Le "cartésien"

13 février 2017 par jerome lecoq

Assez curieux adjectif dont il s'affuble lui-même et qui ferait probablement se retourner le fameux René dans sa tombe : ce cartésien-là n'aime ni les "méditations métaphysiques”, ni le doute méthodique, ni la remise en cause par la pensée de tout ce qu'il attribue d’indubitable. Non, ce cartésien-là est plutôt comme Saint Thomas : il ne croit que ce qu’il voit et il ne goûte que très modérément les raisonnements spéculatifs.

Le problème est que sa vision est plutôt étriquée. Certes il a l'esprit logique, il a le goût pour les sciences dures et ce qui est clairement démontrable. Toute spéculation ou sophistication verbale ou conceptuelle le laisse de marbre, voire l'agace profondément. De son point de vue, celui qui a le goût de la pensée est au mieux un intellectuel sympathique et rêveur et au pire un incapable qui fait perdre du temps à tout le monde et se fait plaisir avec ses cogitations inutiles.

Sa grande question est : à quoi cela sert ? Question qui n'est pas inutile c'est évident mais qui pour autant n'est pas la seule question. Le cartésien ne veut pas contempler ni voir l'esthétique des choses il veut avant tout agir, transformer. En ceci il est cartésien car il veut se rendre "comme maître et possesseur de la nature". Il aime les choses pratiques, les outils qui produisent des résultats, les mécanismes bien huilés. Il manque de finesse concernant les relations humaines. En effet en ce domaine l'invisible, le non-dit, l’implicite et le symbolique tiennent une place importante et lui passent quelque peu au-dessus de la tête. Or une personne ne dit jamais que ce qu'elle dit, le message que véhicule son être coïncide rarement avec le contenu purement informationnel de ses paroles : les mots masquent et trahissent à la fois l’intention, le désir et la volonté.

Il faut savoir décrypter une attitude, un être-au-monde, au-delà des mots qui portent le contenu sémantique. Le cartésien est facilement réducteur, ce en quoi il est également cartésien : il décompose le complexe en unités simples pour les comprendre une par une, puis reconstitue l’ensemble par la pensée. Ce que l’on appelle l’analyse est une méthode tout à fait fondamentale en sciences, notamment dans la physique mécanique, mais qui rate le côté dynamique et dialectique de la réalité, notamment de la pensée et des systèmes complexes.

il a un fonctionnement intellectuel assez rigide et s'agace rapidement dès qu'il perçoit que l'on s'éloigne du concret, du terre-à-terre. Il n'aime pas les grands mots, les idées générales

Pour lui la contradiction n'est porteuse de rien : il a l'esprit d'analyse mais pas celui de synthèse qui pousse à réconcilier les contraires par un troisième terme. D’ailleurs ce n’est pas un créatif d’une manière générale : il a un fonctionnement intellectuel assez rigide et s'agace rapidement dès qu'il perçoit que l'on s'éloigne du concret, du terre-à-terre. Il n'aime pas les grands mots, les idées générales et notamment tous ces termes en "isme" dont les intellectuels français se plaisent à saupoudrer leurs phrases.

Il a des opinions bien arrêtées sur de nombreux sujets et il prend des décisions sans états d'âme, sans tergiverser ce qui le rend appréciable dans le travail collectif : il est prévisible et fiable ce qui rassure ses collaborateurs. De même il n’aime pas perdre de temps en réunion et cherche avant tout l’efficacité ce qui en fait un employé apprécié de sa hiérarchie.

Il aime bien ce qui est net et tranché, ce qui est mesurable et objectif et surtout ce qui suit le sens commun, “chose la mieux partagée au monde” pour Descartes. De ce fait il sait parler au plus grand nombre et donner des instructions claires tout en étant attentif aux résultats de chacun : il a l’étoffe pour faire un bon manager. Il n'aime pas le jargon, la langue de bois ni les effets de style : il opte pour la franchise ce qui le rend sympathique à beaucoup même si d’autres regrettent son manque de subtilité et de délicatesse.

Ce n'est pas un grand diplomate ni un politicien et c'est pourquoi sa progression dans l'entreprise sera limitée à un certain échelon où les compétences politiques prennent le pas sur les compétences techniques. Il aime bien résoudre des problèmes pratiques et est plutôt doué en ce domaine. Le doute méthodique cher à Descartes ne fait pas partie de sa culture et il préfère décider brutalement plutôt que de perdre du temps à consulter des gens qui de toute façon n'auront rien de concret à lui apporter.

Pour lui les émotions et l'esprit sont deux choses séparées. S'il est émotif il sait bien cacher ses émotions et a plutôt du sang froid. Il peut être cassant avec les gens qu'il juge rêveurs ou conceptuels : Il ne les estime en effet pas beaucoup à moins que ceux-ci ne lui apportent des résultats concrets. Il peut être très malin dans les métiers du commerce et ceux où il faut calculer vite, où il faut faire des ratios, des estimations chiffrées. C'est un pragmatique et il veut voir les résultats concrets de ses actions sur le monde, il attend de mesurer les résultats avant de donner sa confiance et il voit d'un œil méfiant les individus qui vivent de leurs conseils, de leur parole comme les hommes politiques, les consultants et les professeurs en général. Il apprécie les gens qui font ce qu’ils disent, qui “mettent les mains dans le cambouis” comme il aime à le répéter fréquemment.

Il peut être attiré par la pratique philosophique justement par son coté pratique, même si le mot philosophie lui hérisse plutôt le poil en général. Lors d'une séance de pratique philosophique il peut voir les résultats concrets du questionnement en termes de compréhension et de productions d'hypothèses pertinentes en réponse à des questions qui lui paraissent abstraites. Le côté performatif de la pratique, même s'il ne produit pas de résultats matériels à proprement parler, a tendance à lui plaire parce qu'il voit que la pensée opère également et que les hommes ont un fonctionnement logique, même dans leur irrationalité apparente. Il apprend beaucoup en voyant les autres participer et se réconcilie d'une certaine manière avec la pensée en voyant qu'elle peut être autre chose qu'une production stérile d'opinions générales sur le monde.

En matière humaine il a tendance au relativisme et à ne pas voir la logique dans les actions comme il la voit habituellement dans les mécanismes. Il peut prendre goût ainsi à l'exercice philosophique malgré ses réticences premières et s'ouvrir à un domaine nouveau pour lui : le plaisir de la pensée et de la contemplation. Il croyait ce domaine réservé à l'art et il prend conscience que comprendre la logique humaine a aussi des effets très concrets notamment en ce qui concerne la conduite des hommes dans un projet.

Il se tient à distance des psychologues et des personnes en général qui prétendent faire de l'introspection : pour lui on n'est pas loin du charlatanisme. Il pourra pourtant être avec une femme qui sera tout le contraire de lui, ajoutant un salutaire complément à sa rugosité émotionnelle et sociale. Ils formeront un couple en apparence des plus mal assortis avec une artiste mais même s’il la trouve excentrique et ne l’a jamais vraiment comprise elle lui apporte ce qu’il n’a pas : de la fantaisie et une ouverture sur l’art, domaine de l’inutile par excellence.

Il admet donc qu'un autre monde existe mais il n'en a juste pas les clés. Et c'est peut-être parce que dans son jardin secret il a mis une place pour l'art, la philosophie et les choses de l'âme qu'il se permet de cloisonner autant les mondes. Il sait qu'il peut profiter de moments d'inutilité à ses heures perdues pour regarder avec étonnement des œuvres qu'il ne comprend pas mais qui étrangement lui parlent malgré tout : il s'ouvre à sa sensibilité artistique et philosophique.

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