Le bavard

15 février 2017 par jerome lecoq

La narration continue de soi

La bouche est son organe vital : un flot de paroles qui semble inépuisable en sort en permanence, des mots qui s'envolent, des pensées qui partent dans tous les sens et ne sont destinés à personne en particulier. Le bavard ne se soucie pas de son interlocuteur : c'est son besoin de s'exprimer qu'il satisfait, ce sont les mots qu'il a en lui qu'il évacue. Il ne s'arrête jamais, il est est en psychanalyse permanente avec le monde

Au début on lui prêtait une oreille bienveillante et distraite, mais maintenant on le fuit. Quand on l'interrompt avec une question, soit il ne l'entend même pas soit il s'interrompt brièvement et repart de plus belle. Il peut même s'irriter que vous l'interrompiez dans ce soliloque impudique. Il n'hésite pas à livrer son intimité en public sans vergogne, habitué qu'il est en général à l'écoute bienveillante d'un spécialiste qui l'encourage à parler de lui, à "raconter son histoire" : il aura pris ainsi de bien mauvaises habitudes. Il prend maintenant tout un chacun pour son psychanalyste et ne se rend pas compte qu'il est au mieux confus et au pire déplacé, inconvenant, embarrassant pour autrui. Parfois il dit des choses sensées, articulées et intelligentes mais ces paroles sont bientôt noyées dans une masse, un flux ininterrompu qui finit en magma incohérent : personne n'oserait prendre en charge un tel fatras d'idées. Surtout que son narcissisme débordant le persuade qu'autrui est intéressé par sa personne.

 

 

Derrière son dos on le compare à un disque rayé, comme ces personnes âgées qui radotent à longueur de journée. Il faudra bien un jour que quelqu'un lui dise d'arrêter et l'aide à mettre de l'ordre dans tout cela et commence à le faire sortir de son monologue qui finira par l’engloutir. Car il y a assurément une souffrance comme moteur de cette dépense d'énergie verbale, cet être n'est pas libre, il ne peut s'empêcher de parler, ses mots l’aliènent et appellent toujours d'autres mots : il se noie dans sa propre confusion. Mais à la différence du compliqué (voir mon article) il ne cherche pas à défendre ou promouvoir une théorie, il ne cherche pas à construire ou échafauder une idée mais il ne fait que lâcher, que libérer et sa bouche est l’orifice par lequel tout cela s'échappe.

Il y a même un côté obscène chez cet être capable de continuer à parler de ses émois quand d'autres à coté de lui souffrent peut-être autant mais se taisent

Il devient rapidement un problème pour les autres, il s'isole de lui-même, s'exclut des groupes par son égocentrisme forcené. D'un autre côté il est difficile de lui en vouloir dans la mesure où il est quasiment inconscient de ce qu'il fait. Il adore exprimer ses ressentis, sa subjectivité, dire sa souffrance et se faire passer pour un martyr. Il y a même un côté obscène chez cet être capable de continuer à parler de ses émois quand d'autres à coté de lui souffrent peut-être autant mais se taisent : il prétend sans vergogne que sa misère personnelle dépasse celle de l'humanité, c'est un monstre d'égoïsme.

à travers ses mots c'est une sorte d'appel au secours qu'il lance : “délivrez-moi de moi-même” nous crie-t-il

 

Endiguer le flot en passant du mythos au logos

Pour travailler le schéma du bavard il faut lui poser des questions précises et l'interrompre dès qu'il repart dans son monologue : il pourra être reconnaissant d’un traitement énergique. Car à travers ses mots c'est une sorte d'appel au secours qu'il lance : “délivrez-moi de moi-même” nous crie-t-il. On pourra le sortir de son entourage en général complaisant et le mettre face à des gens qui souffrent sans se plaindre. Il a besoin d'être remis à sa place et d'écouter pour une fois, de faire silence en lui, de répondre à une question qui lui pose une exigence : il faut qu'il accepte autrui sinon il est perdu, il finira seul et abandonné, seul son psy le tolérant encore comme interlocuteur. Et même son psy voudrait s'en débarrasser mais il constate avec une certaine culpabilité qu'il fait partie du système qui a contribué à créer ce monstre.

Il faut bâtir un barrage pour contenir ce flot de paroles et le détourner, le canaliser : c'est un castor que doit rencontrer ce perroquet.

Il faut bâtir un barrage pour contenir ce flot de paroles et le détourner, le canaliser : c'est un castor que doit rencontrer ce perroquet. On lui fera parler d'autre chose que de lui en lui soumettant des histoires, des contes par exemple, sur lequel on lui posera des questions de compréhension et de réflexion. On lui demandera de faire des réponses courtes et précises, si possible par écrit parce que c'est déjà un moyen qu'il diminue sa tendance à la logorrhée. On exigera même de lui qu’il ramasse sa pensée en un mot unique, le concept étant le seul moyen de faire passer le mythos dans le logos, de transformer une narration narcissique en discours réfléchi et cohérent.

Mais il y a fort à parier que lorsqu'il n'est pas le sujet de l'histoire son inventivité soit beaucoup plus restreinte. Il projettera ses propres désirs ou peurs sur les personnages et le praticien le lui fera aussitôt remarquer : celui-ci exige de l'objectivité ce qui constitue un arrachement salutaire à ce bavardage égotique.

Pour le bavard ce ne sera pas une partie de plaisir mais pour une fois ce sera une partie qu'il devra jouer à deux. Il ne tapera plus la balle contre un mur mais attendra que l'autre joueur la lui renvoie par dessus-le filet, tendu vers cette rencontre incertaine.

Ne vous laissez pas amadouer par son air sympathique ou empathique : l’écouter n’est pas lui rendre service et il est un exemple où l’écoute est un encouragement au vice.

Peut-on espérer réformer un bavard ? Prendra-t-il conscience qu'il crée sa propre solitude ? Comme on le voit chez certaines personnes âgées, il recherche tant la compagnie qu'il se satisfera même d'un animal auquel il pourra tenir conversation en permanence, d'autant plus qu'il ne peut être contredit. Au moins le taiseux taciturne laisse-t-il planer le doute quant à sa profondeur : pour le bavard on sait bien que ce discours ne trahit qu'une superficialité étale. D'ailleurs il n'a que faire de ce que l'on pense de lui, tant que l'on ne l'empêche pas de s'exprimer. L'interrompre est tellement impensable qu'il prétendra ne pas vous avoir entendu : armez-vous d'endurance et de patience si vous entendez l'aider à changer. Mieux vaut le prendre jeune parce qu'il arrive un moment où tout cela est tellement naturel que l’extraire serait trop douloureux.

Cet article vous a plu ou interpellé(e) ? Alors commentez ou partagez.