La curiosité est-elle une qualité ou un défaut ?

14 juillet 2018 par jerome lecoq

 

La curiosité est une disponibilité a priori aux choses, aux êtres, aux événements, aux idées. Par cette disponibilité nous laissons les choses venir à nous et le sens s'y donner : les choses nous interpellent, nous les questionnons et désirons des réponses à nos questions. Si ce sont des êtres alors nous leur posons des questions comme le font les enfants qui questionnent de manière candide et sans se préoccuper de la bienséance : ils demanderont sans gêne son âge à une femme ou si "elle a un amoureux" car ils veulent comprendre dans quel monde vit cette personne et ils veulent s'y relier. 

C'est d'ailleurs bien aux enfants que l'on apprend que "la curiosité est un vilain défaut" car ils n'hésitent pas à être intrusifs et mettre l'étranger en position de révéler des choses sur lui que n'oseraient pas lui demander ses hôtes. La curiosité est toujours un vilain défaut pour celui qui veut maintenir une forme de bienséance, de bien-pensance et ne souhaite pas trop parler des choses qui fâchent.

Pour le scientifique la curiosité est essentielle puisque c'est en s'étonnant du banal qu'il questionne le réel et pose des hypothèses en réponse à ses questions, de même pour le détective qui doit "questionner une scène de crime" et "faire parler les indices" comme on le voit dans la série Colombo où le célèbre inspecteur ne cesse de poser des questions au coupable connu dès le début par le téléspectateur. Bien sûr cette forme de curiosité n'est-elle pas complètement désintéressée puisque l'objectif est bien in fine de résoudre une énigme et de confondre le coupable et il parait bien difficile de définir la curiosité sans qu’un intérêt spécifique ne la guide. Pourtant, l'enfant comme le philosophe partagent cette curiosité intellectuelle qui les fait questionner ce qui ne se questionne pas ou plus, uniquement pour l'exercice lui-même de la réflexion et de la découverte. C'est bien pour cela que Socrate prononce "tout ce que je sais c'est que je ne sais rien" car seule l'ignorance, au moins feinte, nous permet d'être curieux. Celui qui pense déjà savoir n'est pas curieux puisqu'il n'a pas besoin de savoir.

Evidemment Socrate sait des choses, et même peut-on dire qu'il est relativement savant pour son époque, mais il s'impose une "ignorance feinte ou une « docte ignorance » pour se rendre curieux, il fait "comme s'il n'avait aucune idée de la réponse" avant de questionner alors que bien souvent il a un fort soupçon de ce qui lui répondra son interlocuteur, mais il se donne l'interstice nécessaire à la surprise, à la découverte.

Celui qui ne sait vraiment rien ne sera non plus étonné de rien, or le philosophe s'étonne donc il sait. Mais son étonnement est la prise de conscience qu'une découverte vient heurter ou contredire une chose qu'il pensait savoir et qu'il met désormais en doute. Pour ses interlocuteurs la curiosité de Socrate n'est pas non plus un défaut car ils savent, en général, que son questionnement n'a qu'un seul but : découvrir la vérité au-delà de l'opinion convenue et des prétentions savantes des uns et des autres.

La curiosité d'un Socrate s'exerce avant tout dans le domaine des idées : il veut définir les concepts mais ce faisant c'est aussi l'âme humaine qu'il découvre puisque ce sont bien des hommes en chair et en os qu'il questionne et c'est bien à eux qu'il dit "connais-toi toi-même" et ce sont eux qu'il met à l'épreuve de leur propre discours. Si par exemple la curiosité de Socrate porte sur la justice, c'est bien à son interlocuteur qu'il demande "et toi es-tu juste ?" ou bien "préfères-tu commettre une injustice ou la subir" les obligeant à opérer des choix qui révèlent leur axiologie ou système de valeurs.

C'est bien également ce qui est proposé au client dans une consultation philosophique : le praticien soumet des questions alternatives et observe, en fonction des réponses du client, comment celui-ci révèle son "être-au-monde", ses croyances profondes et ses attitudes. Le philosophe-praticien doit donc, au même titre que l'enfant ou que le scientifique, s'intéresser au Sujet (pratiquant, client, interlocuteur) pour ce qu'il est, sans préjuger de ses réponses, sans éviter les questions qui paraissent inutiles (car la réponse paraît évidente) ou même embarrassantes mais afin de découvrir qui est en face de lui, à quel type d'être humain il a affaire et quel est son souci principal dans la vie.

Le problème que j'ai rencontré souvent avec les personnes qui prétendent elles-aussi questionner un Sujet avec curiosité, c'est que leurs questions trahissent non pas leur curiosité pour la personne qui se trouve en face d'elle mais leur volonté de les rassurer, de leur faire passer un message, ou pire de leur vendre quelque chose. Pourtant même le vendeur, toujours suspect de vouloir "vendre sa sauce" pour parler vulgairement doit-il lui aussi d'abord être curieux de la personne avec laquelle il parle, lui poser des questions pour la comprendre plutôt que de questionner de manière manipulatoire, rhétorique et téléguidée. Ce qui est un vilain défaut c’est de questionner pour obtenir quelque chose de la personne sans le demander directement.

La curiosité ne peut pas être sélective car elle ne dépend pas de l’objet de curiosité mais est une disposition générale de l'être. Elle n'est cependant pas constante chez un individu : être curieux suppose que l'on soit disponible, ouvert et serein. On ne peut pas demander à une personne dans l'urgence ou dans la détresse d'être curieuse : une telle attitude apparaitrait en décalage avec une situation nécessitant une action immédiate.

Dans: Dissertation