La philosophie peut-elle nous changer ?

21 décembre 2020 par jerome lecoq

 

Disons d'emblée que l'on pourrait se demander de manière légitime si changer tout court est possible, philosophie ou pas. En effet il est fréquent d'entendre des amis qui ne vous ont pas vu depuis longtemps vous dire "tu n'as pas changé, je te reconnais bien là". Et en effet il semble que certains traits de caractère sont bien profondément ancrés en nous. Par exemple, pour une personne compétitive, difficile pour elle de s'empêcher de vouloir gagner dès qu'elle participe à un jeu qui produit des gagnants et des perdants.

Avons-nous autour de nous des exemples de connaissances qui ont modifié significativement leur comportement, leur vision du monde ? Et si oui quel fut le moteur de ce changement ? Personnellement je n’en ai pas.

La littérature nous montre des exemples de personnes qui sont devenues plus dures, plus renfermées suite à des traumatismes notamment pendant une guerre où l'on voit des choses que l'on ne devrait pas voir en temps normal.

D'autres personnes ont des révélations mystiques comme Saint Augustin qui, après avoir vécu une première partie de sa vie dans la "débauche", se convertit à Dieu et à la réflexion théologique en produisant l'une des plus belles œuvres de la philosophie, les Confessions. On peut aussi penser aux épiphanies de Pascal et Descartes qui ont orienté leur vie en fonction d'expériences que l'on pourrait qualifier de mystiques par leur soudaineté et leur caractère transcendant. Le point commun à ces changements c'est la rupture, le choc, la crise. Il semble difficile d'opérer une transformation profonde en soi sans vivre une rupture entre avant et après la prise de conscience.


L'autre condition est le travail de la conscience : le changement en profondeur ne peut se faire que par un travail sur nos représentations, sur nos croyances et sur nos comportements. C'est en effet ses croyances et ses attitudes qui forgent l'identité d'une personne et dont le comportement et les actions dépendront.

De l'extérieur, seules nos actions témoigneront pour autrui du fait que nous avons changé. Un avare surprendra ses amis par une action généreuse répétée, comme de payer l'addition au restaurant, et pas par un discours prétendant qu’il a changé.

Rupture et travail de la conscience étant donc les deux conditions d'un véritable changement du Sujet, il nous faut donc savoir si la philosophie est capable d'opérer un changement, une transformation durable en nous.

Rupture et travail étant de l'ordre de l'expérience et de la pratique, seule donc une pratique de la philosophie pourra prétendre à un changement de cette nature.
Nous exclurons donc de cette question la fréquentation de la classe de Terminale en philosophie qui est un cadre trop superficiel pour prétendre à un changement. Superficiel parce que l'élève de philosophie, personne n'est dupe, est avant tout là pour se confronter à un examen et pas pour mettre en question sa vie, même si certains élèves peuvent avoir ce genre d'attentes démesurées qui seront en général vite déçues. Superficiel aussi parce que même si de fortes prises de conscience peuvent être provoquées par le professeur, ce dernier n'a pas les moyens pédagogiques et matériels (disponibilité pour 30 élèves) de guider son élève de la même manière qu'un maitre peut le faire avec un disciple, ainsi qu'on le voyait dans les relations avec le pédotribe dans la Grèce antique. Il y a certainement et heureusement des exceptions à cette règle mais elles restent trop marginales pour que j'en parle.


J'exclurai également la philosophie académique non parce qu'elle ne permettrait pas d'opérer ces transformations mais parce que ce dispositif est trop restreint par rapport à une classe d’âge : combien d'élèves font des études supérieures en philosophie par rapport à l'ensemble de la population ? (1 % ?) . Et parmi ceux-ci combien ont eu la chance de tomber sur un professeur qui leur aura servi de maitre de vie et d'aiguillon pour transformer leur vie ? Une infime minorité me risquerais-je à avancer. Ici nous décidons de parler au plus grand nombre.

Quelles pratiques de la philosophie sont encore à notre disposition ?

1 - La lecture de textes philosophiques classiques, modernes ou plus populaires et d'actualité.


Un texte philosophique ne peut nous changer que s'il établit un dialogue avec nous-mêmes. Pour établir un dialogue il faut qu'il parle de choses qui nous touchent d'une part et qu'il nous dérange d'autre part. Or seule une idée ou une croyance préétablie peut être dérangée par une idée venue de l'extérieur. Et une croyance préétablie est ce qu'on appelle un préjugé.

Posons l'hypothèse qu'une lecture philosophique digne de ce nom vient percuter des croyances que nous avions déjà, qu'elles aient été conscientisées ou non d'ailleurs. Cette idée est avancée par Gadamer qui parle de nos préjugés comme un prérequis pour pouvoir entrer en dialogue. Plus nous aurons de préjugés et plus une lecture philosophique sera susceptible de nous ébranler et par conséquent de nous changer. Ayez-donc pleins de préjugés et confrontez-les joyeusement avec des textes de grands philosophes.


De tels ouvrages jalonnent l'histoire de la philosophie : les dialogues de Platon, les Confessions de Saint-Augustin, les Essais de Montaigne, les méditations métaphysiques de Descartes, les Pensées de Pascal, les Critiques de Kant...tous les grandes textes de la philosophie ont ce potentiel « transformatif ».
Disons donc que vous pouvez vivre une épiphanie avec une lecture philosophique qui peut vous faire "tomber le cul de votre chaise" pour parler vulgairement. Reste que pour que cette crise provoque une transformation il faut encore faire le travail d'ascèse qui suit. Je prends l'ascèse au sens grec d'askesis, d'exercice sur soi, comme on le pratiquait dans la Grèce antique et que Pierre Hadot a remis au gout du jour en parlant d'exercices spirituels.

 

2 - Travail avec un maître


Un travail de dialogue avec un maitre et un travail d'écriture solitaires semblent être les moyens les plus efficaces d'opérer ce travail dans la durée pour qu'il ait une chance "d'imprégner" votre personnalité. Il faut que préexiste à tout cela un désir de penser, de se confronter, de découvrir de nouvelles idées qui a peut-être été enfoui et qu'il conviendra dans ce cas d'exhumer des cendres qui le recouvrent. Il faut après souffler sur les braises doucement pour relancer le feu.


Imaginons qu'un tel maitre puisse se trouver aujourd'hui ? Que pourrait-on attendre de lui ? Quel devrait-être son impact sur une conscience individuelle afin qu'un changement opère ?


Premièrement nous dirions qu’il devrait oser vous montrer avec franchise sans pudibonderie et sans précaution particulière ce qu'il voit de vous lorsqu'il vous met à l'épreuve, par exemple par des questions qui vous contraignent à vous engager dans la pensée. Il lui faudrait donc être attentif, observateur et franc, sans peur de dire ce qu'il pense de vous, sans pour autant être dogmatique.


Deuxièmement il devrait agir avec méthode et rigueur conceptuelle afin de vous faire articuler différentes propositions entre elles, y compris quand ces propositions sont des jugements (hypothétiques certes) sur votre existence. Par cette méthode se dessine ainsi une trame existentielle qui prend vie aux yeux du pratiquant. Il se voit comme un tout cohérent, dans ses incohérences mêmes.


Troisièmement il devrait être compétent en problématisation afin de voir les problèmes qui émergent de votre discours et de votre attitude, ou plutôt de leur correspondance ou dissonance, et de vous les présenter "naturellement" dans le cours du dialogue. Ces problèmes sont des nœuds de la pensée que diverses réponses viennent dénouer.


Quatrièmement il devrait être capable de vous proposer une large panoplie d'exercices écrits à faire seul chez vous ou en sa présence qui vous permettent de faire un travail sur les différentes compétences de la pensée : questionner, argumenter, conceptualiser, exemplifier, interpréter.


Cinquièmement il devrait incarner afin de vous les faire vivre à votre tour des attitudes philosophiques telle que la confiance, l'authenticité, l'étonnement, la distance avec ses émotions, le courage.


Quels effets le pratiquant pourrait-il alors attendre d'une telle pratique sur lui-même ?

Premièrement son discours deviendrait plus clair, plus synthétique, plus conceptuel et percutant, plus pertinent.


Deuxièmement il acquerrait plus d'authenticité, aurait plus le courage de se voir tel qu'il est et non tel qu'il veut apparaitre et acquerrait ce désir et cette exigence symétriquement envers autrui.


Troisièmement il deviendrait plus perspicace, plus tenace et aurait l'esprit plus aiguisé, aurait plus d'esprit critique ce qui se verrait nécessairement sur les autres et sur-lui-même ainsi que dans sa pratique professionnelle (ce qui n'aurait d'ailleurs pas que des effets positifs en ce domaine).


Quatrièmement il deviendrait plus souple afin de penser contre lui-même et de s'obliger à prendre diverses perspectives sur un même sujet, en répondant par exemple de plusieurs manières à une même question.


Cinquièmement il deviendrait plus confiant en sa propre pensée et en celle des autres ce qui le pousserait à s'intéresser plus à autrui et à lui-même, notamment en pratiquant un questionnement plus authentique et confrontant.