L'art peut tout

8 janvier 2019 par jerome lecoq

Art

L’art est véridique, l’art est mensonger ; il endort ou éveille. L’art pacifie, l’art enivre ; il moralise ou libère. L’art est apparence, l’art est substance ; il est traître ou loyal. Éternel et éphémère. (O. Brenifier)

L'art est un performatif : il a pour vocation de provoquer quelque chose chez le public, que ce quelque chose soit une idée, une image, une sensation, une émotion. Le pire pour une œuvre d'art est peut-être l'indifférence. L'art est donc toujours une médiation de l'artiste à lui-même et de l'artiste au public aussi bien que du public à lui-même. L'art, au même titre que la pensée, est avant tout dialogue. Le problème est de savoir ce qu'il dit : on sait ce qu'il provoque chez autrui mais on ne sait pas ce qu'il dit. Si on le savait l'art serait de la philosophie.

L'art dit la vérité parce qu'il est transparent : l'œuvre d'art ne renvoie qu'à elle-même, tout ce qu'elle montre c'est elle-même et elle ne renvoie à rien d'autre qu'à elle-même. La dernière personne à consulter pour trouver une interprétation d'une œuvre est l'artiste lui-même. Souvent celui-ci ne sait pas pourquoi il a fait son œuvre, cela répondait chez lui à une espèce de nécessité intérieure, une force qui le traversait et qu'il n'a fait que suivre sans vraiment y réfléchir.

Mais l'art est aussi bien mensonger parce qu'il n'y a pas de correspondance entre ce qui est dit et ce qui existe dans la réalité : seule la philosophie ou la science peuvent dire une vérité objective. Même un enfant comprend en regardant un tableau de Picasso de la période cubique que de tels personnages grotesques n’existent pas dans la réalité.

L'art fait appel à la partie contemplative de notre être : il ne faut rien vouloir lorsqu'on perçoit une œuvre d'art. L'œuvre d'art est ce moment où la représentation rejoint la force vitale (la Volonté selon Schopenhauer), où notre pensée correspond à la force qui nous traverse et abolit tout désir : nous sommes dans la pure contemplation, nous ne voulons plus rien.

Celui qui n'est pas prêt à faire taire son désir ou sa volonté, qui ne s'ouvre pas à la réception de l'œuvre et à sa compréhension, celui-là passera à côté et ne pourra comprendre.

L’art peut aussi endormir les consciences lorsqu’il est au service d’une propagande comme l’art nazi dans les années 30 qui glorifiait le soi-disant héros aryen retrouvant la pureté du corps en pleine santé. L'art pourtant aussi bien réveille les consciences, il provoque même le scandale périodiquement, certains artistes s'étant fait une spécialité de l'art de la provocation, comme Mac Carthy avec son plug anal géant érigé Place Vendôme à Paris.

Il réveille en ce qu'il nous permet de nous ouvrir à de nouvelles manières de percevoir le monde, de lui donner forme et sens. On peut garder l'exemple de la période cubiste de Picasso qui révolutionne la perspective avec ses formes cubiques, il nous permet de voir d'une manière complètement nouvelle ce que nous voyions déjà avec nos yeux.

L'art pacifie également : la musique adoucit les mœurs dit le proverbe et c'est vrai parce qu'elle va chercher en nous des sentiments de générosité, d'amour et de bienveillance qui sont souvent refoulés par les nécessités de la vie de tous les jours. Notre colère est facilement apaisée par l'écoute d'un concerto de Mozart qui nous rend plus léger.

Il enivre car aussi bien il nous exalte, nous met en transe nous hypnotise comme le boléro de Ravel ou la chevauchée des Walkyrie qui nous donnerait des envies de conquêtes. Woody Allen remarquait avec un humour grinçant “Quand j’écoute du Wagner, j’ai envie d’envahir la Pologne”, faisant référence à l’utilisation de Wagner par les Nazis qui s’appuyèrent sur son recours aux légendes germaniques (L'Anneau de Nibelung) et son antisémitisme pour en faire une musique à la gloire du parti Nazi et utilisée dans les grands rassemblements du parti. On peut aussi penser plus près de nous à la musique techno qui par ses rythmes primaires et insistants, porte littéralement le corps du danseur qui est comme possédé par la musique.

L’art moralise comme dans une grande partie de la peinture classique consacrée à la représentation du Christ au cours des différentes situations décrites dans les Evangiles, des tableaux représentant des épisodes de la Genèse, les exploits des Saints, les hommes évoluant en Enfer ou au Paradis, etc.

Au contraire il libère quand il permet de nous extraire de la forme de nos représentations comme dans le cubisme à nouveau ou bien lorsqu’il dénonce en littérature de manière allégorique des formes d'embrigadement moral comme dans le roman 1984 d'Orwell : le personnage vit dans une société totalitaire qui prend littéralement le contrôle des esprits des citoyens gavés quotidiennement de propagande. C'est un ouvrage de fiction qui fait désormais référence pour alerter les peuples sur les pratiques étatiques dont le but est de manipuler l'opinion en refaisant l'histoire et en assénant des messages à longueur de temps qui finissent par s'incruster dans la conscience en annihilant tout esprit critique.

L'art est apparence quand il imite la nature car il n'est qu'un représentation bien pauvre de ce qu'elle est en réalité, prenons-en à témoin n'importe quel tableau d'un paysage. Mais en même temps, c'est par cette nécessaire réduction du réel qu'il peut en communiquer, ou tenter de le faire du moins, la substance. Prenons un tableau de Edward Hopper qui peint des stations d'essence, une ouvreuse dans un cinéma, des personnes assises autour d'un bar. Il capture l'essence de l'ennui, de l'attente que quelque chose se passe, du vide de la société de consommation américaine. 

L'art trahit : pour reprendre la peinture de Hopper qui peint des scènes de la vie quotidienne, il fait des sortes d'arrêts sur images, comme des photographies. En cela il trahit la vie parce que ces scènes figent la réalité, en son un extrait immobile, une abstraction de la réalité concrète et vivante. Mais en même temps il est loyal envers le sentiment qui l'anime au moment où il décide de peindre cette scène : c'est même exactement ce sentiment que son œuvre lui permet d'exprimer.

L'art est éternel parce que les peintures rupestres des grottes de Lascaux nous disent quelque chose encore aujourd'hui, de même que la Joconde parle toujours à notre génération et parlera encore dans 1000 ans, si tant est que le support matériel de l'œuvre puisse être conservé si longtemps. Quant à savoir ce que ces œuvres nous disent c'est à chacun d'y répondre avec sa propre sensibilité.

L'art est aussi éphémère en ce qu'il est aussi événement, rencontre fortuite entre une création et son public : la musique jouée en concert crée une émotion "ici et maintenant" et cet "ici et maintenant" est unique et fugace, la représentation est événementielle et ne rencontrera son public que ce soir-là. L'art est aussi expérience artistique, expérience d'amateur, de spectateur, d'auditeur. Nous pouvons être touchés par une œuvre à une certaine période de notre vie et y être indifférent à une autre, preuve que l'émotion artistique se modifie avec l'état sensible et intellectuel du public.

L'art a un point commun avec la consultation philosophique : les deux provoquent, interpellent, donnent à penser et à ressentir. D'ailleurs la consultation philosophique elle-même est un art de soi à soi, dont soi-même est l'œuvre, puisque le Sujet se transforme peu à peu en développant ses compétences et en prenant conscience de ce qu'il est. C'est un art également parce qu'elle se pratique en atelier et se montre au public afin qu'il s'approprie les dialogues qu'il voit et se pose les questions à lui-même, afin de s'essayer à cet art. C'est un art qui demande une certaine technique du questionnement et du concept, un sens du problème et d'autrui sous la forme d'empathie cognitive.

 

Dans: Dissertation