La passion de la complication

19 octobre 2020 par jerome lecoq

 

Simplification de l'administration, des procédures, de notre expression, de notre vie, de nos besoins, de nos désirs, de nos relations...si nous souhaitons autant simplifier c’est bien parce que tout est compliqué, surtout en France, le pays du millefeuille administratif, de l’orthographe dont la règle est l’exception, des acronymes pour tout et n’importe quoi, de l’empilement incessant des lois, des niches fiscales et autre comités Théodule…

Il semblerait que nous goutions peu aujourd’hui cet appel à la simplicité : c’est qu’en effet pour nous l’« homme simple » est peu cultivé, a des centres d’intérêt très limités et des manières rudimentaires. Quand nous disons « ce sont des gens simples » nous ne sommes pas loin de dire qu’ils sont stupides et ignares.

Dire de personnes qu’elles sont « simples » permet immédiatement de nous hausser à un niveau de sophistication plus élevé ce qui nous flatte. Il sera alors facile de prétendre que « nous aimons les gens simples » car nous pouvons alors exercer librement notre paternalisme, comme on le voit avec ces aristocrates dans les romans de Proust qui n’aiment rien tant que de bavarder avec leurs « gens » sur leurs terres alors qu’ils exècrent les bourgeois nouveaux-riches qui prétendent accéder à la culture eux aussi.

La simplicité a ainsi ce statut paradoxal d'être repoussante pour nous-même mais recherchée chez les autres : nous aimons les gens simples parce qu'ils sont faciles à comprendre, faciles à vivre, à manipuler et contrôler aussi probablement, prévisibles et inoffensifs, aimables.

Mais nous, nous ne voulons pas être simples : nous voulons être "complexes" car cette complexité est synonyme de sophistication, d'intelligence, de paradoxes, de subtilité et donc de profondeur auto-proclamée, même si nous serions bien en mal de la sonder (car nous aurions bien peur de toucher très vite le fond).

Ascèse de la simplicité

La simplicité relève pourtant d'un idéal d'ascétisme, d'un effort pour supprimer ce qui dépasse, ce qui est en trop. Dans la tradition chrétienne, la simplicité est liée à la pureté, à l'unicité, à l'innocence. "Heureux les pauvres d'esprit car le royaume des cieux est à eux" (Matthieu, 5).

"Rien de trop" est la deuxième maxime apparaissant au fronton du temple de Delphes, après le "connais-toi toi-même", parait-il. L’expression est en tous cas avérée et reprise dans la Grèce antique dans plusieurs expressions, condamnant l’excès sous toutes ses formes.

Spontanément, donc sans travail, les choses vont plutôt vers le désordre, vers l'entropie et la multiplicité alors que la simplicité à l'inverse est un principe d'organisation, d'unification. Simplifier c'est donc lutter contre une tendance naturelle au chaos, à la profusion, à la dispersion, à l’éparpillement dans toutes les directions.

Il en va de la nature comme de l’esprit : si nous n’organisons pas nos idées, elles menacent de se « bousculer au portillon » de la conscience et de saturer notre esprit.

Simplifier un discours c’est le synthétiser, le clarifier, le déterminer, donc in fine permettre de le partager et de l’examiner afin de l’approfondir et le critiquer.

Un discours compliqué n’est pas critiquable car on ne sait pas par quel bout le prendre, on ne sait pas ce qu’il dit, quelle est son essence ou l’intention de son auteur, ce qui revient au même. C’est pour cela que les sophistes et leurs avatars modernes, les politiciens en tous genre (et il n’y a pas que des hommes politiques dans cette catégorie), i.e. tous les individus dont le pouvoir repose sur la parole, valorisent la complication. Elle permet de se cacher, de se draper sous les oripeaux de l’intelligence, au risque de s’y perdre soi-même et toute crédibilité il est vrai, ce qui en reste l’écueil principal.

Simplifier c'est bien souvent supprimer, éliminer, trier, donc choisir, donc renoncer et donc aussi élaborer des critères de sélection que l’on peut aussi nommer « valeurs ».

Cela n'a l’air de rien comme cela mais simplifier peut devenir très compliqué : c'est revenir à l'essence de la chose alors que nous avons tendance à nous perdre et nous noyer dans les détails.

Confort de la complication

Cette perte a ceci d'ailleurs de confortable qu'elle nous permet de nous cacher, de ne pas prendre position et d'apparaitre de surcroit comme riche, généreux, complexe voire profond et brillant. Et ceci rien qu'en suivant une pente naturelle du moindre effort. La complication est une forme de paresse intellectuelle de celui qui multiplie sans nécessité les concepts car il ne sait pas les différencier, les comparer, les classer. Ce devrait être le compliqué qui devrait être pris pour un idiot, pas le simple.

Picasso ne disait-il pas qu’il lui avait fallu « toute une vie pour apprendre à peindre comme un enfant ? »

Les philosophes en particulier rebutent le grand public, à juste titre la plupart du temps, car leur discours est compliqué, alambiqué voire impénétrable et jargonnesque par exemple pour des auteurs comme Heidegger ou Hegel. Ce dernier pourrait d'ailleurs avoir la palme de la pensée absconse. Un philosophe aussi et surtout devrait œuvrer à la simplicité de son discours s'il prétend à l'utilité de sa parole… Si certains philosophes pensent qu'il faut inventer de nouveaux concepts et n’hésitent pas à abuser de néologismes, d'autres pensent que la philosophie ne consiste qu'à démêler l'obscur du clair afin de ne pas se "laisser impressionner" par la pompe du jargon technique. Wittgenstein était de ceux-ci, qui dénonçait les élucubrations de la métaphysique et voyait le travail du philosophe comme celui d’un « démêleur des nœuds de l’esprit ».

Socrate, qui pour le coup se retournerait dans sa tombe en voyant tous ceux qui se réclament de son héritage et font le contraire de lui, irritait au plus haut point les beaux parleurs parce qu'il les interrogeait sur un seul mot de leur discours et leur demandait de répondre en quelques mots également. Ils ne pouvaient plus s'échapper et se plaignaient d'être manipulés et pris au piège des rets de ses questions qui « déchiquetaient » leurs discours. Socrate les forçait à la simplicité et au positionnement clair de leur pensée, ce qui les dépossédait de leur pouvoir d’éloquence.

Mais quel plaisir pour le lecteur qui arrive enfin à y voir clair et à séparer le bon grain de l'ivraie. Socrate était un homme simple dans le bon sens du terme : sans chichi, sans amour de la nuance, sans duplicité mais non sans ambiguïté puisqu'il maniait l'ironie avec brio.

Un retour de la simplicité ?

Nous aspirons pour la plupart d'entre nous, à la simplicité pour ce que nous utilisons au quotidien : mobiles, logiciels utilitaires, appareils d'électro-ménagers, automobiles. Le revers de cette aspiration à la simplicité en tant que consommateurs c'est qu'elle conduit à une complexification en tant que producteurs, puisque nous sommes souvent les deux à la fois : produire de la simplicité est en effet compliqué. Que l'on songe à toute la chaine logistique et informatique qu'implique le fait de pouvoir simplement cliquer pour commander un produit matériel sur Internet. Par ailleurs, les entreprises qui souhaitent améliorer la simplicité des services pour leurs clients, on peut penser aux banques de détail par exemples, sont en interne écrasées par des procédures toujours plus complexes en partie en raison de l'obsolescence de leurs systèmes d'informations incompatibles entre eux (qui s'empilent comme des millefeuilles) ainsi qu’aux réglementations prudentielles qui leur sont imposées par l’Etat.

Les designers de produits technologiques cherchent à proposer des produits aux lignes épurées qui s'utilisent de manière intuitive sans avoir à compiler un épais mode d'emploi selon l’exemple de Steve Jobs, les cockpits des avions se sont allégés de dizaines de cadrans qui regroupés en un écran cathodique qui présentent immédiatement la plupart des information vitales de l'avionique. La complexité croissante de "ce qu'il y a sous le capot" s'accompagne d'une ainsi simplicité accrue pour l'utilisateur ce qui est une bonne chose.

Qu'en est-il alors de notre pensée ? Est-il souhaitable d'avoir une "pensée simple", de « penser simplement » ?

Dans la tradition philosophique on aime bien partir de choses communes, donc en général simples car compréhensibles par tout un chacun. C'est en partant d'une réflexion simple que l'on pose des questions et aperçoit les problèmes que l'idée initiale recèle. Cela nous conduit vers de nouvelles questions et des réponses que nous étayons par des arguments. Ces réponses sont liées entre elles par des concepts et des connecteurs logiques. L'ensemble doit procéder d'une construction rationnelle ce qui ne veut pas nécessairement dire objective. Si on y va doucement et méthodiquement il n'y a pas de raison que l'ensemble soit compliqué. La complication s'invite subrepticement à mesure que les abstractions s'empilent les unes sur les autres sans avoir d'exemple concret pour les arrimer à la terre ferme de l’expérience : l'ensemble s'envole alors dans l'éther et ne parle plus qu'à quelques initiés déconnectés. Elle survient également lorsque des associations d’idées se font gratuitement, sans être mises à l’épreuve de la preuve et amènent la pensée à glisser, à dévier jusqu’à perdre le lien avec l’idée initiale.

La simplicité comme idéal régulateur

Dans la pratique philosophique, celle du dialogue socratique, nous n'avons pas le loisir de nous envoler si haut car la question du béotien est toujours là pour nous rappeler à l'exigence de simplicité. Il s'agit que chacun comprenne, au moins une partie de ce qui est avancé.

Voici quelques raisons pour lesquelles nous recherchons la simplicité dans ce type du dialogue :

- les questions simples sont efficaces car on peut y répondre sans apport de connaissances extérieures et laissent un champ ouvert pour diverses perspectives de réponses, y compris lorsque la réponse est de type oui/non (questions alternatives).

- la simplicité oblige à revenir à l’essentiel au détriment de l’accessoire en décomposant une idée complexe en ses constituants élémentaires. Si un des éléments n'est pas clair ou faux alors il est inutile d'examiner la totalité.

- la simplicité est un point de départ nécessaire pour toute élaboration ultérieure qui peut ajouter de la complexité à une idée : des détails, des approfondissements sur les causes ou les conséquences, des liens avec d'autres idées, des objections.

- simplifier c’est opérer des choix et accepter de renoncer à notre avidité naturelle qui nous pousse à vouloir « tout dire » et rend notre discours confus.

- la simplicité prend la forme d'un concept synthétique qui résume l'essence d'une idée et reconstitue l'unité d'un discours et donc l'intention de celui qui le prononce. En simplifiant on retrouve l’idée de l’auteur.

La simplicité agit ainsi dans cette pratique comme un idéal régulateur : elle traduit le souci que nous avons de constamment produire une pensée claire pour autrui, déterminée et authentique.