La petite souris

20 décembre 2016 par jerome lecoq

Elle adore rester dans son coin, se faire toute petite et écouter tout ce qui se passe en se faisant remarquer le moins possible. Elle observe, enregistre, juge et condamne en son for intérieur, se fait ses opinions sur tout un chacun. Plus les autres parlent et plus elle enrichit leur dossier, elle repère ses allié(e)s, ses ennemis et ceux dont on ne sait pas ce qu'ils pensent et dont il faudra se méfier. Elle constitue son échiquier mental.

Malheureusement pour elle, elle ne fait pas la taille d'une souris et si discrète soit-elle, il arrive toujours un moment où quelqu'un lui demande de livrer le fond de sa pensée. Sa première réaction est la fuite : elle préfère écouter, elle ne sait pas quoi en penser, elle joue à l'humble, s'excuse de ne pas avoir tout compris, veut retourner dans l'obscurité. La plupart la laissera y retourner, se disant que c'est une émotive qui angoisse à l'idée de parler en public. Mais c'est mal connaître cette petite souris. Si survient une personne plus entreprenante qui insiste pour savoir ce qu'elle pense, qui sait l'amadouer pour la faire sortir de son trou, alors commencent les choses intéressantes.

On découvre que non seulement la petite souris avait bien compris ce qui se tramait mais qu'en plus elle avait des opinions bien arrêtées sur chacun. Si le sujet discuté lui tient à cœur, arrive un moment où, habilement questionnée, elle livre sa vision du monde. Et là vous vous étonnez de voir une petite souris se transformer en Napoléon conquérante : non seulement elle a des convictions chevillées au corps mais en plus elle a le bon droit et la vérité pour elle. On croyait voir un être fragile que l'on aurait voulu prendre sous son aile et on découvre un missionnaire (le missionnaire) prête à se lancer à la conquête du monde. Oui je sais ce que vous allez me dire : comment peut-on vouloir conquérir le monde en restant dans un trou de souris ? C'est là où se trouve la grande contradiction : elle prétend dominer le monde sans s’y risquer.

La petite souris n'est pas une entrepreneuse, elle ne prend pas de risques à la confrontation puisque tout est déjà joué dans son for intérieur. Elle ne fait que trier les gens en fonction de leur adéquation à ses préjugés. Elle voit bien qu'elle n'a pas ou très peu d'influence sur le monde réel et elle en souffre. C'est pourquoi elle s'alliera à des missionnaires qui eux sont tout aussi obtus qu'elle mais sortent de leur cachette pour aller porter la bonne parole. Elle, elle attend son heure pour émerger de l’ombre.

Parfois elle ne peut plus se retenir lorsqu'elle voit que la conversation peut tourner à son avantage : elle sort du silence et assène sa vérité. Généralement ce moment est un moment inconscient : l'émotion prend le dessus, se met la main sur le cœur et jure ses grands Dieux. Elle est sincère sans aucun doute. Elle a dit ce qu'elle pensait et bien malin et courageux (et peut être fou) qui voudra lui faire changer d'avis. Ceux qui assistent à la scène se disent alors qu'il vaut mieux l'avoir dans son camp car cette petite bête ne sera pas commode à "gérer", si vous devez travailler avec elle. Oh elle ne fera pas de rébellion, ne fomentera pas une mutinerie ni ne prendra la tête d'un cortège révolutionnaire.

Elle ne s'opposera pas à vous frontalement, fera même mine d'obtempérer à ce que vous lui demandez. Mais au moment de passer à l'acte elle trouvera toujours une bonne excuse pour ne pas faire ou pour faire à son idée

Elle fera ce qu'il y a de pire : de la résistance passive. Elle ne s'opposera pas à vous frontalement, fera même mine d'obtempérer à ce que vous lui demandez. Mais au moment de passer à l'acte elle trouvera toujours une bonne excuse pour ne pas faire ou pour faire à son idée. Et on sait que des idées elle en a. Pas forcément beaucoup mais bien ancrées. Quand vous la mettez face à elle-même elle rentre en son for (et son fort) intérieur pour s'y réfugier, mettant entre elle et vous une personnalité de façade, pour se protéger : ce persona-bouclier doit avoir un visage social acceptable. La fonction et la prétention de l'expérience lui seront dans ce cas très utile : "je suis enseignante depuis 25 ans", "j'ai vécu des moments très douloureux dans ma vie", "vous ne savez pas par quoi je suis passé..", "je me comprends", pour tenir à distance l'intrus qui se rapproche un peu trop de son territoire avec ses remarques perspicaces. Mais si vous parvenez à la débusquer attendez-vous à vous faire mordre et à la voir fuir aussi sec. Elle ne déteste rien de plus que d'être exposée au grand jour, se voir lui fait mal. Car ce qu'elle voit dans le miroir c'est l'image même de l'impuissance, le décalage entre ce qu'elle voudrait faire, ce qu'elle voudrait que les gens pensent et ce qu'elle fait effectivement qui n'est que de suivre le mouvement.

Elle sera toujours dans le système, même si elle n'y croit pas car l'isolement lui serait trop pénible : elle a besoin que des yeux lui renvoient le reflet de ses propres croyances et elle trouvera toujours des allié(e)s. Elle reste une souris et les souris ne conquièrent pas le monde, elle se créent un monde souterrain et remontent de temps en temps vers les hommes pour chaparder quelques restes de leurs repas. Sa stratégie est une stratégie de rongeur : entamer par petits bouts, faire des petits trous, prendre ce qu'elle peut et s'enfuir.

Mais quand sa mégalomanie la rattrape elle pourra se vouloir aussi forte et imposante qu'un bœuf, comme dans la fable de Lafontaine (avec une grenouille) et se nourrir d'illusions grandioses sur ce qu'elle fera un jour. Mais pour l'instant elle reste dans son trou. Ce n'est pas le moment, les conditions ne sont pas réunies, elles ne le seront jamais d'ailleurs. Mais si elle parvient vraiment à voir la réalité des choses et le peu d'influence et d'impact réel qu'elle a sur le monde alors peut-être pourra-t-elle accepter de prendre plus de place, d’assumer en public ses opinions, de les dire en se risquant à la critique.

Son problème est l'illusion de son pouvoir, sa mégalomanie qui est en complet décalage avec le peu de place qu'elle prend. Sa croyance en sa force est inversement proportionnelle à l'espace qu'elle occupe pour autrui.

Il lui faut donc réduire l'écart en se confrontant à la réalité de son influence réelle : elle peut travailler en groupe pour voir par exemple que les gens non seulement ne partagent pas sa croyance mais qu'en plus ils ont de bons arguments contre. Elle a besoin de s'ouvrir à la contradiction et de lâcher  la fascination pour ses propres idées. Pour cela lui faut se déclarer : annoncer ce qu'elle pense comme une opinion banale, sans la cacher comme s'il s'agissait du code de l'arme nucléaire et formuler les arguments soutenant cette opinion, au-delà de sa propre subjectivité qui doit se dégonfler. Et elle doit également questionner autrui, lui faire des objections, manière de reprendre la main sur le réel en ayant une influence sur le monde, quoique modeste, via la conscience d'autrui. En découvrant d'autres manières de penser elle laissera peu à peu la fascination mystique qu'elle a pour la sienne et retournera à la joyeuse banalité d'être un humain.

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