La pratique philosophique une pratique non-psychologique de soi

30 novembre 2016 par jerome lecoq

On me demande souvent, lorsque j'explique ce que signifie la "pratique philosophique" quelle est la différence avec la pratique psychologique. Je préfère d'abord voir le point commun fondamental, qui est que dans un cas comme dans l'autre le praticien s’adresse à un sujet en chair et en os, dans le cadre d'un dialogue, généralement en face-à-face. Pour la psychologie cela coule de source mais le fait qu'un philosophe dialogue avec un sujet en lui posant des questions permet déjà de détacher la pratique philosophique de la philosophie en général, notamment de celle qui se préoccupe de "décrire le monde" comme le fait la plupart des philosophes. C'est ce qu’on appelle la philosophie ad rempar opposition à la philosophie ad hominem.

Voilà donc pour le point commun. Venons-en maintenant aux différences.

Evidemment je vois ces différences de mon point de vue de philosophe-praticien et peut-être des psychologues praticiens me démontreront que j'ai tort et que je souffre d'une vision biaisée de la psychologie.

Tout d'abord je dirai qu'il y a une différence de "posture". Le philosophe praticien, même s'il dispose peut-être d'un savoir philosophique, se considère comme l'égal de son client, par rapport au savoir : tout le savoir qu'il utilise, il le propose au client pour que celui-ci l'approuve ou le réprouve. Je n'imagine pas un psychologue proposant à son client de laisser tomber Freud parce que celui-ci y voit des contradictions ou ne croit pas à l’existence de l’inconscient ou de la triade des instances qui divisent le sujet (moi, ça, surmoi).

L'attention du praticien est extrême et se porte sur chaque mot. Elle est diamétralement opposée à l'attention flottante du psychanalyste.

Le philosophe praticien ne s'appuie sur aucune "théorie de l'homme" ou conception philosophique particulière. Il pourra proposer au client une conception philosophique s'il trouve qu'elle correspond à une vision du monde du sujet, telle que validée par le sujet lui-même. Ainsi Sartre, Descartes, Heidegger, Spinoza ou Nietzsche seront convoqués selon leur utilité pour éclairer un présupposé ou une affirmation du sujet.

La deuxième différence tient à l'intention du praticien. Le philosophe n'est pas là pour "faire parler le sujet" mais pour le questionner, pour le faire penser. Le praticien est un entraîneur de pensée, il dirige un exercice et est exigeant sur la qualité des réponses du sujet : elle doivent être claires et argumentées. Le praticien ne "lâche pas" son client, il le met face à sa propre pensée, aussi désagréable cette rencontre puisse-t-elle être pour le sujet qui en général essaiera de nombreuses stratégies d'esquive (que le philosophe d'ailleurs analysera avec lui). L'attention du praticien est extrême et se porte sur chaque mot. Elle est diamétralement opposée à l'attention flottante du psychanalyste qui recherche plutôt dans le langage une symbolique qui le mettra sur la piste d'un complexe refoulé.

Le philosophe-praticien doit jouer au candide, doit feindre l’ignorance : il prend tout ce qu'il entend pour argent comptant et demande au sujet d'en rendre compte s'il ne comprend pas. Je demande souvent au client de répondre à mes questions comme s'il avait en face de lui un enfant de dix ans (pour moi ce n’est pas un exercice difficile), ce qui l'oblige à se débarrasser de toutes les subtilités du langage qui en général lui permettent d'éviter le vrai problème. Pour pratiquer la consultation philosophique il faut apprendre à être bête : seul le stupide, le naïf, le candide, l’enfant peut questionner l'évidence. Évidence que tout un chacun n'oserait pas questionner sous peine de passer pour un idiot : “c'est tellement évident, pourquoi même en parler ?”. Parfois j'ai honte des questions que je pose et je dois me faire violence pour les poser, car une voix me crie au fond de moi : "mais Jérôme la réponse est évidente, comment peux-tu poser une question si stupide !". Et pourtant c'est souvent de ces questions stupides que j'obtiens des réponses qui me surprennent. Non, ce qui me parait évident ne l'est pas nécessairement. Par exemple il m'arrive de poser la question : "Pourquoi souffrir est-il un problème ?" ou "Quel est l’avantage de mourir ?”

Pour s'autoriser à poser des questions si stupides ou si bizarres il faut pratiquer la "docte ignorance" comme l'appelait Nicolas de Cues. Il faut mettre de côté dans un coin de sa tête tout ce que nous pensons savoir et tenons pour évident et poser la question de manière candide. C'est le même processus que Descartes nommait le doute méthodologique. Ce n'est pas le doute existentiel qui est simplement une inquiétude, une anxiété face à l'incertitude du monde, mais le doute qui se force à douter alors qu'il aurait au contraire toutes les raisons de ne pas douter. Douter est un effort et pas une attitude naturelle.

Une autre différence d'attitude est que le philosophe-praticien fait travailler des compétences, celles qu'il est censé lui-même posséder : approfondir, problématiser, conceptualiser. (Je dis censé car si nous les possédions pleinement nous ne continuerions pas à nous entraîner nous-mêmes). Il entraîne le sujet à les utiliser et se comporte comme s'il voulait que le client se transforme lui-même en philosophe. A la limite une consultation réussie est une consultation après laquelle le client est capable d'appliquer lui-même certaines compétences pour lui-même et pour d'autres. En consultant quelqu'un nous le formons également à notre pratique. Je ne pense pas qu'un psychologue en consultation entende faire de son patient un psychologue lui-même.

 

Car ce qui est essentiel c'est la transmission des compétences : ce sont elles qui permettront au sujet de poursuivre le travail par lui-même et sur lui-même. Car la consultation a un effet bien au-delà du temps de la consultation. Les questions continuent de résonner longtemps après la consultation.

Le sujet apprend ainsi à se réconcilier avec l'universel en lui, face à la tentation de se réfugier dans la singularité de l’intime.

Une autre différence est qu’une consultation philosophique n'a pas nécessairement le sujet comme centre de gravité et elle permet de parler du monde en prenant le sujet comme un représentant de l'universel. C'est la raison pour laquelle une consultation est personnelle sans être intime, ce qui ne pose aucun problème pour faire des consultations individuelles en public. Ce que révèle le sujet de lui-même parle toujours à autrui, même si autrui ne partage pas son problème. Comme dans la tragédie grecque, les problèmes abordés dans une consultation sont aussi des problèmes de l’humanité. Le sujet apprend ainsi à se réconcilier avec l'universel en lui, face à la tentation de se réfugier dans la singularité de l’intime.

La psychologie elle va solliciter de la part du patient la narration de l'intime, du spécifique, du singulier voire du fantasmatique qu'elle interprétera à l'aide de sa matrice conceptuelle, qu'elle soit lacanienne, freudienne, jungienne ou issue de toute autre école de pensée.

Une différence fondamentale semble être également la notion du temps. Quelques consultations, deux ou trois, suffisent au praticien et au sujet pour avoir une bonne vision de son mode de fonctionnement et des problèmes à travailler, voire pour les résoudre. Il en faudra un peu plus pour un travail sur des compétences spécifiques comme l'argumentation ou le questionnement.

L'efficacité se paie au prix d'une certaine sécheresse, du côté abrupt voire aride de la question sans complaisance. Tout l’art du praticien est de tirer beaucoup de sens de peu de mots, et pas l’inverse.

Le psychologue parle lui de mois voire d'années pour les psychanalystes. Un psychiatre psychanalyste formé à la pratique philosophique m’a dit une fois que nous montrons à des patients des problèmes qu'il met des mois à trouver en psychanalyse, au prix il est vrai d'un saisissement du sujet, d'une certaine âpreté ascétique du questionnement qui peut faire fuir certains sujets qui souhaitent que l’on “écoute leur histoire, leur contexte”.

L'efficacité se paie au prix d'une certaine sécheresse, du côté abrupt voire aride de la question sans complaisance. Tout l’art du praticien est de tirer beaucoup de sens de peu de mots, et pas l’inverse. Or pour un praticien aguerri, peu de mots suffisent pour voir un être qui surgit dans toute sa cohérence, que cette cohérence soit rationnelle ou irrationnelles d’ailleurs.

Lorsque le sujet ne peut supporter de se voir trop rapidement face à lui-même nous pouvons également passer par le biais d’un texte : en lisant un conte par exemple puis en questionnant le sujet sur la compréhension de l'histoire, nous parvenons à confronter le sujet à lui-même de manière plus douce, plus détournée. Une autre technique utilise l’écrit : nous suggérons plusieurs questions au sujet et c’est lui qui choisit sa question en fonction de sa pertinence. Dans chaque question nous lui demandons de lister l'ensemble des présupposés qu'il peut en déduire puis nous lui demandons de produire plusieurs réponses à la question en lui demandant de justifier son choix à chaque fois.

Donc le sujet a un rôle éminemment actif, il est appelé à participer à un travail commun, sous la guidance rigoureuse de praticien, garant de la rationalité du dialogue, attentif à ce que le travail de la pensée opère.

Pour conclure la pratique philosophique et la pratique psychologique ont plus de différences que de points communs et sont plutôt complémentaires que concurrentes. Rien n'empêche de faire d'un côté un travail sur son mode de pensée et sur le développement de ses compétences tout en explorant une histoire intime du sujet reposant sur la narration de soi aiguillée par les suggestions habiles du psychologue. Pourtant pour le sens commun une discussion en face à face sur le sens de la vie, basée sur un questionnement personnel reste à forte connotation psychologique ce qui témoigne bien de notre tendance à « psychologiser » les relations humaines à notre époque. Il est temps que la pratique philosophique obtienne sa place parmi les pratiques de soi non psychologiques.

Ce temps sera venu lorsque, en disant « je suis philosophe-praticien », on ne me demandera ni si je suis professeur de philosophie, ni si je suis coach, ni si je suis psychologue.

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Je suis philosophe-praticien et pratique la consultation philosophique. C'est un travail rigoureux qui permet de travailler et d'améliorer des capacités et compétences cognitives tout en faisant émerger la manière dont vous pensez et vous reliez à autrui et au monde. Si cette pratique vous intrigue je vous invite à me solliciter pour une consultation en guise de découverte.

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