La nature, la technique, le

11 avril 2014 par jerome lecoq

La nature, la technique, le "contrat naturel" et Socrate.

Aujourd’hui la technique nous a tellement envahi qu’elle est devenue une seconde nature : je tape sur cet ordinateur pour poser ma pensée, j’envoie un email pour communiquer, je regarde ce qu’ont publié mes amis sur facebook pour me sentir connecté avec eux, pour rechercher une émotion. Nos besoins naturels sont satisfaits grâce à la technique, celle-ci est une médiation entre mes besoins et leur satisfaction. La technique est d’abord utilisée pour répondre à notre nature, à nos besoins naturels : je consomme des produits issus de l’industrie agro-alimentaire pour me nourrir, parfois souvent bien au-delà de mes besoins naturels d’ailleurs (le gout du luxe), je suis logé dans un appartement lui-même dans une ville où la nature n’affleure que rarement à la surface pour satisfaire mes besoins de protection contre le froid et pour assurer mon hygiène naturelle, je suis vêtu de vêtements cousus par de petites mains dans les pays asiatiques qui ont surement une grande habileté technique issue de la répétition de même geste, etc.

Peu de besoins naturels sont exclus de la technique. Peut être le sexe est-il encore relativement épargné même s’il existe des techniques de contraception et des techniques pour améliorer le plaisir. Pourquoi ai-je choisi de parler des besoins naturels plutôt que de la nature en général ? Tout simplement parce que la nature qui nous est la plus proche c’est celle que nous portons en nous. Or cette naturalité de l’homme nous n’essayons pas de la dominer ni de l’exploiter, contrairement à l’autre nature, la grande nature à l’extérieur (le monde en somme) mais de la satisfaire de la développer : la technique est au service, en général, de la nature en nous. Et cette nature ne nous est pas toujours amicale puisque la nature a ses propres lois, qui vont souvent à l’encontre de notre confort, notre bien-être, voire menacent notre survie même. Les maladies par exemple font partie de la nature, puisque l’agression et la mort font partie de la vie qui habite la nature. Et la technique est en général utilisée pour dompter les agressions de la nature pour protéger notre vie, donc notre nature. La nature nous agresse à la fois de l’intérieur et de l’extérieur et la technique nous permet de mieux vivre avec ou plutôt contre la nature. Or encore une fois la technique est utilisée pour corriger cette nature qui peut nous agresser. L’homme est un animal certes et en cela il fait partie de la nature mais il est bien peu naturellement adapté à cette nature au contraire des animaux sauvages qui savent en général y vivre en symbiose.

Donc d’entrée l’homme se pose comme une anomalie dans la nature, sans fourrure pour se protéger du froid, sans crocs pour tuer d’un coup de dents, sans ailes pour voler, sans pattes pour courir vite et échapper à ses prédateurs : bref sans atouts naturels pour survivre. Il lui faudra alors surmonter la nature pour satisfaire sa propre nature, ses besoins, sa vie. L’homme se pose donc d’abord en rupture face à la nature même s’il en fait partie intégrante.

Evidemment la nature lui a donné l’intelligence, un cerveau surdéveloppé, la conscience et la capacité à construire des outils pour s’extraire progressivement de la nature et développer sa propre nature contre la nature hostile. L’homme devient ainsi un technicien naturel et se fait « comme maitre et possesseur de la nature »  (Descartes) et ne cessera de perfectionner ses outils dans tous les domaines depuis la première pierre utilisée pour écraser une noix, en passant par le silex pour faire du feu jusqu’à Internet et les nanotechnologies aujourd’hui. Tout ceci est très connu et nous ne nous étendrons par conséquent pas dessus.

Mais arrive un moment où l’homme se rend compte qu’à force d’exploiter la nature celle-ci commence à se retourner contre lui. Sa tendance à massifier les procédés technique par l’industrie le pousse à épuiser les ressources naturelles : la mer s’appauvrit en poissons, certaines espèces animales sont disparues ou en voie de disparition, la forêt amazonienne se réduit à peau de chagrin à force de déforestation. Le stock qui a été longtemps illimité commence à montrer ses limites. Or comme l’homme a toujours ses besoins naturels (plus d’autres qu’il sait créer comme nulle autre espèce au monde) il commence à réfléchir à comment continuer à exploiter la nature sans tuer la poule aux œufs d’or : tout cela est une histoire d’intérêts bien compris.

Les hommes qui sont le plus conscients de cette limitation du stock à grande échelle souhaitent passer un contrat tacite avec la nature : « tu restes mon fournisseur principal  (et unique) et  en contrepartie tu dois me ménager et m’aider à produire mieux et plus et si en prime tu peux me respecter et m’aimer alors là ce serait top ». Alors l’homme a non seulement conquis la nature mais l’a modifiée en utilisant les propres lois de la nature pour satisfaire ses besoins humains… et naturels. Par exemple on développe de nouvelles variétés de blé qui résistent mieux aux climats plus chauds qui gagnent du terrain (je ne rentrerai pas dans la polémique sur les OGM). Ah oui parce que j’ai oublié de dire que comme l’homme produit du CO2 dans l’atmosphère à l’échelle planétaire il en est même arrivé à modifier le climat. Il ne crée pas encore la pluie et le beau temps à volonté mais arrive à à faire fondre la glace polaire et à réchauffer le climat. Cela il ne le maitrise justement pas malheureusement : la notion hypercomplexe de système climatique échappe encore à sa compréhension globale mais il sait qu’il a un impact perturbant dessus. La nature procède à un retour de bâtons qui semble frapper au hasard : inondations, pluie diluviennes, saisons sens dessus-dessous, sécheresse et incendies gigantesques…ce n’est pas un hasard si Hollywood nous ressort la bonne vieille histoire de l’arche de Noé sur les grands écrans. La nature semble se rebeller contre nous et nous donner un message. Toujours cette tendance à personnifier la nature et à lui attribuer une conscience : nous ne pouvons nous empêcher de nous voir en miroir dans la nature.

Le problème est que pour arrêter le massacre et exploiter nature en la respectant et en lui laissant reprendre ses droits naturels (ne serait-celui d’exister pour notre plus grande satisfaction) il faut se mettre d’accord ensemble face à quelque chose qui n’a pas de visage, est partout et hypercomplexe. L’avantage c’est que nous avons tous la nature en nous et que par conséquent nous savons intuitivement que si nous détruisons la nature nous nous détruisons nous-mêmes. En théorie le message devrait être facile à faire passer chez les hommes.

C’est donc un contrat avec nous-mêmes qu’il nous faut passer. C'est la thèse de Michel Serres.

Or ce contrat doit dépasser les clivages politiques et nationaux. Il faut faire signer l’ensemble de l’humanité pour elle-même. Or même quand il s’agit de leur propre intérêt les hommes, par nature, ont plutôt tendance à la discorde qu’à la concorde, à la passion qu’à la raison, à satisfaire leur intérêt immédiat et proche que celui des générations futures. Que voulez-vous c’est comme cela : nous avons pris nos petites habitudes de confort et y renoncer parce que quelque chose de terrible pourrait nous arriver dans 10 ans…si nous étions tous raisonnables nous arrêterions immédiatement de fumer par exemple. Et pourtant cela concerne notre propre santé. Donc si nous voulons signer ce fameux contrat social dont parle Michel Serres, il faut que nous entendions raison commune et que nous accordions nos violons.

C’est pour cela qu’il faut signer un contrat intermédiaire. Et qu’il faut dialoguer pour se confronter et entendre la raison commune. Or il se trouve qu’une technique (justement) fort ancienne de dialogue fut inventée par un certain Socrate et qui consistait à faire réfléchir les gens sur eux-mêmes afin qu’ils se rendent compte, déjà, qu’ils ne savaient pas grand-chose ce qui permettait ensuite de recommencer le dialogue et l’investigation sur des bases plus saines car épurées des opinions, ces excroissances rigidifiées de l’ego.

Cette humilité devrait les rendre plus proche de la nature. Cette technique certains philosophes praticiens l’ont améliorée en profitant des apports d’autres philosophes justement. 

Pour vous en faire profiter il faut d’abord que nous signions un contrat ensemble :

  • nous ferons confiance au praticien pour faire respecter le contrat qui nous lie
  • nous nous exprimerons en disant d’abord l’intention de notre discours
  • nous nous efforcerons de faire un lien avec les autres discours et de ne pas empiler les opinions les unes sur les autres
  • nous nous efforcerons à la clarté pour tous
  • nous écouterons nos voisins avant de réagir et de rebondir
  • nous préférerons approfondir l’opinion de nos voisions en lui faisant des objections ou des questions plutôt que de défendre notre opinion « contre vents et marées »
  • nous chercherons la raison plutôt que le confort de notre ego
  • nous nous efforcerons de répondre directement aux questions et de poser des questions pour découvrir autrui et non pour placer notre propre opinion
  • nous acceptons que le groupe détient une part de vérité et peut nous apprendre sur nous-mêmes

 

Alors qui signe ce contrat anti-naturel ?