La culpabilité

14 septembre 2018 par jerome lecoq

Passion triste

Pourquoi se sent-on coupable ? Se sentir coupable c'est avoir la conscience d'avoir transgressé une règle tacite ou explicite à laquelle nous avons souscrit, volontairement ou par consentement passif. La culpabilité est un sentiment qui fait partie des passions tristes de l'âme et rend le Sujet lourd, pesant, rabougri. Je ne parle pas ici de la culpabilité objective ou juridique qui indique le positionnement objectif du sujet juridique par rapport à la règle.

Pourquoi cette lourdeur, ce poids qui nous pèse sur les épaules durablement ? Pour se sentir coupable il faut avoir une conscience morale par conséquent un sens assez développé d'autrui et du fait que nous vivons dans une organisation sociale. Ce poids pourrait être celui des autres.

Pour se sentir coupable il faut avoir un certain sens du devoir, il faut avoir appris ce que cela signifie de commettre une faute, un écart de conduite, par rapport à une norme, une règle qui opère au sein du corps social. Ainsi se sentir coupable c'est se sentir redevable envers autrui, c'est avoir conscience d'une dette à payer du fait du coût moral de la transgression. Celui qui se sent coupable regrette son acte, il voudrait ne pas l'avoir commis ou il voudrait avoir fait ce qu'il aurait dû faire mais n'a pas fait.

La culpabilité est ainsi un sentiment mortifère en ce qu'il mine lentement et sûrement le Sujet de l'intérieur, comme une démangeaison de l'âme.

On dit qu'on est "rongé par la culpabilité" ce qui montre le côté corrosif de ce sentiment pénible. On ne se sort pas si facilement de la culpabilité : il faut se racheter vis-à-vis de soi-même et d'autrui.

La culpabilité est aussi un puissant moteur pour agir parce qu'elle est un désir de rachat, de solder une dette, de redorer son blason donc de reconquérir ce que l'on a perdu. Mais que perd-on au juste lorsque l'on se sent coupable ?

La culpabilité est un sentiment mortifère en ce qu'il mine lentement et sûrement le Sujet de l'intérieur, comme une démangeaison de l'âme.

 

Au début était la confiance

Nous perdons la confiance qu'autrui mettait en nous face à un engagement que nous avions pris et que nous avons trahi. Ainsi culpabilité et trahison sont intimement liés. Je me sens coupable parce que j'ai trahi la confiance de mon épouse en la trompant avec une autre femme (ou vice versa), parce que j'ai trahi mon voeu de charité envers les pauvres et les faibles lorsque je détourne le regard face à un mendiant, parce que je me trahis moi-même en buvant ce verre d'alcool alors que je m'étais juré de ne pas boire ce jour là.

Or la confiance est ce qui nous permet de vivre en communauté, elle en est le ciment invisible, de même que la monnaie n'est rien si on n'a plus confiance en sa valeur. Par conséquent nous serons capables de déplacer des montagnes pour regagner cette confiance perdue, pour nous racheter aux yeux de celui qui a été trahi, que ce soit soit-même, ses proches, son groupe, son pays, son Dieu ou même le monde.

On peut voir par exemple dans la moralité actuelle des Allemands (voir par exemple l’épisode de la générosité face à l’afflux massif de réfugiés) le contrecoup, la "surcompensation" comme on dit en psychologie, d'une culpabilité collective face à la trahison de l'humanité qu'a représenté le nazisme et ses conséquences.

Celui qui par conséquent se sent coupable va montrer désormais un comportement exemplaire afin de regagner la confiance perdue et il pourra même tomber dans une forme d'excès inverse, une pénitence afin d'expier ses pêchés et la culpabilité qui en découle. Ainsi ce personnage joué par De Niro dans le film Mission de Roland Joffé va-t-il traverser la forêt amazonienne alourdi de ses bagages accrochés dans un filet au bout d'une longue corde afin de rendre sa marche infernale. Il traîne littéralement son boulet derrière lui. La souffrance physique est ainsi un moyen de se dédouaner de la souffrance morale de la faute, de même que la passion du Christ symbolise le rachat des péchés des hommes face à Dieu. Il s'agira ensuite de transformer cette passion triste en énergie positive.

La souffrance physique est ainsi un moyen de se dédouaner de la souffrance morale de la faute, de même que la passion du Christ symbolise le rachat des péchés des hommes face à Dieu.

Pourtant la culpabilité peut autant être un moteur qu'un frein : ainsi certains rescapés de catastrophes se sentent coupables d'avoir échappé à la mort par rapport à leurs camarades moins "chanceux". Ils ne comprennent pas que leur survie doit plus à des raisons purement et mécaniquement aléatoires qu'à un quelconque mérite ni à la main de Dieu. Ils se demandent ce qu'ils peuvent avoir de spécial pour en avoir réchappé plutôt que leur voisin mort à quelques mètres d'eux. Rongés par cette culpabilité irrationnelle ils ne se donnent plus le droit d'exister et tombent dans la dépression, la négation du vouloir-vivre.

Peut-être que la meilleure raison pour se sentir coupable est de ne pas avoir fait le maximum avec ce que la nature, ou Dieu pour ceux qui préfèrent, nous a donné, d’avoir gâché les cartes que nous avions en main au départ (par paresse, aveuglement, peur...).

Or s'il est un don que nous partageons tous, si l'on en croit Descartes du moins, c'est celui de la raison : nous sommes des animaux rationnels. Une loi morale s'impose dès lors à nous : faire usage de notre raison pour ne pas tomber dans les excès de la raison ou de la déraison.

 

Dans: Dissertation