Le grand défouloir

26 janvier 2022 par jerome lecoq

 

Les réseaux sociaux sont un lieu d'expression "libre", apparemment. S'exprimer librement cela signifie pour beaucoup d'entre nous nous libérer, nous soulager des différentes frustrations nées des contraintes internes ou externes que nous subissons au quotidien.

Nous sommes frustrés parce que nous n'obtenons pas ce que nous voulons, nous ne sommes pas reconnus par “la société” pour nos "mérites", nous n'avons pas assez de moyens pour assouvir nos désirs de consommation en permanence sollicités par la publicité. Nous sommes frustrés parce que nous ne comprenons pas les décisions qui nous sont imposées, parce que nous avons peur et ne trouvons pas de réponses claires pour nous rassurer. Mais aussi tout simplement parce que nous ne sommes pas aimés comme nous le voudrions, nous sommes malmenés voire maltraités par nos proches.

Nous sommes frustrés parce que nous désirons avoir la vie que nous montrent les autres mais savons que nous ne l'avons pas et nous devenons envieux, nous nourrissons du ressentiment contre la société en général.

 

Alors nous trouvons dans les réseaux sociaux un exutoire à nos frustrations.

Cette frustration peut s'exercer de diverses manières.

Pour certains elles s'exprime par une "communication par la blague" : ils ne peuvent pas être sérieux, il faut qu'ils tournent tout en blague, en dérision, en jeux de mots et autres calembours. Ils veulent faire les malins, les intéressants, se pensent drôles (ce qu'ils peuvent être malgré tout occasionnellement), veulent être appréciés pour leur "esprit". Ce faisant ils gâchent, ils parasitent ceux qui au contraire sont sérieux, sans être graves, mais veulent aborder un point qui leur semble mériter réflexion. Or réflexion et humour ne font bon ménage que s'ils se tirent chacun la révérence, pas si l'un prend le pas sur l'autre.

Pour d'autres ce sera l'indignation, face à ce qu'ils estiment être une injustice, un manque de respect pour des valeurs sacrées, de la méchanceté ou de la violence gratuite. L'indigné cherche une caisse de résonnance à son indignation, comme si le fait qu'elle soit partagée et donc amplifiée lui enlevait un poids, le déchargeait d'un trop plein. Cela ne veut évidemment pas dire que la personne agira concrètement derrière mais plutôt au contraire qu'elle s'indigne pour masquer la culpabilité de ne rien faire ou tout simplement pour compenser son impuissance réelle, sa position purement passive.

Or si sur un réseau social on n'a pas la motivation constructive de mobiliser des gens pour une action alors on ne fait rien que s'exprimer, que clamer à tort et à travers son sentiment, son opinion. Cela constitue un déversoir confortable par rapport à toutes les situations où nous n'oserions pas nous exprimer par peur du jugement d'autrui et de ses conséquences sur nos relations. C’est une manière “cheap” d’exprimer son opinion.

Il y a enfin ceux qui sont en mal de pouvoir et entendent imposer leur opinion par tous les moyens. En général ils sont plutôt en mode réactifs : ils interviennent uniquement pour critiquer de manière virulente des auteurs, leaders d'opinions voire des commentateurs.

Ils ne sont pas dénués de style et de culture parfois, ce qui en fait de bon rhétoriciens. Ils trouvent dans les réseaux sociaux un terrain de jeu très favorable parce qu'ils peuvent s'exprimer dans de verbeux monologues sans être interrompus, qui plus est en renvoyant à des articles qu'ils citent comme source ce qui leur permet de noyer l’interlocuteur dans un flot de pseudo-arguments qui, par son effet de masse, finit par faire taire “l’adversaire”.

Peut-être avez-vous en tête une autre manière de se défouler sur les réseaux sociaux ?

Mais en y réfléchissant bien, cette expression est-elle vraiment "libre" ? Est-on libre lorsqu'on cède à une impulsion, voire une pulsion ? Est-il libre celui qui ne peut s'empêcher de parasiter les propos d'autrui pour un bon mot qui le rend intéressant ? Est-il libre celui qui s'emporte contre les injustices évidentes et criantes de ce monde ? Est-il libre celui qui tente de faire taire autrui pour faire taire sa propre impuissance qui le mine de l'intérieur ?

Je propose l'idée que ces expressions sont tout sauf libres mais révèlent au contraire l'aliénation de leurs auteurs aux chaines que nouent leur moi empirique autour de leur moi transcendantal, le philosophe prisonnier qui sommeille en eux.

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