La vendeuse se renfrogne

12 juillet 2014 par jerome lecoq

A partir d’un haïku écrit par Igor Quézel-Perron*, chasseur de têtes et poète à ses heures,  je propose une interprétation libre et identifie des problèmes philosophiques liés à la situation qu’il décrit. Puis j’invite le lecteur à donner sa propre interprétation du ou des problèmes évoqués.

La vendeuse se renfrogne

Je n'en veux pas

De sa carte de fidélité

Les entreprises voudraient que les clients les aiment, elles veulent les rendre fidèles. A qui ou à quoi est-on fidèle ? A ses amis, à des valeurs, à soi-même. La fidélité c’est la constance dans l’attachement au-delà des vicissitudes des relations humaines. On est fidèle parce qu’une qualité chez un être continue à nous le faire aimer dans le temps. Mais nos amis ne nous donnent pas de carte de fidélité pour leur amitié, ils n’ont pas besoin d’inciter leurs amis à leur rester fidèles. Les marques aspirent à ce que les clients les aiment et leur jurent fidélité. Elles voudraient même nous rendre « accro » à leurs produits, nous mettre dans la dépendance affective. Conscientes que la relation qu’elles entretiennent avec leurs clients est fragile elles ont donc mis en place ces petites cartes qui nous promettent mille petits services, réductions et cadeaux en échange de notre fidélité. Refuser cette carte c’est refuser de rentrer dans cette relation, cela signifie : « je veux garder ma liberté, je ne veux pas faire de la fidélité un contrat ».

Car monnayer une relation affective c’est en quelque sorte faire insulte à une personne : « je te serai fidèle si tu incarnes les valeurs qui m’attirent et je n’ai pas besoin d’incitations pour cela ». Pour fidéliser un client il faut incarner ce qu’il valorise, ni plus ni moins. Proposer une carte de fidélité c’est avouer sa peur que le client ne soit pas fidèle. Probablement la vendeuse sera-t-elle récompensée en fonction du nombre de souscriptions à ce « programme » de fidélité. La vendeuse est persuadée que l’on ne peut pas refuser d’avoir des réductions, des cadeaux. Un cadeau cela ne se refuse pas sous peine de vexer le donateur, c’est bien connu. En se renfrognant elle oublie que ce n’est pourtant pas un cadeau mais un contrat. Elle se met à se prendre pour le père Noel ou Jésus qui distribue les pains comme elle les cartes de fidélité. En la lui refusant le client lui fait un affront ce qui provoque son renfrognement. Elle le « prend pour elle » car elle est devenue donatrice, plus qu’une vendeuse. Elle est doublement de mauvaise foi selon Sartre : d’une part parce qu’elle joue tellement bien à la vendeuse qu’elle oublie qu’elle joue et d’autre part parce qu’elle oublie que sa carte de fidélité n’est pas à sens unique.

Le client, lui, est agacé par cette insistance car il a bien perçu l’illusion de tout cela, en tant que client il n’est pas dupe. Il serait aussi de mauvaise foi s’il pensait qu’on lui fait un cadeau. Il aurait envie de dire à la vendeuse : « ne voyez-vous pas que tout ceci est une illusion ? » Et qui plus est il a peut être déjà assez de cartes en tous genre pour ne pas alourdir son portefeuille avec une de plus. Peut-être même qu’il aura pitié d’elle, cette pauvre femme qui est contrariée par son refus, qu’il aura envie malgré tout de le prendre ce programme, pour lui faire plaisir; elle veut tellement qu’il en profite, elle est si bonne. Il n’en veut pas de sa carte car il connait le  piège mais il sait aussi qu’elle ne pourrait pas comprendre son argument : elle est juge et partie et payée pour cela. Peut-être est-elle seulement une bonne actrice qui joue la comédie ? Un cadeau offert par des inconnus provoque toujours la suspicion, cette vendeuse devrait le savoir. Ce n’est pas une mine renfrognée qu’elle devrait lui présenter, c’est la mine réjouie de quelqu’un qui fait face à une liberté.

Questions

- Peut-on acheter la fidélité ?

- Pourquoi les gens se confondent-ils avec leur rôle ?

- Pourquoi est-ce difficile de dire non à une offre alléchante ?

Exercice

Quelle interprétation donnez-vous à ce haiku ? Ecrivez un texte de 10 lignes pour décrire le ou les problèmes qu’il vous évoque. 

* Retrouvez tous les haiküs d'Igor sur le site de "Les Echos" en cliquant sur ce lien : Instantanés de la vie de bureau