et bien toutes les choses ont deux faces
- Ah bon ?
- Oui on peut toujours envisager les choses d’un autre point de vue
- Par exemple ?
- Et bien par exemple imaginons que je sois convaincu que la terre est ronde
- Oui. Donc tu penses que la terre pourrait ne pas l’être ?
- Euh…non
- Quel est le problème ?
- Je pense que c’est plus qu’une conviction : c’est un fait universellement vérifiable. Donc en fait je n’ai pas besoin d’en être convaincu pour le savoir. Je le sais c’est tout
- Mais donc tu veux dire que certaines choses nécessitent de la conviction ?
- Oui
- Et quelle est la fonction de cette conviction ?
- C’est de pouvoir agir sans hésiter lorsqu’on n’a qu’une vision partielle de la réalité
- Par exemple ?
- Par exemple un entrepreneur qui lance son entreprise doit être convaincu que son produit ou service rencontrera un besoin alors qu’il n’en a aucune certitutde objectif. Mais il prend le risque car il est convaincu qu’il réussira
- Et en quoi est-ce un piège ?
- Il aura tendance à survaloriser ses produits par rapport aux besoins réels ou à la valeur qu’ils représentent pour ses client
- Et alors ?
- Alors il risqsue de ne pas pouvoir s’adapter si les besoins ou les conditions changent parce que sa conviction l’aveuglera
- Mais il peut etre très bien convaincu qu’il réussira sans pour autant être convaincu sur le produit qu’il propose ?
- oui
- alors ?
- alors il pourra être très affecté par un échec qui viendra ébranler sa confiance en lui
- et pour réussir doit-il aussi convaincre d’autres gens ?
- oui la plupart des gens qui l’entourent doivent être aussi convaincus pour le suivre dans son aventure
- Donc pour convaincre il faut être convaincu ? Cela se transmet un peu comme une maladie ce truc…
- Oui c’est bizarre de dire cela mais c’est vrai cela y ressemble fort.
- Mais alors où est le piège dans tout cela ?
- Le piège c’est que ce qui peut être le meilleur à un moment peut ne plus l’être à un autre. Or si on est convaincu on va avoir tendance à ne pas regarder ce qui peut modifier notre croyance, comme de nouveaux produits qui tendent à remplacer celui qu’on croyait le meilleur
- Quel est le concept ?
- La complaisance
- Et pourquoi donc ?
- Parce qu’être convaincu nous dispense de réfléchir et de nous mettre en question, c’est plus confortable. Et bientôt on ne fait plus d’effort et on ne cherche qu’à rester dans sa conviction. On va même faire semblant de ne pas être convaincu ou de trouver de fausses objections pour donner l’illusion de l’ouverture à la contradiction
- Donc la conviction est une fermeture ?
- Oui
- Et c’est là où est le piège ?
- Oui
- Pourtant c’est bien utile de pouvoir convaincre les autres de quelque chose non ?
- Oui certes mais c’est préférable d’être convaincus par des arguments que par la conviction d’autrui
- Qu’est-ce qui à ton avis est de nature à convaincre autrui le plus facilement : les arguments ou la conviction ?
- Je pense que c’est la conviction
- Pourquoi ?
- Parce qu’un argument nécessite un effort intellectuel tandis ce que la conviction peut fonctionner avec du charme ou de l’intimidation. Elle fait jouer les sentiments qui peuvent avoir plus d’effet que la raison
- Peut-on agir si on n’est pas convaincu de ce que l’on fait ?
- Oui
- Comment ?
- Et bien on agit de manière résolue comme si le motif de notre action était indubitable comme le dit Descartes dans sa morale provisoire
- Mais alors on se trompe soi-même en quelque sorte : comment faire comme si une incertitude était une certitude ?
- On agit quand même avec la foi qu’on arrivera bien quelque part
- On arrivera où ?
- Au point où on peut voir si la décision était une erreur ou pas
- Et bien mieux vaut faire fréquemment le point ! Mais d’où vient cette foi qui nous fait agir ?
- C’est une confiance en le pouvoir de notre raison
- Et cette confiance est supérieure au doute qui nous fait hésiter ?
- Oui
- Mais cette confiance est-elle un piège ?
- Non
- Pourquoi ?
- Parce qu’elle ne nous empêche pas de voir l’autre côté des choses
- Tu as dit que cette confiance était placée en la raison. Pourtant quand nous prenons une décision sans certitude la raison n’a pas de raison justement de choisir une voie plutôt qu’une autre
- Oui
- Alors qu’est-ce qui nous fait décider ?
- Cela peut être une intuition ou le hasard
- Et cela n’est pas un piège ?
- Non car encore une fois cette décision est suspendue à toute novelle information qui viendrait changer la donne
- Et une conviction n’est pas suspendue ?
- Non une conviction est chevillée au corps, elle nous est tellement proche que nous ne la voyons plus
- Mais dis-moi un piège en général est caché ?
- Oui
- Qu’est-ce qui est caché dans la conviction ?
- Ce qui est caché c’est qu’il est facile d’y rentrer mais très difficile d’en sortir
- Pourquoi ?
- Parce que la conviction fonctionne comme un trou noir : elle va aspirer tout ce qui peut la nourrir et exclure tout ce qui la contredit
- Et que se passe-t-il quand quelqu’un présente une objection à quelqu’un qui est convaincu ?
- En général celui va défendre son idée
- Et alors ce n’est pas bien de défendre son idée ?
- Non parce qu’une objection n’est pas une attaque
- C’est quoi ?
- C’est une hypothèse qui montre un problème dans une croyance, une assertion ou une affirmation
- Et que peut-on faire avec cette objection ?
- L’évaluer, la comprendre, la partager. Et si elle tient la route l’intégrer
- Comment ?
- Soit en modifiant notre opinion soit en l’abandonnant carrément
- Et c’est ce que font les gens en général ?
- Non
- Pourquoi ?
- Parce qu’ils préfèrent se défendre
- Pourquoi
- Parce qu’ils n’ont pas confiance
- En quoi ?
- En la raison
- Pourquoi ?
- Parce qu’ils préfèrent la conviction
- Mais si les gens la préfèrent c’est qu’ils y trouvent un avantage ?
- Oui bien sûr comme je l’ai dit c’est plus confortable
- Tu disais tout à l’heure que c’était utile de voir les choses d’un autre point de vue, de voir l’autre face
- Oui
- Pourquoi est-ce important ?
- Pour se faire un jugement juste, comme au tribunal : le jury ne prend sa décision qu’après avoir entendu les arguments de la défense et ceux de l’accusation
- Mais justement est-ce que les avocats et les procureurs doivent montrer de la conviction dans leurs plaidoiries ?
- Oui pour convaincre les jurés
- Donc les deux parties sont convaincues ?
- Oui
- Et elles essaient de convaincre les mêmes personnes ?
- Oui
- Alors la conviction est-elle un piège ici ?
- Non
- Pourquoi ?
- Parce que deux convictions opposées nous obligent, en tant que juge, à peser les arguments des deux parties et à trancher
- Selon quel critère ?
- Selon…notre intime conviction
- Donc à la fin il y a toujours une conviction ?
- Oui
- Alors est-ce aussi un piège ?
- Non parce que c’est une conviction collective. Si plusieurs personnes choisissent un verdict selon leur intime conviction cela a plus de poids qu’une seule conviction
- Et pourtant pourraient-ils tous être convaincus et se tromper ?
- Oui mais c’est peu probable
- Donc tu es en train de dire que pour sortir du piège de la conviction il faut utiliser des convictions contradictoires ?
- Oui c’est cela
- Mais peut-on faire cela en nous-même ?
- C’est possible mais c’est un exercice difficile qui nécessite de prendre de la distance avec soi et s’engager dans une hypothèse comme si on y croyait alors qu’on y croie pas
- Comment peut-on faire ?
- En dédramatisant les enjeux et en en faisant un jeu
- Donc plus les enjeux sont importants et moins il faudrait être convaincu ?
- Oui c’est cela. Les débats passionnés ne donnent jamais rien de bon
- qu’y a-t-il comme types de convictions ?
- les convictions religieuses, politiques, morales
- est-ce un piège d’être convaincu que Jésus est le fils de Dieu par exemple ?
- oui parce qu’on aura tendance à trouver toutes les réponses à nos questions dans la religion, dans la bible en l’occurrence
- et alors ?
- alors on ne s’intéresse pas au questionnement mais à se débarrasser de la question pour y répondre
- et alors ?
- et alors penser c’est se questionner
- donc quand on est convaincu on ne pense pas
- oui
- et alors ?
- alors l’esprit finit par tourner en rond, il ressasse, rumine puis il devient obsédé et finit par mourir de lui-même
- connais-tu un autre moyen de sortir du piège de la conviction ?
- oui on peut aussi poser des questions qui vont mettre à jour les présupposés souvent implicites sur lesquels reposent nos croyances
- et alors ?
- alors parfois quand on prend conscience de la fragilité de ces présupposés cela peut faire vaciller nos convictions
- et cela fait quoi ?
- cela peut être violent sur le moment mais salutaire pour la suite
- pourquoi ?
- parce qu’on apprend à être plus détaché, à ne pas s’alourdir avec des convictions
- mais nous avons tous besoin de convictions pour avancer non ?
- oui mais c’est un exercice salutaire de pouvoir les examiner de temps en temps pour voir si elles sont toujours d’actualité
- tu veux dire qu’on peut continuer à être convaincu alors que si on réfléchissait on pourrait changer d’avis ?
- oui c’est pourquoi il faut souvent se faire questionner par autrui sans complaisance, comme Socrate le faisait, ce destructeur de convictions
- donc c’est l’autre, la contradiction qui nous sauve de nous-même ?
- oui c’est cela, l’autre est notre sauveur.

Dans: Dialogues