La pratique philosophique et la confiance

17 mai 2013 par jerome lecoq

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En quoi la pratique philosophique pourrait-elle créer la confiance en soi, en autrui et en le groupe ?

Ce que nous expérimentons facilement au cours de la pratique, c’est la défiance sous toutes ses formes : défiance face à sa parole lorsque nous ne voulons pas nous arrêter dessus pour l’étudier, défiance de soi-même lorsque nous n’osons pas exprimer notre opinion et préférerons nous en remettre à l’opinion d’époque, défiance face à autrui lorsque nous feignons d’accepter son objection sans pourtant remettre en cause notre hypothèse, défiance face au groupe lorsque nous ne voulons pas voir le jugement qu’il pose sur notre attitude, défiance envers la pensée lorsque nous nous enferrons dans une subjectivité réconfortante.

La pratique philosophique donne un objectif commun : il y a une question posée ou un problème à résoudre collectivement ou individuellement. Pour atteindre cet objectif commun, il y a un moyen, le dialogue, la pensée, ainsi qu’un cadre : l’ensemble des règles à suivre au cours d’un atelier. Ces règles, dont l’observation est garantie par le praticien, garantissent à chacun qu’il aura un traitement égal. Les règles font en quelque sorte office d’autorité supérieure en qui chacun accepte de s’en remettre. C’est la raison pour laquelle le praticien doit les expliciter au plus tôt et surtout les rappeler continuellement à ceux qui les transgressent et évidemment il doit s’assurer qu’il fait respecter ces règles de manière équitable et impartiale.

Les règles sont contraignantes et peuvent nous agacer individuellement lorsqu’elles viennent restreindre notre discours mais elles sont aussi rassurantes car elles sont stables, elles donnent un cadre, posent une structure à la discussion et la sortent de son statut indéterminé. Ces règles agissent comme un contrat collectif liant chaque participant à tous ses « collègues ». Enonçons-les brièvement :

- formuler des hypothèses à propos d’un sujet et non pas affirmer ses convictions

- faire des phrases courtes

- trancher, choisir entre plusieurs arguments ou concepts afin de vectoriser la pensée et de s’engager dans une hypothèse

- poser de vraies questions : une vraie question est une question dans laquelle l’intention du questionneur ne transparaît pas

- prendre en charge la question et y répondre explicitement (penser à travers l’autre)

- par rapport à une thèse se limiter à questionner son auteur ou à lui faire une objection (problématiser)

- qualifier autant que faire se peut la nature de mon intervention si possible avant d’intervenir (je vais poser une question, je vais faire une objection, je vais exposer un problème, je vais faire un commentaire, je vais dénoncer quelqu’un…) afin de réfléchir, prendre de la distance avec sa propre pensée et sortir du discours compulsif et réactif

La pratique entraîne chacun à se confronter à soi, à autrui et au groupe.

Les règles justement nous apprennent à le faire sur le mode de la problématisation ou de l’approfondissement : je dois voir ce qui pose problème dans le discours d’autrui et lui opposer une objection afin qu’il puisse envisager les limites de sa position. De même je suis invité à lui poser des questions afin qu’il précise sa pensée : qu’il fournisse des exemples, prenne des options, assume des choix, mette à jour ses présupposés implicites. Je vais par conséquent l’aider à découvrir sa pensée, ses croyances, ses présupposés.

Ce ne sont pas des procédés que nous utilisons en temps normal, a fortiori avec des inconnus. Pourtant on s’aperçoit rapidement que non seulement c’est très utile pour faire progresser une pensée en commun mais en plus que rien de personnel ni d’intime ne ressort généralement des réponses. Nous touchons aux modes de fonctionnement intellectuels, à des schémas généraux ainsi qu’à des systèmes de croyance qui sont partagés par un grand nombre de gens et sont en nombre limité. Cela rassemble et met en confiance de voir que nous partageons un petit nombre de croyances universelles, que nous avons en commun un réservoir de visions du monde.

Le fait que le praticien nous demande de formuler des hypothèses en réponse à une question nous place dans un dispositif expérimental. Il s’agit d’explorer ensemble, de se pencher sur des problèmes à l’instar des scientifiques et non d’exprimer fortement des convictions chevillées au corps. C’est par conséquent un contexte a priori où ne pèsent pas de forts enjeux sur la parole, où les seules conséquences de ce que l’on dit sont de montrer à autrui comment nous fonctionnons et d’en prendre soi-même conscience. Pourtant nous sommes très prompts à oublier la notion d’hypothèse pour faire corps avec notre opinion et la défendre contre vents et marées. Il est donc nécessaire de souvent rappeler cette distance à prendre avec son opinion.

Au cours de la pratique nous sommes souvent accompagnés par les grands penseurs qui veillent sur nous : un tel est de mauvaise foi ? Nous le sommes tous plus ou moins comme disait Sartre. Un autre annonce une généralité sans pouvoir donner d’exemple concret ? Concept vide car sans intuition comme disait Kant. Un troisième prétend dire quelque chose « comme ça » ? Il va à l’encontre du principe de raison suffisante cher à Leibniz. Dans nos affirmations péremptoires, dans nos erreurs de jugements comme dans la découverte de nos visions du monde nous sommes presque toujours en lien avec tel ou tel système philosophique. Cela renforce notre sentiment d’appartenance à une humanité commune ce qui nous met en confiance.

De plus chacun de nous incarne le sens commun et en est suffisamment pourvu comme nous disait Descartes, pourvu que nous le fassions avec la bonne méthode. Et c’est justement de la méthode pour bien penser que nous apportons dans la pratique philosophique. Or une méthode rassure également car elle témoigne d’une expérience de ce qui marche pour atteindre un but, elle a été éprouvée, objectivée, expérimentée : nous ne sommes pas de cobayes prenant des risques démesurés mais des expérimentateurs d’une méthode de dialogue collectif qui a fait ses preuves. Une méthode met en confiance en ce qu’elle est explicite, transparente et nous pouvons nous l’approprier, la « faire à notre pied ».

S’il est nécessaire d’être en confiance pour cet exercice c’est justement que l’on nous demande de nous engager, de nous risquer à formuler une hypothèse sans être sûr de l’issue. Le risque est un risque d’image : celui que nous pensons prendre en passant pour stupides si nous disons une chose stupide. Cependant, les plus frileux à prendre ce risque se dérideront en voyant que tout le monde est logé à la même enseigne et que nous sommes constamment face à notre « stupidité » et que cette « stupidité » peut même être souvent drôle. Mais finalement faire une erreur de jugement ou dire une chose absurde est-ce vraiment être stupide ? Nous ne le croyons pas.

Ce qui n’est plus drôle et devient stupide en revanche c’est lorsque nous ne lâchons pas prise, lorsque nous nous enferrons dans notre mauvaise foi et faisons perdre son temps au groupe par notre obstination : la vraie stupidité est dans notre attitude, pas dans nos erreurs de logique, de jugement ou d’appréciation d’une situation. Cet exercice requiert ainsi une certaine humilité : or l’humilité inspire généralement confiance et favorise l’ouverture à autrui en ce qu’elle accepte et intègre la différence sans la repousser à priori.

Le praticien s’il fait bien son travail devrait parvenir à mettre quelque peu à jour les caractères de chacun et à faire « sortir du bois » ceux qui essaient de jouer un double jeu. Ainsi au bout d’un certain temps chacun est invité à l’authenticité et par conséquent à montrer pour autrui et pour soi ses forces comme ses faiblesses, car elles apparaissent nécessairement à travers les comportements et les discours pour peu que l’on s’y arrête. Et nous prenons justement le temps de nous y arrêter. Ainsi chaque acteur se positionne sur l’échiquier des caractères et l’on peut plus facilement accorder sa confiance à tel ou tel selon la compétence travaillée. Par exemple nous demanderons de l’aide pour conceptualiser au « synthétique et conceptuel », nous demanderons son avis sur notre attitude à « l’empathique fin psychologue », nous demanderons une objection au « critique systématique ». Et inversement nous éviterons de demander de résumer les débats à celui qui est constamment confus.

Enfin nous demandons aux gens de suspendre leur jugement avant de le poser, de se poser avant de poser un jugement. Cette attitude est fondamentale pour éviter que les réactions s’enchainent dans un emportement émotionnel qui finit par crisper les interlocuteurs et les fermer à toute réflexion. Cet interstice vital laissé à la pensée permet de prendre de la distance et de s’apaiser, par conséquent de parler de choses délicates avec le langage de la raison et pas celui des sentiments. Cet apaisement, ce désinvestissement affectif du discours permet de se risquer à des opinions controversées voire choquantes sans craindre de se prendre une « volée de bois vert » ou de se faire mettre au ban du groupe. Une pensée choquante devrait même être tolérée et risquée, rien que pour voir jusqu’où elle peut mener et si elle "tient la route" d’un point de vue argumentatif. Charge à celui qui défend l'hypothèse d'assumer ensuite la vision du monde qu'elle suppose.

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