Le compliqué

20 décembre 2016 par jerome lecoq

Il aime la complication pour plusieurs raisons : la première est que ce qui est compliqué donne l'illusion de l'intelligence et de la profondeur. Or une personne qui veut donner l'illusion de la profondeur le fait pour une raison très simple : elle se sent vide, sans valeur, quelconque, quasi nulle. Ce sentiment de vacuité l'habite profondément et elle en a honte, c'est pour cela qu'elle veut souvent disparaîtreOr pour disparaître, quoi de plus pratique que la technique du poulpe ? Il s'agit de lancer aux yeux d'autrui un nuage d'encre qui l'aveugle et permet de s'enfuir. Pour le compliqué, le discours confus, alambiqué, à tiroirs fait office d'encre. Il le jette sur autrui pour ne pas se montre tel qu'il pense être.

Pour le compliqué, le discours confus, alambiqué, à tiroirs fait office d'encre. Il le jette sur autrui pour ne pas se montre tel qu'il pense être.

Le problème est que cette stratégie fait beaucoup de dommages collatéraux : les autres ne le comprennent pas et bientôt la confusion s'installe en eux également et ils ne savent plus quoi penser. Lui-même se perd dans son propre discours, dans ses tergiversations intérieures et n'arrive pas à se décider, son action est empêtrée par de constantes délibérations. C'est pour cela qu'il va se raccrocher à des opinions toutes faites, à des maîtres à penser ou autres directeurs de conscience qui lui épargnent la douloureuse expérience du dialogue de l'âme avec elle-même, ce que Platon nommait "penser". Il aura pu longtemps vivre par procuration : ne se connaissant pas, allant jusqu'à ignorer ses propres désirs, il préfère se conformer à ceux de ses mentors ou à des maximes à la mode. Ainsi le confus, le compliqué est souvent très conformiste. Ce qui est logique parce qu'il manque de structure, de clarté par conséquent il va chercher des socles rassurants à l'extérieur.

Sortir du brouillard

Mais vient le moment où un malaise grandissant lui donne l’intuition (car l'intuition le sauve de son manque de clarté) qu'il n'est pas à sa place, que quelque chose ne lui convient pas. Reste à déterminer ce qui lui convient.

Mais avant tout il lui faut sortir de sa confusion, se faciliter la vie en acceptant la simplicité avec sa pauvreté apparente. Mais la simplicité requiert un grand effort d'épure, d'élagage, d’affinage pour éliminer le superflu. Son outil de prédilection devrait être le rasoir d'Ockham : “Les idées suffisantes les plus simples sont les plus vraisemblables et on ne doit pas sans nécessité multiplier les concepts”.

Mais c'est un principe qui violente ses habitudes, il est angoissé à l'idée que tous ces mots soient supprimés et que sa pensée “s'appauvrisse”. Il lui faut procéder par “intension” plutôt que par extension : au lieu de penser en crabe comme il le fait habituellement, c'est-à-dire d'enchaîner latéralement les concepts par associations d'idées et de tomber dans de constantes tautologies ou digressions hors sujet (mais qui paraissent intelligentes pour peu que son vocabulaire soit riche) il lui faut prendre un seul concept et l'approfondir, le questionner, l'articuler pour l'insérer dans une proposition claire qui devient adéquate au sens de Spinoza (en ce qu'elle est sui generis, elle se soutient elle-même).

Il lui faut faire une anagogie (à ne pas confondre avec analogie), procédé qui consiste à questionner systématiquement les phénomènes pour remonter à leurs causes premières, pour revenir aux concepts qui le structurent, le définissent. Ainsi il sortira du brouillard. Mais il lui faut accepter de marcher en ligne droite dans n'importe quelle direction pour sortir de la forêt, comme nous le suggère Descartes dans sa morale par provision. Cette ligne droite il la trouvera dans un questionnement rigoureux.

Alors il pourra contempler le chemin parcouru et peut être ce sentiment de vide se muera-t-il en soulagement après l'effort. Fatigué, mais satisfait d'avoir avancé vers plus clarté et de simplicité, même si ce ne sont que quelques pas. De petits pas pour l'humanité mais des pas de géant pour le confus. Il lui faut avoir la victoire modeste car à la moindre vague émotionnelle il risque de retomber dans sa complication. Si le compliqué se double d’un perfectionniste, l’épuisement et la folie mentale seront son chemin naturel.

Pauvreté de la complication

Le compliqué aime les plis et les replis, les entrelacs, les nœuds, les casse-têtes chinois. Il les crée lui-même mais ne sait pas les dénouer et parfois il est obligé de trancher violemment comme Alexandre lors de l’épisode du Nœud Gordien.

Il peut devenir violent car il a peur de la perte de sens, que plus rien n'ait de sens, à commencer par sa propre vie. Il pourrait jouir de l'absurde en pratiquant l'humour ou bien pousser joyeusement son rocher comme Sisyphe (selon Camus dans L’homme révoltéMais il n'a l'âme ni d'un révolté (puisqu'il a besoin de maîtres à penser) ni d'un humoriste. L'humoriste a de la distance avec lui-même, il joue avec les mots et le sens. Alors que pour le compliqué les mots sont des leurres pour tromper son monde.

Son interprétation des mots est rigide et pauvre et c'est pour cela qu'il sent le besoin de les multiplier,

Son interprétation des mots est rigide et pauvre et c'est pour cela qu'il sent le besoin de les multiplier, c'est parce que sa rigidité le ferme à la richesse du sens de chaque mot, de chaque concept.

Je lui recommande de lire de la poésie pour se réconcilier avec le pouvoir enchanteur des mots et de la pratique philosophique pour s'exercer à simplifier, à faire du lien entre les propositions, à questionner pour découvrir autruiIl se rendra compte que pour avoir une réponse claire il lui faut une question claire. En passant par un travail sur la question il peut faire d'une pierre deux coups : apprendre à simplifier pour lui même et autrui. Et en voyant les bénéfices cognitifs que lui procurent la compréhension d'une phrase claire il pourra également l'appliquer pour lui-même.

La confusion n'est ni une maladie ni un trait de caractère : c'est une stratégie perdante afin de se masquer à soi-même notre propre vide. Mais elle finit par devenir un trait de personnalité tant le langage et l’être sont imbriqués : Heidegger ne disait-il pas que le langage est la "maison de l’être" ?

Vide créateur

Oui je sais ce que vous allez me dire, ce n'est pas très joyeux votre histoire de vide, c'est déprimant. Alors derrière tout cela il n'y a vraiment rien ? Non effectivement, il n’y a souvent rien mais c'est au confus d'y construire quelque chose, c'est à lui de donner du sens, de se donner du sens, de sauter "à pieds joints" dans le sens. Et c’est d’ailleurs valable pour les compliqués et les autres également.

Le sens n'est pas quelque chose qui nous vient de l'extérieur, c'est une orientation déterminée que nous prenons dans la vie, sans certitude mais avec une certaine forme de foi

Le sens n'est pas quelque chose qui nous vient de l'extérieur, c'est une orientation déterminée que nous prenons dans la vie, sans certitude mais avec une certaine forme de foi, de confiance au sens latin de fides. Que cela soit de la foi en la pensée, en Dieu, en la bonté ou en la nature, il faut au confus une profession de foi. Alors cet homme de peu de foi pourra commencer à utiliser son vide pour en faire quelque chose, il sortira de son nihilisme inavoué.

Mais que faire du vide me demanderez-vous ? S'en servir pour questionner ou se questionner par exemple. Les questions évoluent très bien dans le vide, le vide est idéal pour faire naître le dialogue.

Et créer : écrire, peindre, jouer de la musique, interpréter de la musique, danser, créer un logiciel ou une application. L’être humain a ceci de différent avec l’animal qu’il s’extrait de ses besoins pour créer des choses, simplement pour le plaisir de les créer, pour le plaisir de l’inutile (même si certaines créations sont utiles). Au moins pour lui-même dans un premier temps, pour lui montrer que le vide est créateur. Et se construire ses propres opinions en les confrontant au dialogue et pas en les consommant comme un client volage. Il aura peut être l'impression de s'appauvrir, peut-être trouvera-t-il sa production sans intérêt mais elle aura le mérite d'être la sienne et de pouvoir être partagée. Cela le changera du partage de sa confusion.

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