La routinière

13 février 2017 par jerome lecoq

Un besoin de certitudes

La routine, l'habitude, les modes d'emploi, les recettes, les routes balisées, les programmes détaillés: voici son environnement favori. Cela la rassure : elle a besoin de connaître le périmètre, les objectifs, l'utilité. La seule recette qu'elle n'ait pas trouvée jusqu'à aujourd'hui est pourtant la plus importante : celle qui lui permettrait de vivreOr elle n'aime pas la vie car l'inattendu, le risque, l'imprévisibilité, l'incertitude, le changement, l'inconnu sont inhérents à la vie.

 

Elle cherche des régularités, des prévisions, des projections statistiques. C'est une banquière ou une assureuse dans l'âme : elle gère le risque. Elle ne supporte pas d'être embarquée dans un jeu dont elle ne connaît pas précisément les règles ni les enjeux. Elle ne joue jamais pour le plaisir comme les enfants (cf mon article : Pourquoi jouons-nous ?) mais pour le gain. Et encore le jeu doit-il en valoir la chandelle.

Justement la chandelle elle ne la brûle pas par les deux bouts : elle est prudente, elle tâte l'eau du bout des doigts de pied avant de rentrer dedans. Vous ne la verrez pas se lancer d'un coup pour "voir ce que cela fait". Elle veut de l'encadrement, de la police, des institutions solides qui lui donnent le sentiment que la vie est solide, consistante. Elle pourrait même préférer connaitre l'heure de sa mort à l'avance, ainsi elle pourrait faire un retro-planning pour planifier tout ce qu'elle doit accomplir avant le grand saut final.

Penser c'est se risquer à des hypothèses sans savoir où elles nous mèneront, c'est s'exposer à des objections, c'est se faire juger, se faire comprendre, s'abandonner à autrui

Bien évidemment la pensée n'est pas son dada, pas plus que le saut à l'élastique au-dessus d'un canyon ne l’est pour celui qui souffre de vertige. Penser c'est se risquer à des hypothèses sans savoir où elles nous mèneront, c'est s'exposer à des objections, c'est se faire juger,s'ouvrir, s'abandonner à autrui. Les gens imprévisibles et ouverts, par définition, lui font peur. Ceux qui posent des questions par exemple parce qu'on ne sait pas toujours ce qu'ils cherchent. Elle a besoin que la question soit précise et relève plutôt d'informations pratiques. Ce dont elle ne se rend pas compte c'est que plus elle avance ses besoins de sécurité, de prévisions, d'objectifs et plus elle restreint sa liberté, plus elle s'aliène. Elle construit peu à peu sa propre prison.

Le mépris de la vie

Mais de quoi a-t-elle si peur au fond ? De ne pas comprendre, de perdre le sens, de perdre son temps, de faire des choses pour rien. C'est une utilitariste, elle ne fait rien gratuitement. Elle a développé une certaine sécheresse, peut-être est-elle avare même. Elle manque de générosité dans son existence : avec la générosité on donne sans savoir ce que l'on va gagner en retour donc c'est un investissement risqué, voire hasardeux. Et dans la vie comme chacun sait "on n’a rien sans rien".

Comme donc elle n'a pas le mode d'emploi de la vie, elle n'y est pas de plain-pied, elle la vit par procuration, sur les chemins balisés. Elle aime se donner des frissons en regardant des films à suspense, des thrillers, ou en lisant des romans policiers. Elle a l'impression qu'ainsi elle vit les choses sans avoir besoin de les vivre. En voyant les échecs de ceux qui entreprennent, de ceux qui essaient, qui se jettent dans l'aventure, elle se conforte dans son choix de "vie prudente" et se réjouit même secrètement de leurs turpitudes. Ainsi elle n'aura rien à leur envier. Car elle en envie certains, ceux qui entreprennent et réussissent, qui sont passés de l'autre côté de la barrière et qui n'ont pas l'air de s'inquiéter pour ce qui va leur arriver. Mais peut-on vraiment envier quelqu’un que l’on ne comprend pas ? Probablement pas.

Cette régularité du "balisé" la rassure, lui donne l'illusion que tout cela a un sens, que cela a été pensé dans un but bien précis, qu'il y a quelque chose à comprendre et à prendre

Pour les routines elle est très forte : pas deux comme elle pour suivre un "process" et l'appliquer rigoureusement. Cette régularité du "balisé" la rassure, lui donne l'illusion que tout cela a un sens, que cela a été pensé dans un but bien précis, qu'il y a quelque chose à comprendre et à prendre. Elle est probablement une bonne élève (cf mon article : La bonne élève) : la routine scolaire lui allait bien comme cadre de vie même si elle s'y ennuyait parfois. Cela permet de s'y retrouver, chacun est à sa place. Elle n'aime pas les surprises : ni les bonnes ni les mauvaises.

Se réconcilier avec l'incertitude

Mais bien évidemment elle est malgré tout dans la vie, elle y a été jetée-là, comme dirait Heidegger, elle doit bien faire avec et l'imprévu se présente parfois au coin de la rue, malgré toutes les routines. Une rencontre, une crise, un événement singulier…Sa première réaction est de s'arrêter net et de chercher dans le manuel si une procédure prévoit cette situation. Si ce n'est pas le cas, elle se fige, se met en retrait et attend que cela passe. Elle devient nerveuse, émotive, se crispe. L'inconfort commence à l'envahir face à cette situation qui lui échappe. Elle est prête à tout pour en sortir, quitte à devenir autoritaire ou violente, arbitraire. Elle ne prend pas le temps de réfléchir parce qu'elle n'a pas confiance en la raison : nous l'avons dit elle ne veut pas se risquer à penser.

Pourtant l’exercice sans enjeu lui aurait bien servi pour la fois où justement il y a un enjeu. Elle n'a pas vu l'intérêt de la pensée comme exercice valant en soi, toujours utile au cas où on devrait réfléchir rapidement un jour. Mais les processus, les algorithmes et les routines nous en dispensent la plupart du temps. Et maintenant que cela lui serait bien utile, elle se voit toute rigide, paralysée par la peur de se tromper et de devoir regretter son choix après coup. Au lieu de cela elle va basculer dans l'extrême inverse, l'arbitraire et l'irrationnel. Ce qui lui fera probablement prendre une mauvaise décision qu'elle regrettera et mettra sur le compte de la situation exceptionnelle, du contexte, ce qui la poussera à l'éviter encore plus et à être encore plus vulnérable la prochaine fois que l’imprévu frappera à la porte. C'est le cercle vicieux de la routine et du processus, du mode d'emploi qui ne prévoit pas tout.

Ce qu'il lui faut c'est se réconcilier avec le gratuit, l'inutile et le jeu. Il lui faut retrouver le goût du jeu comme quand elle était enfant

Ce qu'il lui faut c'est se réconcilier avec le gratuit, l'inutile et le jeu. Il lui faut retrouver le goût du jeu comme quand elle était enfant avant que ses parents ne commencent à lui apprendre à se méfier de tout, qu'ils le lui aient appris volontairement ou involontairement d'ailleurs.

Une bonne question est déterminée par l'attitude : celle de l'homme qui veut comprendre et questionner pour approfondir non pour avoir la recette à suivre ni pour convaincre

Trouver son style

Pour elle quand on laisse faire les choses, cela ne peut qu'empirer. Elle ne fait pas confiance à la nature des choses pour évoluer vers le mieux, le plus adapté, le plus pertinent, comme c'est le cas dans nature. Seulement la nature gâche beaucoup : si on prend le point de vue individuel elle tue beaucoup d'individus au nom de la survie de l’espèce. Or notre routinière déteste le gâchis : elle pense tout pour ne pas gâcher, pour ne pas perdre, pour optimiser et rentabiliser. Dans la créativité, l'innovation, l'art on gâche pour s'entraîner, on fait des essais et des erreurs. Mais les erreurs ne sont en fait qu'un gâchis à court terme : à long terme elles nous permettent d'apprendre et d'améliorer la tentative suivante. Mais pour apprendre encore faut-il s'arrêter un moment et se poser des questions. Et pour les questions personne n'a le mode d'emploi : il faut juste voir si elles marchent ou pas. C'est pour cela qu'elle n'apprend pas : elle veut poser les bonnes questions, elle veut le manuel des bonnes questions à se poser dans telle ou telle situation. Si ce manuel existait, Platon l'aurait écrit lui qui a suivi Socrate, ce questionneur dans l'âme, dans ses pérégrinations athéniennes. Et ce qu'il a trouvé derrière une bonne question ce n'est pas un mode d'emploi, c'est une attitude : celle de l'homme qui veut comprendre pour comprendre et questionner pour approfondir, non pour avoir la recette à suivre. Même et surtout les grands cuisiniers savent qu'il y a la recette et il y a la manière, le style avec lequel on l'applique et que c'est surtout cela qui compte.

Or le style c'est aussi ce qui échappe à toute routine car c'est inimitable, c'est une pure grâce rajoutée au geste mécanique ; Ou c’est plutôt ce que devient le geste mécanique après que le corps et l'esprit l'aient tellement intégré qu'il finit par faire partie de l'être. Pour elle qui suit les modes d'emplois, l'apprentissage sera toujours extérieur, elle ne fera jamais corps avec la méthode. Elle pourra bien en devenir une virtuose mais lui manqueront la grâce de celui qui ose se détacher de la méthode pour inventer son style.

 

 

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