Le défi

15 février 2022 par jerome lecoq

 

Un défi est un moment de rupture cognitive, qui fait en général suite à une surprise, une déception, une frustration, un empêchement, un problème. Un défi nous invite à nous dépasser, à nous surpasser, à faire du nouveau, à créer.

Le contraire du défi est la facilité, l'habitude, la routine, la normalité et l’automatisme.

Un défi peut toujours se présenter sous forme d’une question donc s'adresse à l'esprit humain : il se présente comme une exigence de penser un problème afin de le résoudre. Un défi provoque, interpelle, mobilise, attire l'attention. Celui qui tente ou accepte un défi développe son expérience, son adaptabilité, sa souplesse, son inventivité et sa créativité. Si la vie ne nous offrait pas de défis nous devrions nous en inventer pour que cette dernière ne soit pas une routine perpétuelle et mortellement ennuyeuse.

Face à certains événements irrépressibles, inévitables et désagréables, plusieurs attitudes sont possibles : l'évitement, le déni et la fuite, l'agressivité et la colère (forme de reprise de puissance face à l'impuissance) et le défi. Prendre l'adversité ou le malheur comme un défi est une manière positive et créative de continuer à développer sa puissance. Pousser son rocher tous les jours en haut de la pente est un malheur indépassable pour Sisyphe vu de l'extérieur. Mais si Sisyphe y voit un moyen de s'exercer alors on peut l'imaginer dans une certaine forme de bonheur : à force de monter le rocher il développera sa force musculaire et ce qui lui paraissait au début insurmontable prendra bientôt la forme d'une routine qui soutiendra son existence et lui permettra même, qui sait ? d'avoir le loisir de penser son existence.

 

Discernement

Pour qu'un défi en reste un et ne devienne pas une torture ou une folie, une absurdité ou un suicide, il est nécessaire qu'existe une certaine proportionnalité entre la nature et l'ampleur du défi et les compétences et moyens à disposition. Ils sont nombreux les êtres humains morts pour avoir péché par surconfiance en relevant un défi. Il est nécessaire donc d'évaluer l'ampleur et les risques que comporte un défi : un défi est un combat et certains combats sont perdus d'avance. Le premier défi à relever est d’évaluer la difficulté du défi lui-même.

Nous avons toujours la possibilité de refuser un défi à commencer par celui de l'existence.

Nous pouvons également choisir la facilité en évitant la confrontation et en nous cantonnant à une routine réconfortante. Cependant il y a un défi auquel nul ne pourra se soustraire : affronter l'idée de sa propre mort et la mort elle-même lorsqu'elle se présentera, pour autant qu'elle nous en laisse le temps.

Étant un obstacle, un empêchement demandant effort, créativité et aptitudes, un défi peut s'adresser à plusieurs facultés : ce peut être un défi à l'entendement, à l'imagination, à l'intelligence individuelle ou collective, à l'endurance et la résistance physique et/ou morale, à la morale, à la volonté. Bien souvent un défi mêle plusieurs aspects à la fois. Par exemple créer une entreprise présente des défis techniques (faire un produit élaboré au moindre cout), industriels (pouvoir monter à un rythme de production permettant de satisfaire la demande), psychologiques (surmonter les peurs de perdre de l'argent, de décevoir la confiance des investisseurs, de ne pas être à la hauteur de ses propres exigences...), existentiels (faire confiance à de nouveaux collaborateurs, risquer toutes ses économies…)

 

Pari

Lancer un défi à quelqu'un c'est parier sur son intelligence, sa force, c'est lui faire confiance. Ainsi le maitre met au défi son élève de résoudre tel exercice difficile car il sait qu'il en a les compétences et les capacités. L'élève relève le défi, il veut être à la hauteur des attentes et de la confiance que le maître a placées en lui. Il va donc prendre ce défi non comme un obstacle insurmontable mais comme une épreuve au cours de laquelle il devra montrer ses capacités et qu'il s'efforcera de passer.

Celui qui a réussi le défi sent la joie d'avoir accompli quelque chose de difficile, de s'être dépassé, la fierté d'avoir rempli les exigences de son maître. Un maitre qui ne lancerait pas de défis serait un mauvais maitre car il manquerait d'exigence envers ses élèves et s'adresserait à la masse indistincte.

Or le maitre qui lance un défi est bon pédagogue car il doit s'adapter aux compétences, motivations et aptitudes de chacun : pour l'un la vitesse sera le défi, pour l'autre la présentation de son travail en public, pour un troisième encore ce sera de trouver une solution créative.

Quand nous relevons un défi, nous mobilisons nos ressources en un effort dirigé vers un but unique par conséquent nous nous donnons les moyens d'accomplir des choses spectaculaires. Souvent l'élève est surpris de ce qu'il est capable d'accomplir parce que le maitre a vu en lui ce que lui-même était incapable de voir. En lui lançant un défi le maitre voit au-delà de l'élève, il le transcende et invite l'élève à se transcender lui-même, à se dépasser.

Notre capacité à relever un défi dépend aussi de notre niveau d'énergie : quand nous sommes malades, effectuer des gestes quotidiens mécaniques devient un vrai défi. Ce n'est pas uniquement le maitre qui nous lance un défi, c'est aussi la vie. Lorsque par exemple nous sommes victimes d'un accident grave, reprendre une vie normale constitue le défi, ce qui indique que pour l'être humain, rien n'est acquis, tout est apprentissage et peut faire l'objet d'un recommencement. C'est la raison pour laquelle le plus grand défi qui nous attend est peut-être celui de ne pas nous ennuyer, de ne pas nous lasser, de continuer à nous mobiliser pour relever le défi de vivre. Car vivre c'est « lutter contre l'ensemble des puissances qui concourent à la mort » comme dirait Bichat, par conséquent l'existence même constitue un défi, celui de trouver du sens à ce qui parait absurde comme nous le dit Camus, l’alternative étant le suicide qui nécessite le courage d’aller contre l’instinct de vie qui est certainement ce qu’il y a de plus puissant en l’homme.

 

Rupture

Celui qui relève un défi, ou qui se donne lui-même un défi, n'accepte pas la réalité telle qu'elle est, ne veut pas se soumettre à l'ordre des choses ni se laisser aller à un certain confort. Il fait rupture avec les choses et résiste en imaginant des alternatives, en cherchant des alliés pour se faire aider, y compris des alliés inattendus ou contre-intuitifs. L'animal ne relève pas de défi, il cherche simplement à satisfaire ses désirs primitifs, même si parfois certains animaux semblent montrer de l'ingéniosité pour résoudre des problèmes comme ces pieuvres qui parviennent à ouvrir un bocal avec leurs tentacules afin d'y saisir la proie enfermée à l'intérieur.

Un animal ne peut faire rupture car il n'a a priori pas de conscience réflexive qui seule permet d'enjamber le fossé entre le problème et la solution.

Pour l'être humain, homme de défi, la réalité n'a rien d'un donné mais constitue un point de départ à partir duquel il agit pour transformer.

La conscience est à la fois son bonheur et son malheur : c'est elle qui lui permet de prendre la mesure du décalage entre ce qu'il veut et ce qu'il a, ce qui l'attriste et le déprime. Mais c'est aussi ellequi lui permet d'utiliser ce qui est à sa disposition, par la technique notamment, pour réaliser ses objectifs, pour relever tout défi qui se présentent à lui. Pour qu'il y ait un défi nous l'avons déjà dit il faut que la difficulté soit légèrement supérieure à ce que nous connaissons, à ce que nous avons déjà fait.

Pour qu'il y ait défi il faut qu'il y ait incertitude, ignorance, empêchement, frustration. Mais il faut aussi qu'il y ait confiance en soi, puissance, distance avec soi-même, réflexivité, lucidité, courage. Celui qui relève un défi est à la fois un rêveur qui voit plus loin que là où il est mais aussi un pragmatique qui fera le nécessaire pour réaliser son rêve.

Par exemple construire un avion comme le Concorde était à la fois un défi technologique, politique, économique et commercial. Lorsque les hommes relèvent un défi collectif ils sont capables de mobiliser des ressources impressionnantes et de créations prodigieuses. A l'heure actuelle notre défi collectif est plutôt de stopper l'emballement d'un système climatique que nous avons poussé à bout sans vraiment le vouloir, c'est aussi probablement la première fois qu'un défi est aussi collectif à l'échelle de la planète.

 

Dépassement

Tout ce que nous n'acceptons pas, tout ce que nous refusons de faire, tout ce que nous n'arrivons pas à arrêter de faire, tout ce qui constitue un obstacle à notre désir constitue une occasion de défi. Relever un défi consiste à intégrer de la joie dans une situation désagréable : en misant sur nos ressources propres nous augmentons notre puissance d'exister, nous commençons à agir plutôt que de fuir, renoncer et accepter par lâcheté une situation problématique.

Le concept même de défi permet d'insuffler de l'énergie, de donner du souffle au Sujet mis face à son impuissance : "prends cela comme un défi pour toi-même au lieu de te lamenter sur ton sort" dis le maitre bienveillant à son élève qui se noie dans son marasme.

Un défi implique une attitude conquérante, volontariste et créative de celui qui croit en ses capacités de réussite même si la réussite n'a évidemment rien de garanti.

Le défiant est celui qui s'oppose sans s'imposer, qui interpelle autrui et le monde dans une confiance raisonnable en lui car il connait ses capacités, sa valeur.

Souvent c'est en déclarant quelqu'un incapable de faire quelque chose comme le font les enfants avec le "tu n’es pas cap' de..." que ce dernier a un sursaut de fierté qui lui fait se dire intérieurement "on va voir si je ne suis pas cap'" et de se mettre à l'ouvrage. Certains maitres savent que c'est là qu'ils doivent appuyer pour motiver leur élève : ils comptent sur l'orgueil blessé de celui qui voit sa valeur et a un statut à défendre. Certaines personnes attendent que d'autres leur lancent un défi et s'étiolent quand ce n'est pas le cas alors que d'autres se lancent constamment des défis à elles-mêmes afin de maintenir élevé leur niveau de motivation.

Mon plus grand défi en tant que philosophe-praticien consiste à pratiquer dans ma propre vie ce que j'entraine mes clients à faire, à savoir ne pas me laisser aller à mes impulsions qui peuvent blesser mon entourage, ne pas faire de jugements hâtifs sous le coup de l'agacement, ne pas faire porter sur les autres mes propres craintes ou frustrations et les ménager en prenant de la distance avec mes propres émotions. Il s'agit pour reprendre une idée de Spinoza, non pas de se plaindre, de se lamenter ou de reprocher mais de comprendre, se comprendre, comprendre autrui et les situations et agir dans un esprit de justesse et d'ouverture, de tolérance et d'encouragement. Ma femme me dirait que j'ai encore du chemin à parcourir. Heureusement qu’elle est là pour me mettre au défi.

Commentaire de Le Chalon Philo

16 février 2022 à 03:55 PM

Le défi est un principe moteur de l'action ! Il est une excuse pour se mettre en marche et faire ce qu'on n'aurait pas osé faire sans lui ou ce qu'on aurait pas cru pouvoir faire ! Il est aussi un objectif à atteindre et en cela il nous permet de persévérer dans notre être comme dirait Spinoza ! merci pour votre article ;)

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